‹ Le FilsChapitre 4 sur 41 · TROIS MISERABLES · texte numérisé non relu

TROIS MISERABLES

Le lendemain, à deux heures précises, Armand Des GroIIes entrait dans la chambre de Sosthène de Perny.

— Ah! te vôila? Bonjour! dit celui-ci.

— Tu m'attendais?

— Deux heures sonnent à cette pendule, j'allais t'attendre.

— Et ton ami, à qui tu dois me présenter?

— Il va venir.

Au même instant un bruit de pas se fit entendre^ la porte s'ouvrit et José Basco parut.

Il tendit la main à Sosthène, pendant que son regard clair et perçant s'arrêtait sur DesGrolles.Un mouvement de ses prunelles indiqua qu'il était satisfait de son rapide examen. Il avait déjà jugé l'homme.

— Mon cher José, lui dit Sosthène, je vous présente mon compatriote Armand Des Gfolles, dont je vous ai parlé hier soir.

Des Grolles s'inclina,

— Oui, uit ie Portugais en prenant-son air le plus grave, hie':' soir mon ami de Perny m'a parlé de vous longuement, et votre modestie dût-elle en souffrir, je ne vous cacherai pas qu'il m'a fait votre éloge.

Des Grolles ouvrit de grands yeux et regarda Sosthène

qui, lui aussi, avait un air très grave. Ne sachant pas encore en présence de quel personnage il se trouvait, Des Grolles resta tout interdit.

— De Perny m'a raconté vos petites misères, continua José Basco avec la même gravité; ce sont les vicissitudes de la vie auxquelles nous sommes tous exposés. Les temps sont durs et les affaires difficiles; nous devons cela à la civilisation, au progrès. Aujourd'hui, cher monsieur, pour faire son chemin dans le monde, il faut passer par de rudes épreuves; ce sont les épreuves qui font les hommes forts. Pour savoir il faut apprendre. Vous avez appris, vous avez de l'expérience; c'est bien, vous ne devez pas vous plaindre.

Des Grolles, ahuri, se demandait si l'on ne se moquait pas de lui.

— Vous ne manquez pas d'énergie, poursuivit José, et vous êtes intelligent et actif. Ce sont des qualités indispensables. Vous avez de l'ambition et le désir d'arriver; c'est parfait. Enfin, je sais que, le moment venu, vous pouvez être un homme d'action. Vous vous êtes mis à la disposition de mon ami de Perny en lui offrant vos services. Sosthène n'a pas oublié de me dire qu'on pouvait compter sur vous, que vous étiez un homme sûr. D'abord je n'ai rien répondu, je voulais prendre le temps de réfléchir. De Perny et moi nous avons formé une association pour mettre à exécution un vaste projet, dont nous ne i.îx'^lons pas encore; or, j'ai calculé qu'un troisième associé pouvait 4tre nécessaire. Eh bien, cher monsieur Des Grolles, vous êtes l'homme qu'il nous faut; si vous le voulez, vous serez notre associé.

— Mais je ne demande pas mieux, dit vivement Des Grolles; je l'ai dit à Sosthène autrefois et hier encore, |e suis à lui corps et âme.

— De Perny vous connaît et répond de vous; c'est pour cela que je vous dis : soy^z avec nous.

Jusqu'ici les trois hommes étaient restés debout.

— Il me semble que nous avons le droit de nous asseoir, dit le Portugais, en prenant un siège.

Les autres l'iuiilèrent.

S'adressant de nouveau à Des Grolles, José Basco reprit i

— i hlve intention est de quitter prochainement l'Amérique; il faut absolument que nous retournions en France, à Paris. Je suppose que rien ne vous retient à New-York, que vous êtes prêt à partir?

— Ce soir, s'il le faut, répondit Des Grolles.

— Tiès-bien. Mais à Paris comme à New-York et ailleurs, sans argent on fait triste figure.

— C'est vrai, fil piteusement Des Grolles.

— Si je ne me trompe ^jas, il y a vingt-deux mille francs dans la caisse de notre société.

— Oui, vingt-deux mille francs, confirma Sosihène, i

— Eh bien, c'est à peu près comme si nous n'avions | rien, car cette somme n'est pas le dixième de ce qui nous est nécessaire pour mener à bien notre entreprise. Il faut donc, — et pour cela tous les moyens sont bons, — que nous complétions notre capital.

Soslhène se rapprocha du Portugais.

— Voyons, est-ce qu'il y a quelque chose à faire ce soir? lui demanda-l-il.

— Ce soir, non, mais dimanche prochain, c'est-àdire dans cinq jours, puisque c'est aujourd'hui mardi.

— Ainsi vous êtes sûr?.,.

— Je suis sûr qu'il y a quelque chose à faire; seulement il faut réussir.

— Enfin, de quoi s'agit-il?

— Je vous le dirai tout à rheiire. G^mme il ne faut jamais être pris au dépourvu, nous devons agir comme si le succès était assuré et faire d'avance nos préparatifs de départ. Le paquebot français, le Ferragus, doit partir lundi prochain, à six heures du matin; dès aujourd'hui, chacun de nous ira retenir sa place et se faire inscrire sur le livre des passagers. Lundi, nous nous rendrons à bord, séparément, comme si nous ne nous connaissions pas. Il est toujours bon d'être prudent.

— Et si l'affaire en question n'a pas réussi? objecta Sosthène.

— Dims ce cas, répondit José, nous resterons encore à New-York, le Ferragus partira sans nous.

Il y eut un moment de silenre.

— Maintenant, reprit José Basco, écoutez-moi.

