LES NOELS DE LA RUE DE BUCI
Avant la guerre, c'était la nuit du 24 au 25 décembre qu'il fallait aller voir la rue de Buci, si chère aux poètes de ma génération. Une fois, dans un caveau voisin, nous réveillonnâmes, André Salmon, Maurice Cremnitz, René Dalize et moi.
Nous entendîmes chanter des Noëls. J'en sténographiai les paroles. Il y en avait de différentes régions de la France.
Les Noëls ne sont-ils point parmi les plus curieux monuments de notre poésie religieuse et populaire ? Ce sont, en tout cas, les ouvrages qui reflètent peut-être le mieux l'àme et les mœurs de la province dont ils viennent. Le premier que je notai dans ce caveau de la rue de Buci était
chanté par un garçon coiffeur, né à Bourg en Bresse.
Les noëls bressans ne sont certes pas des noëls de temps de guerre.
Les énumérations rabelaisiennes de victuailles y contrastent avec les restrictions de l'époque dépouillée où nous vivons.
Dès que la ville de Bourg- — En apprit la nouvelle, — On fit battre le tambour — Pour mettre tout par écuelles. — Les bécasses, les levrauts — Les cailles, les chapons gras — Furent pris chez Gurnillon — Pour faire la bourdifaille — Furent pris chez Gurnillon — Pour faire le réveillon.
Gog- porta trois dindonneaux — Et farcit une belle oie, — Et d'une longe de veau — Il fit un bon ragoût ; — Sa femme fit du boudin — Et prit chez monsieur de Ghoin — Une grande bassine d'argent, — Pour y, pour y, pour y mettre — Une grande bassine d'argent — Pour y mettre son présent.
On alla vite appeler — L'hôte de la Bonne École — Qui porta des godiveaux — Et prit une belle andouille; — Il mêla des fricandeaux — Avec des oreilles de veaux — Et porta trois barillets — De mou, de mou, de moutarde, — Et porta trois barillets — De moutarde de Dijon.
Quand Thôte de Saint-François — Entendit qu'on faisait bruire — Les poêles et les lèchefrites — Dans le quartier de Tesnière, — Il fit faire à son valet — Une potringue de poulet —
Qu'on s'en léchait tout droit — Les ba, les ba, les babines — Qu'on s'en léchait tout droit — Les babines et les cinq doigts.
Dès que l'hôte de l'Écu — Vit qu'on partait au clair de lune, — Il mit pour quatre écus — De sucre dans la farine — Pour lui faire des gâteaux — Qui semblèrent des châteaux; — ilssont meilleurs que le pain — Pour les, pour les, pour les dames ; — Ils sont meilleurs que le pain — Pour les dames et les enfants.
Neren mit dessus une planche — Du boudin blanc comme neige — Et douze langues de bœuf — Qui étaient noires comme pain ; — Et puis de son bon vin vieux — Que j'ai souvent bu, — Et boirai, s'il plaît à Dieu. — Jusqu'à, jusqu'à, jusqu'à Pâques, — Et boirai, s'il plaît à Dieu, — Plus qu'il ne veut m'en donner.
A nous deux, père Alexis, — Il nous faut faire une offrande — Et nous joindre cinq ou six — Pour toucher une sarabande ; — Avec notre gros bourdon — Nous chanterons tout de bon ; — Noël, Noël est venu — Nous ferons la bourdifaille — Noël, Noël est venu, — Nous ferons du brouet moulu.
Après ce noël de réveillon, en voici un autre plus gracieux qui a été entendu encore il y a quelques années aux environs de Saint-Quentin. J'en donne la version que j'ai notée rue de Buci.
Chantons, je vous prie, — Noël hautement — D'une voix jolie — En solennisant — De Marie
pucelle — La Conception — Sans originelle — Maculation.
Cette jeune fille — Native elle était — De la noble ville — Dite Nazareth, — de vertu remplie
— De corps gracieux — C'est la plus jolie — Qui soit sous les cieux.
