‹ Le folk-lore de France (volume 3)Chapitre 111 sur 506 · LUTINS ET ESPRITS SOUS FORME ANIMALE · texte numérisé non relu

LUTINS ET ESPRITS SOUS FORME ANIMALE

Les lutins ont le pouvoir de varier leur apparence, et parfois ils se montrent sous celle d’animaux domestiques ; en Haute-Bretagne, ils se changeaient en bœufs et allaient à l’ouvrage tout de travers, pour faire endêver les bouviers ; c’est afin de se préserver de ce maléfice qu’on lie les jougs en croix. Dans un grand nombre de pays, on raconte que des chevaux se présentent aux passants, en ayant l’air de les inviter à monter sur leur croupe ; deux, trois, quatre, parfois davantage y prennent place, parce qu’elle s’allonge pour ainsi dire indéfiniment ; lorsqu’ils sont tous sur son dos, le cheval se met à courir, et va les noyer, ou tout au moins les force à prendre un bain désagréable2. Parfois il est blanc et n’admet qu’un seul voyageur, qu’il va aussi, après une course effrénée, jeter dans quelque rivière ; en Poitou, il s'appelle le cheval Malet; en Normandie, où sa couleur est indéterminée, le cheval Bayard3. En Haute-Bretagne, où le lutin Mourioche ressemble parfois à un poulain, celui qui le monte n’éprouve pas toujours des inconvénients, à la condition qu’il réussisse à lui faire peur : un tailleur qui l’avait enfourché, le rendit parfaitement docile en le menaçant de ses ciseaux, un autre vola même la bride du Fersé, lutin à apparence chevaline, qui vint pendant plusieurs nuits la réclamer d’une voix très distincte4.

D’autres animaux s’amusent au contraire à se faire porter ; ordinairement ce sont des moutons, qui deviennent de plus en plus lourds, à mesure qu’on s’éloigne de l’endroit où on les a trouvés. Quelquefois même ils prennent la parole, comme ce bélier noir auquel un laboureur de la Creuse dit un soir : « Tu pèses comme le diable ! — Je suis le diable en effet », répondit l’animal qui se sauva en ricanant. On raconte la même histoire en Franche-Comté5. Dans la Beauce un paysan qui

1. L.-F. Sauvé. Le F.-L. des Hautes-Vosges, p. 234 ; E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. II, p. 264 ; D. Monnier et A. Vingtrinier. 1. c., p. 641-642.11 faut aussi avoir soin de ne pas injurier le lutin ; ou l’on aurait des désagréments comme ceux qu’éprouva un valet de ferme après boire. (F.-M. Luzel. Veillées bretonnes p. 77).

2. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 33; E. Souvestre. Foyer Breton, t. I, p. 115; Paul Sébillot, 1. c., p. 66-67 ; Elvire de Gerny. Sl-Suliac, p. 58.

3. E. Rolland. Faune pop., t. IV, p. 200 ; Léo Desaivre. Le monde fantastique, p. 16 ; Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 128 ; cf. t. II, p. 356, 441, du Folk-lore de France.

4. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 69. Contes, t. II, p. 286.

5. Paul Sébillot, 1. c., t. II, p. 25 ; Elvire de Cerny. Sl-Suliac, p. 55 ; E. Rolland, t. V, p. 169 ; 'Perron. Proverbes de Franche-Comté, p. 34.

avait chargé sur ses épaules un mouton agenouillé près d’une croix, l’entendit lui dire, quand il fut arrivé dans le bourg : « Reporte-moi où tu m’as pris » . Une femme de la Bigorre rencontrant un joli petit chat blanc qui semblait égaré, l’enveloppa dans une serviette pour l’emporter chez elle ; quand elle passa devant une maison du village dans laquelle on croyait qu’il y avait une sorcière, le petit chat sauta à terre en disant d'une voix très douce : « Merci, Jeanne ». En Haute-Bretagne, des chats apportés au logis par un homme compatissant, après avoir bien mangé, lui ordonnent de les remettre où il les a trouvés1. Un lutin de la Loire-Inférieure, qu’on appelle Misti Courtin, prend le soir la forme d’un animal égaré, surtout celle d’un beau mouton ; c'est en vain qu’on l’enferme dans l’étable ; un instant après, il est dehors. Dans le nord de la Haute-Bretagne, le mouton errant se présente sous l’apparence d’un de ceux du troupeau, et il s’amuse à faire courir le pâtre après lui ; il se promène aussi dans les clairières et les avenues au clair de lune, et frappe à coups de cornes le passant qui s’approche. Aux environs de Saint-Malo, c’est à un mouton tout blanc qu’on attribue cette méchante humeur ; quelquefois il se place sur une passerelle étroite pour précipiter dans l’eau celui qui s’y est engagé, et c’est aussi ce que fait le mouton noir des campagnes de Lorient. Le lutin de la Creuse revêt la forme d’une bête à laine pour amuser le créancier ou l’huissier qui se rend chez un débiteur et donner à celui-ci le temps de s’échapper : il se présente à eux, et ils essaient, sans jamais y parvenir, de l’attraper2. Le bouc et la chèvre, qui ont des accointances sataniques, figurent aussi parmi les bêtes qu’il n’est pas de bon de rencontrer. Dans le Centre, la Chèvre du diable fait courir et sauter comme des fous ceux qu’elle ensorcelle avec son regard ; dans la Creuse, on fait peur aux enfants de la Chèvre bourrue ; le bouc-lutin du Finistère se plaît surtout à tourmenter ceux qui se sont attardés aux veillées ou aux pardons ; il barre la route au voyageur, saute sur ses épaules, le serre, l’empeste de son haleine, et le contraint de fournir une course désordonnée à travers les buissons et les flaques d'eau ; en Berry, un bouc à barbe argentée et aux cornes flamboyantes se montre aux carrefours, etentraîne on ne sait où celui qui a le malheur de le suivre3.

Il n’est pas toujours aisé de déterminer à quelle classe d’esprits

1. P. Vallerange. Le clergé , la Bourgeoisie, p. 100 ; Derille. Annales de la Bigorre , p. 246 ; Paul Sébillot, p. 47, 53.

2. Edmée Vaugeois, in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 332 ; Paul Sébillot. Trad ., t. II, p. 14, 15, 17 ; Jacques Gaudeul, in Revue des Trad. pop., t. XVIII, p. 444 ; E. Rolland. Faune pop., t. V, p. 159, 160.

3. E. Rolland. Faune pop., t. V, p. 207-208 ; Laisnel de la Salle. Croyances du Çentrç , t. I, p. 155.

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