A son tour, Des Grolles se rapprocha du Portugais. Celui-ci regarda ses deux associés en passant ses doigts dans sa barbe.

— Nous écoutons, dit Sosthène.

— Eh bien, voici de quoi il s'agit, reprit José en baissant la voix : Il y a à New-York un vieux jtiif qui a plus de trois millions de fortune. Il s'est enrichi en vendant toutgs sortes de marchandises. Entre autres tr.tfîcs il a fait celui des diamants et autres pierres précieuses. Depuis quelques mois il s'est retiré des affaires; mais il lui reste pour environ trois cent mille francs de pierreries qu'il ne tient pas à conserver et dont il cherche à se débarrasser.

—- Comment savez-vous cela ? demanda Sosthène.

— Par une conversation entre le vieux juif et un de ses coreligionnaires, dont j'ai été l'auditeur invisible. Les deux fils d'Israël étaient dans un jirdin et se croyaient seuls, de plus ils causaient en arabe : mais je tomprends

et parle la langue arabe avec autant de facilité que toutes les langues de l'Europe.

Je continue : Je n'ai pas besoin de vous dire que la conversalion m'avait vivement intéressé. Je voulus savoir où demeurait le vieux juif et obtenir sur lui certains renseignements qui pouvaient ne pas être inutiles. Dès le lendemain je me mis en campagne et je sus bientôt tout ce que je tenais à savoir.

Le juif habite, à l'extrémité de la ville, une petite maison de modeste apparence qui lui appartient. Cette maison est bâtie au milieu d'unjardin carré, clos de murs assez élevés; elle se cache dans les arbres et est suffisamment isolée. On entre dans le jardin par une porte unique, qui s'ouvre sur une petite rue peu fréquentée dans la journée, complète ment déserte la nuit. Le vieux juif n'a qu'un domestique, un juif aussi, presque aussi âgé que lui. Ce domestique est un serviteur modèle : très attaché et très dévoué à son maître, il est en môme temps sa ménagère, son valet de chambre, son cuisinier et le chien de garde de la maison.

Le vieux Virth, — c'est le nom du juif millionnaire, — vit très-retiré ; il est peu connu à New-York et il n'y voit personne. Rarement, il reçoit quelques juifs, d'anciens amis, à sa table. Régulièrement, tous les samedis, il quitte sa maison et se rend à pied chez un de ses amis qui habite une villa à six ou huit milles de New-York. Il y passe la journée du dimanche et ne revient à la ville que le lundi vers midi. Tels sont les renseignements que j'ai recueillis successivement.

Maintenant, puisque le vieux juif ne tient pas à conserver son lot de pierres fines, ne vous semble-t-il pas que ce serait lui rendre service et nous rendre service à nous-mêmes que de l'en débarrasser?

— Certes, oui, dit Sosthène, dont lés yeux Uamboyaient; il reste à savoir si la chose est possible.

— Il faut qu'elle le soit, répliqua José.

— Cela dépend des difficultés à vaincre, opina Des GroUes.

— Je vois que vous m'avez compris tous les deux, reprit José. A deux le succès pouvait être douteux, à trois je crois qu'il est certain.

— Alors, vous avez un plan tout tracé ? dit Sosthène.

— Oui , si vous voulez agir, si aucune crainte ne vous arrête.

— L'occasion est trop belle pour que nous la laissions échapper, répondit Sosthène.

— L'affaire est superbe, il n'y a pas à hésiter, ajouta DesGrolles.

— Donc, c'est entendu. Dans la nuit de samedi à dimanche, nous pénétrerons dans la maison du vieux Virth. Je sais que les pierreries sont enfermées dans une cassette, laquelle est enfermée elle-même dans un meuble qui se trouve dans la chambre à coucher du juif.

— Très-bien, fit Sosthène; mais sachons d'abord comment nous entrerons dans le jardin.

— Une porte à ouvrir, c'est facile.

— Cette porte a probablement un ou plusieurs verrous solides?

— L'obstacle est prévu. Dans ce cas, l'un de nous grimpera sur le nmr, sautera dans le jardin etlirera les verrous sans bruit pour faire entrer les autres.

— La jDorte de la maison sera également bien fermée? -— Sans aucun doute ; mais nous ne l'ouvrirons pas.

— Que ferons-nous ?

— Je vous ai dit que la maison était cachée dans des

arbres. J'ai remarqué qu'un de ces arbres a de fortes branches qui s'étendent sur le toit. Il faudra donc s'introduire dans la maison par une des lucarnes pratiquées dans la toiture pour éclairer le grenier. Le chemin peut être périlleux, mais il y a cet avantage qu'on peut arriver dans la chambre du juif, au premier étage, et s'emparer de la cassette saas attirer l'attention du vieux domestique, qui couche dans une pièce au rez-de-chaussée. Mais comme celui-ci peut avoir le sommeil léger ou ne pas dormir, et qu'il est nécessaire de se mettre en garde contre lui, il faudra entrer deux dans la maison. Du reste, voici quel est mon plan : Vous, de Perny, vous restez près de la porte du jardin pour protéger notre retraite et prêta nous avertir d'un danger quelconque, au moyen d'un signal convenu. Des Grolles et moi nous grimpons dans l'arbre, nous gagnons le toit en rampant sur une branche, nous ouvrons une lucarne et nous pénétrons dans le grenier. Alors j'allume une petite lanterne sourde que j'ai dans ma poche. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai aussi sur moi les instruments qu'il faut pour forcer une serrure. Nous sortons du grenier et nous descendons au premier étage doucement, sans bruit. Des Grolles se place en sentinelle sur le palier, prêt à recevoir le domestique, s'il paraît; moi, je pénètre dans la chambre du vieux Virlh, je m'empare de la cassette et nous nous empressons de revenir dans le jardin par le même chemin. Comme vous le voyez, mon plan est simple et d'une exécution facile.