Elle allait au Temple ; — Pour Dieu supplier;
— Le conseil s'assemble — Pour la marier ; — La fille tant belle — N'y veut consentir, — Car Vierg-e et pucelle — Veut vivre et mourir.
L'Ange leur commande — Qu'on fasse assembler — Gens en une bande, — Tous à marier ;
— Et duquel la verg-e — Tantôt fleurira — A la noble Vierge — Vrai mari fera.
Tantôt abondance — De gentils galants — La vierge plaisante — S'en vont souhaitant ; — A la noble fille — Chacun s'attendait, — Mais le plus habile — Sa peine y perdait.
Joseph prit sa verge, — Pour s'y en venir : — Combien qu'à la Vierge — N'eût mis son désir ;
— Car toute la vie — N'eut intention — Vouloir ni envie — De conjonction.
Quand furent au Temple — Trétous assemblés,
— Étant tous ensemble — En troupe ordonnés, — La verge plaisante — De Joseph fleurit, — Et au même instant — Porta fleur et fruit.
En grande révérence — Joseph on retint, — Qui par sa main blanche — Cette vierge print ; — Puis après le prêtre, — Recteur de la loi, — Leur a fait promettre — A tous deux la foi.
Baissant les oreilles — Ces gentils galants — Tantque c'est merveille, — S'en vont murmurant
— Disant c'est dommage — Que ce père gris — Ait en mariage — Cette vierge pris.
La nuit ensuivante, — Autour de minuit^ — La Vierge plaisante — En son livre lit, — Que le Roi céleste — Prendrait nation — D'une pucelette — Sans corruption.
Tandis que Marie — Ainsi contemplait — Et du tout ravie — Envers Dieu était, — Gabriel archange — Vint subitement — Entrant dans s* chambre — Tout visiblement.
D'une voix doucette — Gracieusement — Dit à la fillette — En la saluant : — Dieu vous gard, Marie, — Pleine de beauté, — Vous êtes TAmie
— Du Dieu de bonté.
Dieu fait un mystère — En vous merveilleux^
— C'est que serez mère — Du roi glorieux; — Votre pucelage — Et virginité — Par divin ouvrage — Vous sera gardé.
A cette parole — La Vierge consent, — Le Fils de Dieu vole, — En elle descend. — Bientôt fut enceinte — Du prince des Rois, — Sans mal m complainte — Le porta neuf mois.
La noble besogne — Joseph pas n'entend. — A peu qu'il n'en grogne, — S'en va murmurant;
— Mais Fange céleste — Lui dit, en dormant, — Qu'il ne s'en déhaite, — Par Dieu est l'enfant-
Joseph et Marie — Tous deux Vierges sont, — Qui par compagnie — En Bethléem vont. — Laest accouchée — En pauvre déduit — La Vierge sacrée — Autour de minuit.
Y fut consolée — des anges des cieux, Y fut visitée — Des Pasteurs joyeux, — Y fut révérée —
De trois nobles Rois, — Et fut rejetée — Des nobles bourgeois.
Or, prions Marie — Et Jésus, son fils, — Qu'après cette vie — Ayons Paradis — Et, notre voyage — Etant achevé^ — Nous donne en partage — Le ciel azuré.
C'est à May-en-Multien que se chante encore sans doute ce Noël charmant dont voici un couplet:
Bergers qu'on s'assemble — Au signal donné — Pour aller ensemble — Saluer tourelourirette — Saluer louladerirette — Le roi nouveau né.
et aussi celui où
Saint Liphard alla prendre — La Dame du Chemin — A dessein de s'y rendre — tenant tous en leurs mains — Hautbois, Luths et Guitares — Pour faire des fanfares, — Trompettes et tambours — Pour jouer tout le jour.
