Paul Sébillot. Légendes locales, t. II, p
LES GENS D'ÉGLISE
qui s'v trouvait, l’apporta au moine et lui dit : — Tue ce poulet comme tu voudras être tué, et je te jure que tout ce que tu feras sur lui je te le ferai sur toi. — Vous le jurez? dit le moine. — Oui, je te le jure ». Alors le cordelier enfonça un doigt dans le derrière du coq, le retira, se le mit dans la bouche et regarda bien en face le marquis en disant: « Vous ferez cela? » Le seigneur de la Roche-Giffard ne put s empêcher de rire, et s'écria: « Tu es plus fort que moi ; je n'aurais jamais eu pareille idée. Je te fais grâce pour cette fois; mais ne t’avise plus de prendre mes lièvres1 ». La même histoire court en Basse-Normandie2. Cette légende se rattache à une série assez répandue de récits (pii mettent en présence un puissant seigneur et un simple moine : celui-ci, qui joint à la finesse proverbiale des gens d'église un peu de 1 astuce paysanne, échappe aux: pièges qui lui sont tendus, et, linalement, comme dans les deux anecdotes qui suivent, se tire de l'épreuve à son avantage ; toutes les sympathies des conteurs sont évidemment pour la ruse’et la présence d’esprit qui triomphent de la force. D après un récit non localisé de la Haute-Bretagne, un moine alla au logis d’un noble, qui le retint à dîner. Un peu avant le repas, le cuisinier lui dit : « On va vous passer un petit cochon de lait à découper ; faites bien attention ; comme vous lui ferez, il vous sera fait ». Quand le plat fut présenté au moine, il remarqua que le petit cochon de lait était plein de sauce ; il trempa le doigt dans son ventre et se mit à le sucer 3. Un jour que le duc de Lorges ôtait de joyeuse humeur, l'idée lui vint de s'amuser aux dépens d’un moine quêteur. Il fit amener une jument que nul n était parvenu à dompter, et ordonna au religieux de monter dessus. Le moine parut très effrayé, tourna longtemps autour de l’animal et fut sur le point d’attraper plusieurs ruades, ce qui chaque fois provoquait les éclats de rire de 1 assistance. Mais tout à coup, sautant sur ia jument qui se cabrait, il lui presse les flancs, la force a passer piès du duc, remercie ce dernier du riche présent qu il a bien voulu lui faire, puis, sans attendre la réponse, part comme un trait sur la jument ; le moine était un ancien dragon U
]. A. Grain, in Rev. des Trad. pop., t. I, p. 395.