— Et si le domestique entend du bruit, s'il ?«e lève, S*ilvieiit? interrogea Des Grolles.

— Eh bien, vous serez là; vous êtes robuste, vous S'aurez pas peur d'un vieillard.

— Il faudra le tuer 2

LE Fris 39

José Basco haussa les épaules; ce tic lui était familier.

— A quoi bon ? fit-il, on ne doit tuer qu'à la dernière extrémité, quand on ne peut pas faire autreœenl,

— Il criera, il appellera au secours.

— On ne l'entendra pas. L'bahilalion -la plus rapprochée de celle du Juif est à plus de quarante mètres de distance. Ainsi, c'est dit; chacun de nous va faire ses préparatifs de départ; et dans la nuit de samedi à dimanche...

— Nous aurons la cassette du vieux juif, acheva Sosthène.

Le Portugais se leva, en disant :

— Si tout va bien, comme j'ai lieu de l'espérer, bientôt nous r&verrons la France.

Le lundi suivant, quand Virth, le vieux juif, rentra chez lui, son vieux domestique, pâle, tremblant, et courbé jusqu'à terre, s'avança vers lui comme un chien qui a conmiis une faute et sait qu'il a mérité lés coups de fouet de son maître.

— Eh bien, quoi ? demanda Virth.

Sans prononcer une parole, le serviteur lui montra le mur et la porte du jardin, un arbre et le toit. Puis, toujours silencieux il fit signe à son maître de le suivre et le conduisit dans sa chambre.

Alors le vieux juif comp.it. Il voyait ouverte et fracturée la porte de l'armoire où il avait enfermé son trésor.

Il devint pâle comme un cadavre, poussa un oh! étrange, leva ses bras en l'air et laissa tomber lourdement ses mains sur le haut de sa tête.

Le serviteur fit entendre un sourd gémissement, puis il s'agenouilla et dit d'une voix suppliante ï

— Maître, pardon, je suis un Amalécite, un réprouvé,, un maudit !.. . J'ai manqué de vigilance ;' pendant la première heure de mon sommeil, un voleur s'est introduit dans votre maison, et je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu... Hélas I maître, ce n'est que trop vrai, je ne suis plus bon à rien, à peine digne d'être dévoré par les chiens comme Jézabel, veuve d'Achab et mère d'Athalie, épouse de Joram, père d'Achaz, père de Joas.

Mais le vieux Virth n'entendait rien. Lui aussi poussait de profonds soupirs et de sourds gémissements. Comme son serviteur, il se mit à genoux et appela à son secours le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; puis il se roula sur le parquet, en déchirant ses vêtements et en s'arrachant les cheveux de désespoir.

Les deux viefillards ne pouvaient que se lamenter. Le trésor avait disparu, mais que faire... Où aller? Où courir? Qui accuser? Où trouver le ou les voleurs? . .

Le Ferragns filait à toute vapeur vers les côtes de France. Au nombre de ses passagers se trouvaient Sosthène de Perny,Armand Des Grolles et José Basco. Ce dernier avait au fond de sa valise la cassette aux pierres précieuses.

Le paquebot arriva au Havre un jeudi, dans l'aprèsmidi. Le lendemain matin les trois associés étaient à Paris. Après avoir désigné un endroit où ils pourraient se retrouver, ils se séparèrent et allèrent se loger, provisoirement, chacun dans un hôtel.

Dès les premiers jours, José s'occupa de la Tente des pierres fines. Il les vendit assez facilement, à un prix avantageux, par petits lots et à divers marchands. Il encaissa la somme totale de trois cent trente-deux mille francs.

José Basco était le chef de l'association; il demarida à en être le caissier; il n'y eut aucune opposition.

Maintenant qu'il avait l'argent, ce levier puissant avec lequel on peut bouleverser le naonde; l'argent, avec le' quel on peut tout oser, tout entreprendre, faire le bien comme le mal, José allait pouvoir s'occuper sérieusement de ses projets, dresser toutes ses batteries et préparer ses moyens d'attaque. Nous savons quel but il se proposait d'atteindre. Mais par quelles monstrueuses machinations espérait-il mener à bien son œuvre ténébreuse? Evidemment, il avait déjà un plan ébauché dans sa tête; mais Sosthène ne le connaissait pas encore.

José Basco loua un appartement de garçon rue du Faubourg -Saint -Honoré, le fit meubler confortablement et s'y installa sous le nom de José comte de Rogas.

En même temps, après avoir péniblement cherché une habitation à leur convenance, c'est-à-dire une retraite sûre où ils pussent se cacher, de Perny et Des Grolles louaient sur la butte Montmartre l'espèce de masure que nous connaissons.

Ces trois hommes se valaient, l'un était digne des autres; le moins coupable pouvait devenir le plus criminel.

Une cause différente les avait jetés en Amérique; mais partout oti ils se trouvent les misérables se ren= contrent. Basco et Des Grolles avaient été poussés vers de Perny comme s'il existait, entre les coquins, une mystérieuse attraction. On peut dire que la fatalité les avait réunis.

Ils n'étaient à Paris que depuis environ deux mois, le jour oh nous les avons vus réunis daws la maison de ia butte Montmartre.