Voici un Noël que j'ai entendu chanter rue de Biici. Je n'en connais point la provenance. En tout cas, il est bien champêtre et plein de saveur :
Refrain: Laissez paître vos bêtes, — Pastoureaux par monts par vaux, — Laissez paître vos bêtes — Et venez chanter Nau.
J'ai ouï chanter le rossignol — Qui chantait un chant si nouveau — Si haut, si beau, — Si raisonneau, — Il m'y rompait la tête, — Tant il
prêchait et caquetait, — Ai donc pris ma houlette — Pour aller voir Nolet [refrain).
Je m'enquis au berg^er Nolet ; — As-tu ouï le Rossig-nolet — Tant joliet — Qui gringottait — Là-haut sur une épine? — Ah oui ! dit-il, je Tai ouï, — J'en ai pris ma bucine — Et m'en suis réjoui [refrain).
Nous dîmes tous une chanson, — Les autres sont venus au son. — Or, sus, dansons. — Prends Alizon ! — Je prendrai Guillemetle, — Margot prendra le gros Guillot. — Qui prendra Péronnelle? — Ce sera Talebot [refrain).
Ne dansons plus, nous tardons trop ; — Allons tôt, courons le trot, — Viens-t'en bientôt. — Attends, Guillot, — J'ai rompu ma courette, — Il faut ramender mon sabot. — Or, tiens cette aiguillette, — Elle t'y servira trop [refrain).
Comment, Guillot, ne viens-tu pas ? — Eh oui, j'y vais tout le doux pas, — Tu n'entends pas — Trestout mon cas ; — J'ai aux talons les mules, — C'est pourquoi je ne puis trotter; — Prises m'ont les froidures. — En allant estraquer [refrain).
Marche devant, pauvre Mulard, — et t'appuye sur ton billart; — Et toi, Coquard, — Vieux Loriquart, — Tu dois avoir grand honte — De rechigner ainsi les dents, — Et dois n'en tenir compte — Au moins devant les gens [refrain).
Nous courûmes de telle roideur, — Pour voir Notre doux Rédempteur — Et créateur — Et formateur ; — Il avait, Dieu le sache, — De drapeaux assez grand besoin ; — Il gisait dans la crèche — Surun petit de foin [refrain).
Sa mère avecque lui était — Un vieillard si lui éclairait — Point ne semblait — Au beau douillet — Il n'était pas son père — Je Taperçus bien au muvseau — Ressemblait à la mère — Encor est-il plus beau [refrain).
Or, nous avions un g-rand paquet — De vivres pour faire un banquet; — Mais le muguet — De Jean Huguet — Et une grande Levrière — Mirent le pot à découvert ; — Puis ce fut la bergère — Qui laissa l'huis ouvert [refrain).
Pas ne laissâmes de gaudir; — Je lui donnai une brebis ; — Au petit fils — Une mauvis — Lui donna Péronnelle, — Et Margot lui donna de lait — Une petite écuelle — Couverte d'un volet [refrain).
Or, prions tous le Roi des Rois — Qu'il nous donne à tous bon Noël — Et bonne paix — De nos méfaits, — Ne veuille avoir mémoire — De nos péchés, nous pardonner, — A ceux du Purgatoire — Leurs péchés effacer [refrain).
Voici un Noël délicat et délicieux dont je regrette de n'avoir noté que ce passage :
Je me suis levé par un matinet — Que l'aube prenait son blanc mantelet. — Chantons Noletr Nolet, Nolet, — Chantons Nolet encore.
Et ce Noël farci :
— Célébrons la naissance — Nostri salvatoris — Qui fait la complaisance — Dei sui patris. — Ce Sauveur tant aimable — In nocte média — Est né dans une étable — De Casta Maria.
Ce soir-là j'ai noté encore ce Noël d'une province que dévaste la guerre, la Champagne de La Fontaine et de Paul Fort :
Les filles de Cernay — Ne furent endormies. — Avecque beurre et lait — Aux champs ell's se sont mies, — Et celles de Taissy — Ont passé la chaussée — Après avoir ouï — Le bruit — Et le charmant débat — La, la ! — De ceU's de Sillery.
