LES NAINS
ou Corrandonnet. Ils ne sont pas méchants quand on les laisse tranquilles, et pour les services qu’ils rendent, surtout en soignant les porcs, ils n’exigent qu’un peu de graisse pour leur soupe ou leur bouillie j ou a vu de la fumée sortir de leurs demeures et on a senti le fumet de leurs festins. Ceux qui passent auprès de leurs maisons, quand il fait tard, pressent le pas, de peur de rencontrer une patrouille de ces petits hommes dont le chapeau est large comme une lune. Le génie qui habitait le dolmen de Pontigné (Maine-et-Loire) était aussi vraiscmblement un nain, comme ceux auxquels on attribue des gestes analogues : lorsqu'un cultivateur avait un soc à aiguiser, il le déposait la nuit sous la pierre couverte, avec une pièce d’argent, et le lendemain il le retrouvait aiguisé, si la rémunération était sufïisante *.
La danse était le divertissement habituel de ces petits êtres ; au milieu du XVIIIe siècle, les villageois assuraient que leurs ancêtres avaient vu des nains tout noirs former des rondes autour des dolmens. Un pâtre interrogé par Cambry sur les idées qu’on avait dans le pays sur ces antiques monuments lui répéta ce qu’il avait entendu ailleurs : C était le palais des Courils ou petits hommes, espèces de sorciers malins, corrompus et danseurs . On les rencontre au clair de lune, sautant auprès des pierres consacrées ou des monuments druidiques : s ils vous saisissent par la main, il faut suivre leurs mouvements ; ils vous laissent exténué sur la place quand ils la quittent. Les corils ou danseurs de la lande de Plaudren (Morbihan) entraînaient aussi dans leur ronde ceux qui passaient près de « leur village ». Ils avaient été condamnés à rester parmi les hommes et à danser toutes les nuits jusqu’à ce qu’un chrétien eût complété leur chanson des jours de la semaine. Lorsqu’un petit tailleur avisé leur a rendu ce service, ils lui donnent, avant de retourner dans leur royaume souterrain, leurs petits sacs, remplis de feuilles mortes, qui se changent en pièces d’or quand ils ont été aspergés d’eau bénite1 2.
Les lutins s’occupaient aussi à diverses besognes ; ceux de la Maison aux follets deCancoëten sortaient la nuit : l’un deux filait sa quenouille, aussi grosse que le bras et. longue comme une perche ; il avait une grande bai be blanche qui lui pendait jusqu à la ceinture et sa queue noire frétillait sans cesse ; il portait sur sa tète une énorme jarre qu’il allait remplir au ruisseau de la forêt de Brambien et qu’il reportait dans la taille comme si rien n’était. Un homme qui voulait prendre le trésor de ces nains apprit d’un sorcier qu’ils étaient toujours dehors entre les deux chants du coq ; une nuit il y alla, et il y avait une heure
1. E. delà Chenelière. Még . des Côtes-du-Nord, p. 28; C. Fraysse, in Journal de Baugé , 21 juin 1902.
2. Grégoire de Rostrenen. Dlct. françois celtique ; Cambry. Voyage dans le Finistère , p. 312 ; E. Souvestre. Le Foyer breton , t. II, p. 114-134.
LES DOLMENS
qu’il travaillait, croyant avoir le temps, lorsque le coq se mit à chanter, et tous les follets arrivant comme le vent, coururent après lui qui se sauvait et lui tordirent le cou. Il avait oublié que 1 on était dans les Avents où les coqs atfollent 1 .
Plusieurs de ces monuments, surtout ceux dont les dimensions sont considérables, ont été habités par des êtres d’une taille surhumaine. Les grands dolmens de Bourg Saint-Andéol dans l’Ardèche sont connus sous le nom de Jayandes ou demeures des géants. On trouve dans la Lozère la Baoumo des Geons , grotte du géant ; un dolmen près de Lodève est la Taula ddi gianl , l’un de ceux de la Lozère Troulo de la Geonto , tuile de la Géante 2. Il y a une cinquantaine d’années un dolmen à Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine) était appelé le Ber (berceau) ou le Lit de Gargantua 3. En Corse au Monte Revincio plusieurs dolmens portent le nom de Casa dell' Orco ; les deux premiers auraient été l'un la demeure de l’Orco, l’autre celle de sa mère l’Orca, et les deux derniers seraient les tombeaux de la mère et du fils. La légende appelle l’endroit où se trouvent ces deux monuments la Valle dell ’ Orco ; elle rapporte tout à ce géant qui remplissait le pays de terreur. Les habitants cherchaient depuis longtemps à s’en défaire, lorsque des bergers se jetèrent sur lui et le tuèrent, ainsi que sa mère, qui ne fit aucune résistance après la mort de son fils. Avant de mourir l’Orco, espérant obtenir sa grâce, enseigna aux bergers la recette de brocchio. D’après une autre version, des bergers placèrent près de sa demeure une grosse et lourde botte enduite de goudron à l’intérieur ; l’Ogre, ayant vu cette chaussure, y introduisit le pied qu’il ne put retirer. Ses adversaires fondirent alors sur lui pour le massacrer ; il essaya de les fléchir en leur enseignant l'art de faire le brocchio, puis leur proposa de leur apprendre à faire de la cire avec le dernier lait qui avait servi à sa fabrication du brocchio 4.
Les noms de quelques dolmens tels que Ty (maison) sant Heleau en Landeleau, Trou de l’Ermite dans la Dordogne, semblent supposer que des personnages sacrés y ont résidé. Saint ^ ves qui venait, après ses prédications, se reposer sur celui qu’on appelle Goélé sant Erwenn , lit de saint Yves, en Louannec, fut un jour attaqué par un habitant d’une ferme voisine qui voulut le frapper avec sa bêche ; le saint, pour détourner le coup, posa la main sur la table où l'on montre encore son empreinte et celle de la bêche. Un dolmen à Squiffiec passe pour avoir été le lit de saint Jean 5.
1 D1. Fouciuet. Légendes du Morbihan, p. 141,142. ,
2. Paul Sébillot. Gargantua , p. 276 ; A. de Mortillet. Mégalithes de la Lozere, p. 59; Rev. des langues romanes. 2e série, t. I, p. 213.