L'I^■STITUTRICE

La marquise de Goulange avait dit à Gabrielle Liénard :

« Votre fils aura deux mères pour l'aimer et veiller sur son bonheur. »

La marquise de Coulano^e avait grandement tenu sa promesse, et Gabrielle put se demander souvent si la tendresse de la marquise pour son fils n'était pas au moins égale à la sienne. Elle lui prouva sa reconnaissance en donnant de son côté, à Maximihenne, une large part de son amour maternel. Pour cellP!-ci même son affection était plus démonstrative et paraissait plus ardente. Obligée de s'observer sans cesse, quand i~on cœur deboraait de tendresse, c'est pour Maximilienne qu'étaient ses caresses, sur elle que pleuvaient ses baisers.

Si heureuse qu'elle fût d'être près de son ûls, de le voir, de l'entendre, de pouvoir lui parler, sa situation n'en était pas moins pénible; il lui fallait une grande force de volonté pour ne pas sortir de son rôle. Elle devait imposer silence à son cœur, le violenter, se priver d'em-? brasser Eugène pour ne pas provoquer certains étonne-ments.

Souvent, quand il lui aurait été si ûoux de It prendre dans ses bras et de le serrer sur son cœur palpitant, elle : était forcée de s'éloigner de lui brusquement. Elle se réfugiait dans sa chambre ou allait se cacher queljue part pour verser des larmes. Alors elle éprouvait une vérita-

Me douleur. C'est à la suite de ces crises que Maxinii- (ienne recevait ses plus tendres caresses, ses plus chauds baisers. L'amour dont son cœur était embrasé faisait explosion C'est ainsi qu'elle donnait satisfaction à ses élans passionnés et parvenait à retrouver le calme.

Parfois, cependant, quand elle se trouvait avec son fils et qu'elle n'avait à redouter aucun regard indiscret, elle se dédommageait delà contrainte que, trop souvent, elle était forcée de s'imposer. C'était un moment de délicieuse ivresse. Elle le dévorait de baisers. L'enveloppant de son regard ravi, elle le contemplait longuement, dans une sorte d'extase.

— 11 était bien petit quand on me l'a volé, pensaitelle, aujourd'hui comme il est grand, comme il est beau !

De nouveau elle l'attirait contre elle, le serrait dans ses bras frémissants et, en même temps, couvrait de baisers ses cheveux, son front, ses joues et ses yeux. Il semblait qu'elle voulût profiter de ce moment si rare pour faire une grosse provision de joies.

— Madame Louise, lui disait Eugène, vous m'aimez toujours, n'est-ce-pas? vous m'aimez autant que Maximi- Jienne?

— Oui, mon cher trésor, je vous aime, je t'aime toujours, répondait-elle. Abl tu ne sais pas, lu ne sauras jamais ce qu'il y a dans mon cœur de tendresse et d'amour pour to» I Va, je t'aime plus que tout au monde, plus que ma viel

Dans certains moments d'abandon elle le tutoyait. C'était une joie pour elle. Elle n'avait pas toujours la force de se la refuser.

— Moi, madame Louise, reprenait Eugène, je vous aJme beaucoup aussi, oui. beaucoup.

44 LE FJLS

— Voyons, comment m'aimes-tu? M'aimes-tu autant que madame la marquise, ta maman?

La question était au moins imprudente.

— Je ne sais pas, répondait i'enfant; mais Maximilienne et moi nous vous aimons bien toutes les deux; vous êtes nos deux mères.

Adorable réponse! Gabrielle pouvait à peine contenir ses transports. Elle sentait dans son cœur comme une rosée céleste. C'était une joie infinie. Elle reprenait son fiis dans ses bras et l'embrassait encore avec délire. Elle riait et pleurait tout à la fois. Mais dans ses larmes et dans son sourire il y avait l'indicible ivresse du bonheur.

En très-peu de temps elle était devenue une institutrice modèle. Bien qu'elle fût déjà instruite, elle ne savait peut-être pas assez; mais, avec les livres qu'elle avait à sa disposition, elle allait pouvoir compléter son instruction, afin qu'on ne fût pas obligé plus (ard de donner une autre maîtresse h Maximilienne. Du reste,, elle avait ces grandes qualités que l'institutrice ne possède pas toujours : le dévouement, la sollicitude, la douceur et la patience.

Les premières études sont toujours arides et pénibles pour l'enfance. Gabrielle s^y prit de façon à les rendre attrayantes pour IMaximiiienne. C'est ainsi que le travail ne fut plus une fatigue, mais un plaisir pour l'élève. Aussi fît-elle des progrès rapides. Il est vrai que Alaximilienne adorait sa maîtresse et que les heures des leçons étaient toujours attendues et désirées. Elle eût été désolée de causer la moindre peine à sa bonne amie. A sa douceur, elle répondait par la docilité et à sa patience par un redoublement d'attention. Une parole de tendresse ou un baiser sur son front lui aidait à vaincre les

plus grosses difficultés. L'institutrice put s'apercevQ r souvent qu'une caresse, encourageant les efforts de son élève, avait plus d'éloq^uence qu'un long raisonnement pédagogique.

Le marquis avait pour Gabrielle beaucoup de déférence. Reconnaissant des soins qu'elle donnait à sa fille, il lui témoignait en toute circonstance une sincère amitié. Il ne la considérait pas seulement comme une institutrice, mais comme un membre de sa famille.

Il se disait :

, — Cette jeune femme a en elle je ne sais quoi qui force à l'aimer. Si elle nous quittait, ce serait un véritable deuil. Mes enfants, ma femme, mes serviteurs, tout le monde l'aime.