Et pour en finir quelqu'un chanta un gracieux Noël d'enfant dont la date doit être récente. En voici un couplet:
Une petite abeille — Bourdonnant en frelon — s'approcha du poupon, — Lui disant à Toreille — J'apporte du bonbon; — Il est doux à merveille ; — Goûtez-en mon mignon.
On peut avoir cent impressions différentes de la vieille rue de Buci. Je les donne toutes pour celles que j'y ai éprouvées en entendant chanter ces Noëls, une nuit de réveillon, peu d'années avant la guerre.
DU c( NAPO » A LA CHAMBRE D'ERNEST LA JEUNESSE
Il m'arrive d'aller passer un moment à la fin de la journée à la terrasse du (( Napo », dont les glaces sont réputées. Le Café Napolitain, sur les boulevards, eut naguère une grande vogue comme café littéraire. On y voit encore des gens de lettres et des gens de théâtre. Mais la grande époque littéraire, c'était avant la guerre, quand il était fréquenté par Jean Moréas, Catulle Mendès, les Silvain, et surtout par Ernest La Jeunesse qui y trônait au milieu de courtisans...
Ce n'est pas là que je connus l'auteur du Boulevard. . .
Un jour, en 1907, au moment de quitter le boulevard des Italiens pour reprendre la rue de Grammont, mon atten-
lion fut attirée par un morceau de papier blanc qui feuillolait devant moi.
Instinctivement, je saisis au vol ce que je prenais pour un prospectus. Mais au même instant, ayant levé les yeux, j'aperçus, au troisième étage de la maison près de laquelle je me trouvais, un personnage masqué qui se retira vivement en me criant : u Gardez bien ce papier, monsieur, je descends à Tinstant pour le reprendre. »
J'attendis cinq ou six minutes, et ne voyant personne venir, j entrai dans la maison et voulus remettre le morceau de papier au concierge, pour qu'il le remît au locataire du troisième, mais le concierge me répondit : a Vous vous trompez sans doute ; le troisième n'est pas habité. C'est un appartement de 12.000, et il est à louer. »
Sans manifester aucun étonnement, je fis semblant de relire une adresse sur le pli que j'avais apporté et alléguant une erreur de numéro, j'allais sortir en m'excusant, quand, au moment d'ouvrir la porte vitrée, je vis passer devant moi, en courant, mon masque qui se démasquait.
C'était un homme complètement rasé et blond, à ce qui me parut. Les petits événements qui venaient de se produire étaient d'une apparence si mystérieuse que je n'avais plus du tout envie de rendre le papier perdu. J'étais intrigué et inquiet à la fois. Je me retournai vers le concierge et lui demandai quelques renseignements sur l'appartement en question, disant que justement je cherchais à me loger et qu'il se pourrait bien, après tout, que je m'installasse sur le boulevard. Quelques instants plus tard, jevisi- 1 tais en compagnie du concierge les i chambres vides du troisième étage, où je ; ne vis rien qui parût se rapporter à I l'étrange affaire à laquelle je m'intéressais. 'i Je partis vite, ayant hâte de regarder de près ce morceau de papier qui, j'en étais sûr, devait contenir un grave secret.
Dans la rue, je ne vis pas l'homme.
Comme j'y comptais, ne me voyant plus, et s'étant rendu compte du haut de son troisième que je me dirigeais par la rue de Grammont, il devait l'avoir prise et présentement pensait courir après moi et finir par me rattraper.
