POUVOIR DES ŒUFS
dant sept mois : quelques personnes gardent aussi ces œufs pour les donner aux jeunes femmes et les rendre fécondes 1 .
Les croyances à l’influence des œufs sur l'amour n’ont guère été jusqu’ici relevées que dans les Côtes-du-Nord ; mais il est vraisemblable qu’on retrouverait ailleurs les superstitions qui suivent : une femme qui mangerait dans la même journée sept œufs semblables serait sûre de devenir mère sans l’intervention d’un homme; on recommande de ne pas trop donner d’œufs à manger aux jeunes filles ; le jaune d’œuf rend les hommes amoureux. Dans les Landes, si une jeune fille ou femme mange un œuf à deux jaunes, elle aura des couches multiples; en Haute-Bretagne, c’est un présage de prospérité2.
Suivant l’époque de la fête chétienne à laquelle ils ont été pondus, les œufs possèdent, outre les privilèges dont il a été parlé, d’autres propriétés. On disait au XVIe siècle que ceux pondus après la nouvelle lune d’août, ou au défaut de la lune de Novembre, ceux du jour de Noël et de l’Ascension ne se corrompaient facilement. Ceux du Vendredi saint, d’après la croyance marseillaise, se conservent deux ou trois ans, en Hainaut ils restent toujours frais ; en Corse et dans le Mentonnais, on assure que ceux du jour de l’Ascension ne pourrissent pas ; d’après les paysans de l’Albret, de l’Ailier, des Vosges etdu Hainaut ceux pondus entre les deux fêtes de la Vierge se conservent indéfiniment3.
Ces œufs, et en première ligne ceux du Vendredi-saint, possèdent de nombreuses vertus : en Auvergne, on se préserve des fièvres en les mangeant à Pâques ; en Lorraine, en Bourgogne ils garantissent de cette maladie pendant un an, sans qu’il soit nécessaire d’observer un jour déterminé, mais dans les Ardennes ils doivent être absorbés à jeun. Dans l’Ailier ils préservent les enfants des coliques, dans l’Yonne, ils mettent à l’abri de cette maladie ceux qui les mangent à Pâques ; à Marseille ces œufs, lorsqu’ils ne sont ni desséchés ni corrompus, sont efficaces contre le flux de ventre, dans les Vosges ils préservent de l’hydrophobie 4. A Saint-Dié celui qui mange un de ces œufs n’a pas à craindre la mort subite ; dans l’Aube la maison qui en possède un est
1. L. -F. Sauvé. Le F.-L. des Hautes -Vosges, p. 20; B. Souché. Croyances , etc., p. 25 ; Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 102.
2. Lucie de Y. -H., in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 163; P. Cuzacq. La naissance, le mariage, etc., p. 21 ; Dardy. Anthologie de l'Albret, t. I, p. 241 ; Lucie de V.-H., 1. c.
3. La Maison rustique, 1597, 1. I, ch. 15 ; Régis de la Colombière. Les cris de Marseille, p. 279 ; A. Harou. Le F.-L. de Godarville, p. 13 ; J. Agostini, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 464 ; J. -B. Andrews, ibid. p. 215 ; L. Dardy. Anthologie de l'Albret, t. I, p. 241 ; E. Rolland. {Faune pop., t. YI, p. 91 ; L.-F. Sauvé. 1. c. p. 228 ; A. Harou. 1. c. p. 66.
4. Dr. Pommerol in Revue des Trad. pop., t. XIII, p. 94 ; Richard. Trad. de Lorraine, p. 237 ; Ph. Salmou, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 287 ; A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 178 ; E. Rolland. 1. c. ; G. Moiset. Usaqes de l'Yonne, p. 118 ; Richard. I. c.
LES OISEAUX DOMESTIQUES
à l’abri de la foudre. Dans les Vosges, on est persuadé que, jeté sur le faîte d’une maison atteinte par le tonnerre, il arrêterait immédiatement les progrès du feu ; dans les Ardennes, dans la Meuse, fen Wallonie, pour éteindre un incendie, il suffit d’en lancer un au milieu des flammes. En Corse les tempêtes ou les orages violents ne tardent pas à s’apaiser, si on met sur la fenêtre un œuf pondu le jour de l’Ascension ; si on le jette dans une rivière l’effet est encore plus immédiat1. Dans les Vosges, les œufs du Vendredi saint peuvent faire découvrir les sorciers. Il faut le matin se glisser sans être vu, dans un poulailler, et en sortir de même, après s’être emparé d’un œuf encore chaud. Arrivé, sans être vu, à la demeure de la personne suspecte, on le lance sur l’avant-toit, de telle sorte qu’il s’y écrase et y demeure collé. Tout aussitôt, le sorcier, en menant grand bruit, accourt pour enlever l'œuf, et en faire disparaître la trace. Mais celui qui l’a jeté doit se hâter de rentrer chez soi, et s’y tenir tout le jour, car si le sorcier démasqué parvenait à le rejoindre il lui ferait payer cher sa curiosité. Suivant une croyance alsacienne, en regardant au travers d’un de ces œufs les sorcières qui sont à l’église, on voit qu’elles ont à la main, au lieu d’un livre, un morceau de lard, et sur la tète un baquet à traire ; il faut avoir soin de sortir avant le Pater et de casser ou de jeter l’œuf ; sans cette précaution, elles pourraient jouer un mauvais tour au curieux. Dans les Vosges si l’on porte à la messe de minuit un œuf pondu le Vendredi saint par une poule entièrement noire, on force les sorciers à tourner le dos à l’autel au moment de l’élévation, mais il est nécessaire que l’on n’en ait parlé à personne 2.
Contrairement à l’opinion la plus répandue, les œufs pondus pendant certains jours de la semaine sainte sont en quelque sorte maudits : en Touraine ceux du Vendredi saint renferment des serpents, en Basse Normandie des crapauds, et l’on raconte qu’un impie en ayant mangé un fut dévoré intérieurement par ceux qui s’y trouvaient ; à Argentan, on assure que le vendredi et le samedi de cette semaine ils contiennent des crapauds 3.
Les œufs servent à des consultations qui, le plus ordinairement, se rapportent aux choses du cœur, et sont faites par les jeunes filles. Dans la Gironde, celles qui sont désireuses de connaître l’état de celui qu’elles doivent épouser cassent, la nuit de la Saint-Jean, un œuf frais
1. L. Morin, in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 256 ; ibid. t. V, p. 448 ; Richard. Trad. de Lorraine , p. 237 ; H. Labourasse, Anciens us de la Meuse, p. 179 ; A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 175 ; E. Monseur. LeF.-L. wallon, p. 94 ; Alf. Harou. Le F.-L. de Godarville, p. 13 ; Jules Agostini, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 464.
2. L.-F. Sauvé. Le F.-L. des Hautes-Vosges, p. 114 ; A. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n° 221 ; L.-F. Sauvé, I. c. p. 372.
3. Léon Pineau, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 432 ; J. Lecoeur. Esq. du Bocage, t. II, p. 45 ; E. Rolland. Faune pop., t. VI, p. 53.