Si l'affection que sa femme avait pour l'institutrice pouvait lui paraître exagérée, bizarre, il ne songeait pas à s'en étonner.

— Ma chère Mathilde, disait-il souvent à la marquise, je ne saurais trop te féliciter de nous avoir donné madame Louise. Nous aurions cherché longtemps et peut-être n'aurions-nous point trouvé une personne aussi parfaite. C'est une perle, un véritable trésor que tu as découvert.

— C'est notre fils, c'est Eugène qui a fait cette décou* verte, répondait la marquise.

Comme nous l'avons dit, Gabrielle s'observait constamment. Devant le marquis, les domestiques et les amis de la maison, elle n'était pas autre chose que l'institutrice de Maximilienne, et savait se tenir à une distance respectueuse de la marquise. Rien dans ses paroles et son atiitude ne pouvait faire soupçonner le lien étroit qui les unissait.

Mais quand elles étaient ensemble, seules, leurs cœurs s'ouvraient aux plus doux épanchements. Elles parlaient

de l'avenir et formaient de beaux projets pour le bonheur des enfants. Entre elles, alors, régnait rintimité la plus complète. Elles ne se cachaient i-ien; elles se disaient 'ieurs pensées les plus intimes. Elles étaient véritablemenl comme deux sœurs.

La marquise retombait souvent dans ses inquiétudes, Gabrielle le devinait à sa tristesse, à son abattement, et elle employait toute l'éloquence de son cœur à la rassurer.

Plus d'une fois Gabrielle eut à sécher sous ses baisers les larmes qui coulaient des yeux de la ni<rquise.

Dans leurs causeries intimes, la marquise employait fréijuemment le tu familier; elle élevait ainsi Gabrielle jusqu'à elle. Dans l'amilié, il n'y a ni fortune, ni rang, on est égaux.

C'est dans la chambre de Gabrielle que les deux mères causaient le plus souvent. Elles pouvaient s'y enfermer et avaient moins à craindre d'être dérangées. La marquise laissait rarement passer un jour sans venir trouver sa chère Gabrielle. Pour toutes deux c'était une heure délicieuse. Leur causerie du jour était bien un peu la même que celle de la veille, mais elles ne se lassaient jamais de se dire les mêmes choses. Et puis c'était déjà un bonheur de se voir et de se trouver ensemble.

— Oh 1 oui, se disait la marquise, Gabrielle est à la fois une amie et une sœur pour moi.

Maintenant la santé de Gabrielle ne laissait rien à désirer. Son corps avait repris peu à peu sa souplesse et ses formes gracieuses. Ses joues creuses s'étaient arrondies et ses yeux ne brillaient pas comme autrefois d'un éclat singulier. Son visage n'avait plus cette rigidité et celle [)âleur mate, étrange, (jui lui avait fait donner le surnom de Figure de Cire. Ses traits étaient animés, ses

oues s'eslompaieut de rose et sur ses lèvres plus colorées se montrait sans effort un sourire doux et mélancolique. C'était, en même temps que la santé, une partie de sa beauié qui lui était rendue.

— Ma chère Gabrielle, lui dit un jour la raariuise, je De sais pas si tu t'en aperçois, mais tu n'es plus reconnaissable; c'est un changement merveilleux, une vraie transtormation.

— C'est une résurrection, répondit-elle avec son doux Si)urire.

Les mois, les années s'écoulaient. Les enfants grandissaient. Eugène entrait dans ses quatorze ans. Depuis deux ans il éJait élève externe au lycée Louis-le- Grand, Le marquis avait été son premier maître. Il apprenait avec une facilité surprenante. Dé.oré du désir de savoir et voulant donner au marquis toutes les satisfactions qu'il attendait de lui, il était déjà très-avancé dans ses études. Doué dune intelligence extraordinaire, plein d'ardeur pour le travail et trè— studieux, ses progrès tenaient du prodige et ses professeurs étaient émerveillés de ses aptitudes.

Le marquis décida qu'il entrerait au lycée comme interne.

— Pourquoi prends-tu cette grave résolution? lui demanda la marquise. Eugène a-t-il besoin d'émulation? N'es- tu pas content de son travail?

— Très-content, au contraire, je puis même dire que je suis satisfait au de'à de ce que je pouvais espérer. Eu'^ène ne nous a jamais quittés et cela me coûte beaucoup de me séparer de lui ; mais c'est un sacrifice nécessaire. On doit aimer ses enfants pour eux et non pour soi. Il est bon que notre fils vive plus intimement avec ses condisciples; c'est dans mes idées sur l'éducation qu'on

doit donner aux jeunes gens qui, plus tard, seront des hommes. C'est au milieu des camarades de l'école qu^on commence l'apprentissage de la vie.

Le marquis était trop fidèle à ses principes pour revenir jamais sur une de ses décisions.

Eugène devint donc élève interne du lycée Louis-lé^ Grand.

Le jour où il quitta la maison, il n'oublia pas d'aller embrasser madame Louise. Celle-ci lui dit tristement :

— M. le marquis fonde sur vous de grandes espérances, et il sait que vous justifierez la confiance qu'il a mise en vous. Vous allez être obligé de travailler beaucoup, de vous donner entièrement à vos études et je n'aurai plus que bien rarement le bonheur de vous voir. Ah ! monsieur Eugène, pensez à moi quelquefois, ne m'oubliez pas! Vous n'êtes déjà plus un enfant, dans quelques années vous serez un homme; eh bien, j'ai peurqu'alors vous ne m'aimiez plus,

— Madame Louise, répondit Eugène d'un ton grave, je garde et je garderai dans mon cœur les doux souvenirs de mon enfance ; je ne cesserai jamais de vous aimer comme une seconde mère, et toujours, toujours vous serez ma bonne amie.