Je rebroussai chemin, m'engageai dans la rue de Richelieu et gagnai le Palais- Royal où, dans une brasserie tranquille, je m'efforçai de déchiffrer le contenu du document inquiétant. J'y vis, tracés d'une main inexperte, les signes suivants : A. B. C. D. E. F. G. H. I. J. K. L. M. N. 0. P. Q. S. T. U. V. W. X. Y. Z. Auprès de ces lettres majuscules, un dessin grossier figurait un homme, ayant au front deux jets de flamme à côté duquel le chiffre 1 était placé juste au-dessus du chiffre 5. J'étais en présence d'un rébus, mais je m'aperçus vite qu'il ne s'agissait nullement d'un de ces rébus insignifiants, que l'on trouve encore dans certains journaux, et que déchiffrent le soir, au café, les œdipes provinciaux. Le rébus, que j'avais devant les yeux, dénotait un art ancien. Celui qui l'avait composé était au courant de la symbolique populaire qui a donné naissance à ces rébus de Picardie, où les pamphlétaires du moyen âge figuraient par peintures ce qu'ils n'auraient pas osé dire ouvertement et que le peuple, ne sachant pas lire, ne pouvait connaître que par l'image. N'ayant plus, grâce à
l'instruction obligatoire, les mêmes raisons pour écarter les lettres et les chiffres, le rédacteur de mon rébus s'en était servi, mêlant à l'art picard les procédés des lettrés de la Renaissance oii se marque déjà une décadence du rébus. Je connus ainsi qu'il ne s'agissait point, pour déchiffrer un tel rébus, de rechercher un rapport exact de prononciation entre les signes que je voyais et ce qu'ils exprimaient. Bref, je remarquai que toutes les lettres de l'alphabet avaient été inscrites sur le papier^ sauf l'R, que Thomme ayant au front deux cornes de feu représentait Moïse et quel'l sur o indiquait suffisamment, à cause de sa position à droite du législateur hébraïque, qu'il était question du premier livre du Pentateuque, et le rébus se lisait évidemment de cette façon : R nest là, genèse, ce qui signifiait sans aucun doute : Ernest La Jeunesse.
Ainsi cette bizarre aventure aboutissait au nom de l'auteur des Nuits et Ennuis de nos plus notoires Contemporains^ de
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V Imitation de notre maître Napoléon, de Cinq ans chez les sauvages, et de bien d'autres ouvrages pleins d'une verve subtile. Je résolus d'aller trouver chez lui Ernest La Jeunesse, et bien que nous ne nous fussions point encore rencontrés, il m'accueillit avec sympathie, dès le lendemain matin, dans Thôtel où il habitait, hôtel sis au bout d'un lointain boulevard, près de la Bastille. Me voici chez ce nouvel auteur des Nuits^ chez ce Musset qui n'est pas le poète de la jeunesse comme était l'autre, mais qui est La Jeunesse même.
Je le remarque à peine et le salue machinalement. Sa chambre retient toute mon attention. Le sol est encombré de livres à belles reliures, d'émaux, d'ouvrages en ivoire, en cristal de roche, en nacre, déboussoles, de faïences de Rhodes et de Damas, de bronzes chinois. A gauche de la porte, sur une table de bois blanc, se trouve une profusion de camées et d'intailles, de gemmes grecques archaïques, de scarabées étrusques, d'anneaux, de cachets, de statuettes africaines, de jouets, de netsukés, de toys de Ghel-
sea, découpes, de calices. Devant la table, contre le mur de gauche, jusqu'au bout de la chambre, se dresse une immense montagne de livres, d'armes de toutes sortes, anciennes et modernes, d'objets d'équipement militaire, de cannes, de tableaux, etc. A droite delà porte, la table de nuit ouverte laisse voir un vase plein jusqu'au bord de vieilles montres ; puis un petit lit de fer s'allonge, au-dessus duquel, jusqu'au plafond, les murs sont couverts par un nombre considérable de miniatures représentant des militaires. An pied du lit, des armes encore sont entassées avec des étoffes rares, des casques et des portraits de cire dans leurs boîtes de verre.
Devant la fenêtre, sur une table ronde, une collection de bonbons anciens, de figurines de sucre colorié, de maisonnettes bâties par le confiseur, de brebiettes en fondant entourant un grand agneau pascal, italien, semble préparée depuis plus dun siècle pour une troupe turbulente d'enfants qui ne sont point venus, qui ont grandi, ont vieilli et sont morts sans avoir touché à ces bonbons surannés et char-
mants, objets précieux d'une gourmandise qui n'est plus, dont on n'a pas écrit l'histoire et qui n'a même pas son musée.
Je regardai Ernest La Jeunesse, qui était prêt à sortir, chapeau de castor sur la tête, un beau jonc à la main, et qui attendait que je fusse revenu de l'étonnement où m'avait mis sa chambrette.
Ernest La Jeunesse était solidement bâti. Je laisserai à d'autres le soin de le décrire lui, ses bijoux et ses cannes, mais je veux mentionner sa voix dont le timbre était fort élevé. J'acquis vite la conviction que cette façon de s'exprimer, au moyen d'une voix aiguë de soprano, n'était due ni au hasard de la naissance, ni à un accident. Il s'agissait d'une pratique d'hygiène que Ernest La Jeunesse observait avec grand soin. Parler avec une voix de tête purifie l'âme, donne des idées claires, de la volonté même et de la décision.
Je montrai le rébus, et Ernest La Jeunesse parut d'abord stupéfait. Cependant il se remit vite, et me déclara que c'était un
de ses griffonnages de café, mais recopié par un ignorant. Ensuite, il me parla d'autre chose.
Il était l'heure pour Ernest La Jeunesse de sortir. Il m'invita à l'accompagner, et, au (( Napo » où nous nous arrêtâmes, quelqu'un s'approcha de lui et lui demanda les noms des officiers de tel régiment de cavalerie. Et aussitôt M. La Jeunesse les lui récita, puis voyant mon étonnement, il m'apprit qu'il savait par cœur tout V Annuaire militaire. Ensuite, il me rappela que peu d'années auparavant, il avait « collé » , sur des questions de tactique, le ministre de la Guerre lui-même dans une discussion publique. Alors Ernest La Jeunesse dessina le portrait de ce ministre et le sien propre, et puis celui de Napoléon, et me les donna.
Il cria :
— Apportez-moi mon sabre d'enfant.
On le lui apporta, et, tour à tour, il se fit remettre pour me les montrer toutes les pièces d'un arsenal qui lui appartient
et se trouve dans le café où nous étions. A ce moment, un monsieur, qui me parut un personnage de qualité, et qui avait un accent, dont je ne sais pas à quelle nation il faudrait le rapporter, vint demander à mon compagnon quelques détails, touchant la généalogie d'une famille régnante. Ernest La Jeunesse les donna sans se faire prier ; après quoi, il me dit qu'il savait par cœur le Gotha tout entier . . .
Là-dessus, nous nous quittâmes, et Ernest La Jeunesse alla s'informer d'une pièce qu'il avait déposée dans je ne sais plus quel théâtre, plusieurs années auparavant et qui était intitulée, je crois, la Dynastie.
Je le revis souvent, dans ce « Napolitain )) où il passait une grande partie de ses journées depuis que n'existaient plus le Bols ni le Kalisaya.
Il mourut le 2 mai 1917, d'un cancer à la gorge, chez les sœurs de Bon-Secours, rue des Plantes, à l'âge de quarante-trois ans.
Né en 1874, ce Lorrain qui avait rêvé toute sa jeunesse à la conquête de Paris, ne tarda pas à devenir presque célèbre dans le monde des gens de lettres, des gens de théâtre, des amateurs d'art et des escrimeurs.
Il débuta par un singulier coup de maître : l'éloge d'Edouard Drumont qui, ne sachant pas qu'Ernest La Jeunesse était israélite, fit un article enthousiaste sur son premier livre.
Ce premier livre fit plus pour la réputation de son auteur que tout ce qu'il écrivit par la suite.