Ces bonnes paroles avaient pénétré comme un baume dans le cœur de Gabrielle. Pourtant, le soir, madame de Coulange la trouva pleurant à chaudes larmes.

— Pourquoi pleures-tu? lui dit la marquise. Parce que nous ne le verrons pas tous les jours. Mais il n'est pas bien loin de nous et il aura souvent des jours de congé etde vacances. La séparation ne sera réelle qu'au mois de mai, quand nous quittepons Paris pour aller à Coulange, Mais les grandes vacances arriveront et pendant deux mois nous l'aurons entièremeat à nous. iUlons,

console-toi;, c'est pour Ion cœur une bien petite épreuve à côté des autres.

Gabrielle laissa échapper un soupir.

— C'est vraî, répondit-elle, je dois être forte et ne plus avoir de ces défaillances.

Et elle essuya ses yeux.

A partir de ce moment Gabrielle eut un redoublement (le tendresse pour Maximilienne, et l'institutrice se voua plus complètement encore à l'éducation de son élève.

Les deux mères continuaient à vivre l'une près de l'autre dans une tranquillité aussi parfaite que possible.

Cette tranquillité fut troublée tout à coup par une lettre que reçut le marquis.

On était au mois d'août. Le jeune lycéen, qui avait obtenu cinq premiers prix, était en vacances depuis huit jours.

— Ma chère Matbilde, dit un matin le marquis à sa femme, mon ami, le comte de Sisterne vient de m'écrire.

— Ah ! où est-il en ce moment?

— A Paris.

La marquise tressaillit et eut de la peine à cacher son trouble.

— Ah ! il est à Paris ! fit-elle.

— Oui, et il m'annonce que, pour tenir la promesse qu'il nous a faite il y a des années, il va venir passer quinze jours à Coulange.

La marquise eut besoin de toutes ses forces pour contenir son émotion.

— Eh bien, mon ami, dit-elle, le comte de Sisterne sera le bienvenu.

— Je vais lui écrire pour lui dire que nous l'attendons et pour lui adresser nos vives félicitations; car, — je

suis heureux de te rapprendre, — il vient d'être promu au grale de contre-amiral.

— Oui, oui, dit la marquise préoccupée, je joins mes félicitations aux tiennes.

Elle pensait au grand danger qui la menaçait et cherchait dans sa tête la possibilité de le conjurer.

Depuis sept ans, le comte de Sisterne n'aviiit vu que deux fois le marquis et la marquise. C'était à Paris, il ne faisait que passer, et il ne leur avait donné chaque fois que quelques heures. Gabrielle avait pu éviter facile' ment de se trouver en sa présence.

Mais il allait venir à Coulange, et son séjour au château serait de deux semaines. Il était impossible que Cabrielle jiût se tenir cachée pendant ces quinze jours sans fairf^ naître dans l'esprit du marquis des soupçons étranges, lesquels pouvaient amener de terribles complications. Mais ces complicalions redoutables allaient naître également aussilôl que le comte de Sisterne aurait reconnu Gabrielle Liénard dans madame Louise, l'institutrice de Maximilienne.

D'une manière ou de l'autre le péril était extrême.

— Que faire? se demandait la marquise épouvantée. Soudain l'idée lui vint d'éloigner Gabrielle.

— A propos, dit-elle au marquis, j'ai oublié de te dire hier que madame Louise m'a demandé un congé.

— Un congé, pourquoi ? demanda M. de Coulange.

— Elle désire aller passer quelques jours près de son amie, madame Morlot. C'est un plaisir que je n'ai pu lui refuser. C'est la première fois qu'elle quittera Maximilienne depuis qu'elle a élé confiée à ses soins.

— C'est vrai, dit le marquis. Quel jour a-t-elle l'inlention de partir?

— Demain.

— Quand reviendra-t-elle?

— Dans quinze jours ou trois semaines. Je n'aî pas le droit d'être exigeante avec madame Louise.

Resté seul, le marquis devint rêveur.

Il se rappelait les conûdences que le comte de Sisteriie lui avait faites le jour où, ayant rencontré madame Louise sur le chemin au bord de la Marne, il avait cru reconnaître une jeune fille qu'il avait aimée, séduite, et dont il gardait dans son cœur le souvenir inefîiiQ;ible. Il avait été le témoin de la scène au bord de l'eau et il la retrouvait gravée dans sa mémoire.

— C'est singulier, se dit-il, ce départ de madame Louise me fait l'etlét d'être une fuite protégée par la marquise.

Sur ce point, M. de Goulange devinait la vérilé.

— Si Mme Louise est réellement la personne dont m'a parlé de Sisterne, reprit-il, continuant à réfléchir, elle ne veut pas que le comte la reconnaisse; cela est hors de douie. Elle a certainement ses raisons pour cela. Or, quelles qu'elles soient, ces raisons, il me. paraît certain qu'elles sont approuvées par la marquise, qui n'est pas sans avoir reçu les confidences de madame Louise.

Ah ç 1 1 fit-il avec un mouvement brusque de la tête et des épaules, je ne sais pas pourquoi, vraiment, je m'occupe de choses qui ne me regardent point. Je n'ai pas le droit de surprendre les secrets de iMme Louise, et il ne m'appartient pas de juger sa conduite. C'est une personne très-sensée, incapable d'agir sans avoir sérieusemeni réfléchi, et dont tous les actes sont dictés par une grande sagesse.