Il était intitulé ; Les nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires Contemporains^ qui précèdent, avec une fantaisie plus aiguë et une ironie plus nuancée, le fameux A la manière de... qu'imitent dans les popotes de l'arrière du front tous les trois galons qui, autrefois, eussent passé leur temps à traduire Horace en vers français.
Les Nuits et les Ennuis... amusèrent tous ceux qui y étaient mentionnés. Les articles abondèrent et la réputation de Fauteur fut faite.
Sa tenue de ville j était pour quelque chose. C'était le débraillé, non le débraillé verlainien, mais un débraillé orné de bagues d'améthyste, de cannes extraordinaires, de breloques sensationnelles, en un mot un débraillé boulevardier.
Dès ses débuts à Paris, La Jeunesse s'était logé dans cet hôtel du boulevard Beaumarchais où je l'avais trouvé ; il y resta jusqu'à ce que, peu avant la guerre, les bénéfices que lui procura sa collaboration anonyme au Petit Café lui eussent permis de s'agrandir en transportant rue de Liège, alors rue de Berlin, ses casques, ses armes, ses défroques de l'armée napoléonienne, les livres, les cannes, les miniatures, les médailles, les pièces de monnaie qu'il entassait dans cette chambre d'hôtel où le tas n'était pas loin d'atteindre le plafond. Ceux qui furent admis dans ce capharnaum se souviennent du pot de chambre débordant de montres anciennes.
Au temps de la Revue Blanche^ Ernest La Jeunesse s'égarait parfois jusqu'à la rue de TÉchaudé où son ami Jarry s'ingéniait parfois à le turlupiner.
Plus tard, il accompagna une fois Moréas à la Closerie des LU as.
Somme toute, il se confinait sur la rive droite, ou plus exactement sur les boulevards où il avait des habitudes.
Ce fut un événement le jour où. Dieu sait à la suite de quelle discussion littéraire, il abandonna le Kalisaya^ où il s'était lié avec Oscar Wilde, pour adopter le Bols situé en face.
On voyait encore La Jeunesse au Cardinal^ où il avait un dépôt d'antiquités, à l'office.
L'apéritif du soir au Napolitain était devenu classique. On l'y retrouvait chaque «oir ; trois jours avant sa mort il y était encore.
Il allait aussi au Vetzel, au Tourtel^ au Grand Café^ mais de façon moins régulière.
Soiriste au Journal^ où il était encore chargé des nécrologies littéraires, de l'Académie. Il y avait fait l'intérim de la critique théâtrale après la mort de Catulle Mendès.
Après les Nuits et les Ennuis^ il eut encore un certain succès avec V Imitation ie notre maître Napoléon^ dans une note jui convenait à cette époque où le sno-
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î)isme stendhalien était de rigueur chez ks gens de lettres et dans cette forme énigmatique et anarcho-élégante que M.
Maurice Barrés avait alors mise à la mode, subtilités et gongorisme qui ne sont pas ce que l'œuvre de ce remarquable écrivain contient de moins séduisant.
On parla encore de Cinq ans chez les Sauvages^ où il y a le récit poignant de Tenterrement d'Oscar Wilde. Mais ses (derniers livres : VHolocaaste, le Boulevarclj le Forçat honoraire ne connurent qu'un succès d'estime.
Les générations nouvelles parurent oublier cet homme aux cheveux ébourifliés, en veston gris, en pantalon tirebouebonnant, en chapeau mou de peluche, qui fut le dernier boulevardier.
De Sem à Rouveyre en passant par Capiello, tous les dessinateurs ont popularisé la figure d'Ernest La Jeunesse. C'était une silhouette bien parisienne.
Le style d'Ernest La Jeunesse qui appariait à l'école de Jean de Tinan, est néo-
logique, c'est son défaut ; mais il est ému, c'est sa qualité. Mais cette qualité suffira-t-elle à garder certaines de ses pages de l'oubli? On peut en douter et penser que, si l'on doit se souvenir de lui, c'est surtout parce qu'il fut le dernier boulevardier.