Le marquis trouva que son raisonnement était bon. Alors il prit une plume pour écrire à son ami le comte de Sisterne que la marquise et lui l'attendaient et se faisaient une fête de le recevoir à Coulange.

Aussitôt après avoir quitté son mari, la marquise courut trouver Gabrielle,

— Le comte de Sisterne est à Paris, lui dit-elle. GabrifiUe devint très-pâle.

— Mon mari a reçu une lettre de lui ce matin, continua la marquise; il va venir passer quinze jours à Couîange.

— Quand arrive-t-il? demanda Gabrielle d'une voix qui trahissait une violente émotion.

— Dans deux ou trois jours.

— Nous devions nous attendre à cela. Hélas 1 nous nous trouverons plus d'une fois en face de ce danger. Il faut l'éviter à tout prix, il s'agit de notre bonheur à tous.

Il y eut un moment de silence. Gabrielle reprit :

— Il ne faut pas que le comte de Sisterne me voie, il faut que je ne sois plus ici quand il arrivera; oui, je dois partir.

— La même pensée m'est venue, répliqua la marquise et, avant de vous avoir consultée, j'ai prévenu mon mari que, sur votre demande, je vous avais autorisée à aller passer quelque temps près de Mme Morlot.

— Qu'a-t-il répondu?

— Il a compris que je ne pouvais vous refuser quinze jours ou trois semaines de congé.

Gabrielle soupira.

— Depuis quelques jours j'étais si heureuse ! dit-elle; il fallait que ma joie fût troublée. Les vacances ne sont que de deux mois, et pendant plus de quinze jours je vais être éloignée de notre fils !

Elle essuya deux grosses larmes qui roulaient dans ses yeux.

— Pauvre amiel murmura la marquise, en lui serrant la main.

Le lendemain, dans la matinée, Gabrielle partit pour le château de Ghesnel, dont l'ancien inspecteur de police Morlot était l'intendant.

Malgré les \ives instances du marquis, qui aurait voulu le garder plus longtemps, le comte de Sisterne ne resta que quinze jours à Goulange.

Le jour même de son départ, la marquise écrivit à Gabrielle ces quelques mots :

a Le comte de Sisterne nous a quittés ce matin , vous pouvez revenir. »

Deux jours après, Gabrielle rentrait au château de Goulange.

— Eh bien, que s'est-il passé? demanda-t-elle à la marquise.

— Rien qui soit de nature à nous inquiéter.

— Les enfants n'ont point parlé de moi? ■

— Je le leur avais recommandé.

— Et monsieur le marquis?

— Il a aussi gardé le silence. Mais je ne veux rien vous cacher, Gabrielle : par quelques paroles qui sont échappées à mon mari, j'ai compris qu'il connaissait le secret de M. de Sisterne. Le jour où vous vous êtes trouvée en présence du comte, au bord de la rivière, mon mari était là; il a certainement remarqué votre surprise, votre embarras, et en même temps l'émotion et le trouble de son ami. Eh bien, j'en suis sûre, le marquis a deviné que vous n'êtes pas étrangère au comte de S'. sterne. •

— Oh 1 fit Gabrielle avec effroi.

— Ne vous effrayez oas, reorit la marquise, mon mari

est trop discret, il a les sentiments trop délicats pour prononcer seulement un n:ot qui puisse vous faire soupçonner qu'il sait la vérilé. Il n'a point parlé de vous à M. de Si?-terne parce qu'il a craint de toucher à de douloureux souvenirs; s'il sait réellement que vous êtes Gibrielle Liénard, il a dû comprendre que vous ne. voulez pas que le comte vous reconnaisse ; dans ce cas nous pouvons être tranquilles, il ne vous trahira pas.

— Oh! mon Dieu! s'écria Gabrielle,, s'il allait deviner!...

— Ce serait épouvantable; mais ce malheur n'est pas à craindre.

Elles restèrent un moment silencieuses.

— J'ai oublié de vous dire que M, de Sisterne avait un nouveau grade, reprit la marquise; il a été nommé récemment contre-amiral.

— Il devrait se marier, dit Gabrielle.

— Le comte de Sisterne restera célibataire; il n'a point oublié la jeune fille qu'il a trompée et ne peut se consoler de l'avoir perdue. Pour rester fidèle à son souvenir, il a sans doule juré de ne plus aimer et de ne jamais se marier. Ah! ma chère Gabrielle, tu nous as tout sacrifié... Aujourd'hui encore ta pourrais devenir comtesse de Sisterne.

Gabrielle eut un sourire singulier. Puis, secouant la tête, elle répondit :

— Depuis le jour oîi je l'ai mis au monde, ma vie tout entière appartient à mon enfant. Je ne vis que par lui et je ne dois vivre que pour lui seul I

De nouvelles années s'écoulèrent.

Eugène de Coulange avait achevé brillamment ses études universitaires, en se faisant donner les (îiplômes de bachelier ès-lettres et bachelier ès-sciences.

Certes, le marquis ivait dejù. le droit d'être fier de celui qu'il croyait son fds et qui portait son nom.

— Mon cher enfani, dit-il au jeune bachelier, depuis longiemps tu connais mes intentions : ici-bas chacun a sa tâche, des devoirs à remplir envers soi-même et envers les autres; la fortune ne saurait dispenser l'homme du travail, et il faut que tu prennes une place au milieu du grand mouvement intellectuel et industriel; tu dois, dès maintenant, te demander de quelle manière tu pourras être utile à ton pays.

Voyons, que veux-tu être?

— Mon père, je ne le sais pas encore, répondit Eugène, je n'ai pas en moi une assez grande conûance pour oser me prononcer déjà. En attendant, je désire entrer à l'École polytechnique.

Peu de temps après, il était élève de cette école créée en 1794 par la Convention Nationale, laquelle est encore aujourd'hui sans rivale en Europe.

Après avoir subi l'examen des cours de la seconde année, il fut classé un des premiers sur la liste de sortie.

Il n'avait pas encore dix-neuf ans.

Le marquis lui demanda de nouveau :

— Que veux-tu être?

— Ingénieur des mines, répondit-il sans hésiter.

— C'est bien, approuva le marquis.

Les cours de l'École d'application des mines sont de trois ans, au moins. Le jeune homme ne fut pas effrayé de ces trois autres années d'études spéciales. On est généralement modeste quand on a un mérite réel; Eugène était de ceux qui pensent qu'on ne sait jamjis assez et qu'on doit toujours' apprendre.

H devint c.onc élève ingénieur de l'École des mineo.

Pendant ce temps, Maximilienne avait achevé son éducation et complété son instruction.

Gracieuse et jolie, distinguée, intelligente et instruite, Maximilienne était une jeune fille accomplie. Dans la douceur de son regard, le timbre de sa voix et l'exquise bonté de son sourire, il y avait un charme inexprimable. Tout le monde l'aimait. Sans le vouloir, elle se faisait admirer; les plus indifférents la trouvaient adorable.

Gabrielle avait dit à la marquise :

— Je n'ai plus rien à enseigner à Maximilienne; vous me l'aviez confiée, je vous la rends; maintenant elle va être toute à vous. Je m'étais chargée d'une tâche qui pouvait être difficile et pénible, elle a été facile et agréable. J'ai fait de mon mieux pour répondre à ce que vous attendiez de moi et justifier la confiance de M. le marquis.

A cela la marquise répondit simplement :

— Vous avez été pour ma fille une véritable mère. Puis elles s'étaient embrassées avec effusion.

Alors Gabrielle manifesta Tintention de quitter la maison de Goulange. Mais la marquise s'y opposa d'une façon absolue. De son côté, le marquis dit à Gabrielle :

— Vous êtes de notre famille, vous nous appartenez, nous vous gardons; mais nous n'entendons point vous priver de votre liberté, vous serez complètement indépendante.

Gabrielle resta.

Gomme par le passé, elle eut sa chambre à l'hôtel de Coulange et au château; mais elle demeurait constamment à Goulange. Elle aimait la solitude, son isolement pendant six mois lui plaisait. Elle avait compris qu'elle devait comprimer les élans de son amour ma-

ternel. Imposant de nouveau silence à son cœur, elle s'était résignée à vivre éloignée de son fils. Mais la marquise lui écrivait souvent et lui donnait toujours des nouvelles d'Eugène. Le jeune homme ne l'oubliait point; il lui écrivait aussi quelquefois. Les lettres qu'elle recevait de Paris venaient égayer sa solitude. Elle les conservait pour les relire vingt fois. C'était son bonheur, toutes ses joies. Elle ne recevait pas une lettre de son fils sans la porter plusieurs fois à ses lèvres avant de la lire.

— Ses yeux se sont fixés sur ce papier, c'est sa main qui a tracé ces lignes, pensait-elle.

Et, en approchant le papier de ses lèvres, il lui semblait qu'elle embrassait son fils lui-même.

Cependant Gabrielle trouvait qu'ils étaient longs, bien longs, ces six mois pendant lesquels la famille de Coulange demeurait à Paris. Quand elle ne pouvait plus résister au désir de voir son fils, elle se décidait tout à coup à faire le voyagea Paris. Mais rarement elle restait plus d'un jour ou deux à l'hôtel de Coulange. Dès qu'elle avait vu Eugène et embrassé Maximilienne, elle était contente et, presque joyeuse, elle reprenait le chemin de sa retraite. D'ailleurs, le séjour de Paris était dangereux pour elle, car, maintenant, le comte de Sisterne y demeurait et venait souvent à l'hôtel de Coulange.

La sœur du comte, madame de Val^ourt, avait eu la douleur de perdre son mari, et l'amiral, qui n'avait plus à faire, comme autrefois, de longs voyages en mer^ s'était définitivement fixé à Paris, près de sa sœur et <^e sa nièce Emmeline, qui était dans sa seizième année.

Or, il y avait treize ans que Gabrielle Liénard, sous le nom de madame Louise, était entrée comme institutrice dans la maison de Coulange. Pendant ce temps.

le plus parfait accord n'avait cessé d'exister entre elle et la marquise.

Les beaux jours d'été avaient ramené la famille de Coulange au château de Goulange, sa résidence toujours préférée.

On attendait madame de Valcourt et sa fille. L'amiral de Sislerne, chargé d'une mission importante par le minislre de la marine, ne devait venir les rejoindre que dans la riei'xième quinzaine de septembre.

Il était convenu déjà qu'avant l'arrivée du comte Gabrielle partirait pour le château de Ghesnel, comme elle avait été forcée de le faire plusieurs fois.

Celte année-là, comme les précédentes, dès le premier jour de l'ouverture de la chasse, on allait recevoir au château une société nombreuse. Outre les amis du marquis, le jeune comte Eugène avait invité quelquesuns de ses camarades de l'École polytechnique et de l'École des mines.

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