‹ Le folk-lore de France (volume 3)Chapitre 248 sur 506 · Richard de Fournival. Le Bestiaire d'amour , p · texte numérisé non relu

Richard de Fournival. Le Bestiaire d'amour , p

LES REPTILES

L’haleine des reptiles suffit quelquefois pour amener la mort de ceux qui la respirent, et son action peut s'exercer jusqu'à une assez grande distance. Dans le Puy-de-Dôme, le souffle, petit serpent qui vit dans les mares, les puits, sous les pierres humides, est ainsi appelé parce qu’il tue par son souffle celui qu'il- voit le premier ■ mais on n'a point de mal si on l'aperçoi gavant ; suivant d’autres, c’est une salamandre qui donne simplement la peur à celui qu'elle voit la première. La Lebraude est une espèce de gros lézard noir et jaune qui respire une fois toutes les vingt-quatre heures; si elle se trouve alors près d un homme, d'un arbre ou d’une plante, son souffle les tue. Dans le Vaucluse, la respiration de la salamandre fait qu'une personne enfle jusqu’à ce qu’elle crève dans sa peau ; en Auvergne, ce reptile qui porte le nom de soufflet, souffle , enflebœuf , cause la mort des bœufs et des vaches ; en Berry, sa présence, même assez éloignée, suffit pour les faire enfler. Le peuple de Provence croit que le crapaud tue, par son haleine empestée, les petits oiseaux qui se trouvent dans son voisinage L

Dans les Hautes-Pyrénées, le reptile sorti d’un œuf de coq aspire tous les êtres qui sont à sa portée et les dévore ; il fait venir à lui par la puissance de son haleine les petits oiseaux et les petits enfants. Dans le Cher, le crapaud exerce sa fascination sur les rûches : il se place devant une, ouvre la gueule et les abeilles viennent s’y précipiter. Au commencement du XIXe siècle, on disait en Franche-Comté qu il y avait des maisons où personne ne prospérait: un basilic, né d’un œuf de coq, couvé par un crapaud et tout couvert d’yeux, y était caché sous le toit ou dans quelque trou des murs1 2.

C’est surtout l’attouchement des reptiles qui est funeste, et parfois mortel; certains, sans mordre l’homme, sans lui lancer du venin, peuvent le tuer en peu d'instants; celte malfaisance est attribuée même à ceux qui, comme le crapaud et la salamandre, sont inoffensifs. Dans le Maine, un crapaud qui monterait la nuit sur une personne la ferait mourir étouffée ; en Haute-Bretagne, il lue aussitôt 1 homme couché sur le ventre s’il parvient à grimper sur son dos ; parfois arrivé à l’endroit du cœur, il s’écrie trois fois, se dresse sur ses pattes de derrière, et quand les camarades du dormeur s'approchent de lui, il est mort. Plusieurs récils populaires parlent de cette malfaisance des reptiles, comme d’une chose arrivée réellement, dont ils donnent le détail. En Basse-Normandie, on voulut autrefois savoir si le crapaud était plus dangereux que la salamandre ; on plaça sous un van un

1. Paul Sébillot. Litt. orale de l’ Auvergne, p. 212; E. Rolland, 1. c., p. 79; LaLnel de la Salle. Cray . du Centre , t. 11, p. 199 ; A. de Villeneuve. Statistique des Bouches-du-Rhône , t. I, p. 804.

2. Eugène Cordier. Légendes des Hautes-Pyrénées, p. 34; J. Tuchmann, in Çdélusîne, t, IV, col. 482 ; M. Monnier, in Anliq . de France, t. IV, p. 405.

LEUR POUYOIR FUNESTE

condamné à mort, et on lâcha près de lui un crapaud et un moron. Le crapaud tourna autour du van, essaya de le soulever, et n’y ayant pas réussi s'en alla ; le rnôron ne put trouver un trou pour passer, mais il se planta sur le van, là où était le cœur de l’homme, tout droit sur la tête, puis il s’éloigna ; quand on retira le van, l’homme avait cessé de vivre. Dans le Bocage normand uq mouron, .après avoir fait en rampant le tour d’un homme endormi, monta sur lui, chercha l’endroit où battait le cœur et y frappa trois coups avec sa tête : l’homme ne se réveilla pas. Une histoire à peu près semblable est populaire en Haute-Bretagne U Le contact de plusieurs reptiles suffit pour amener des conséquences funestes : en Haute-Bretagne si un homme ou un animal boit dans une fontaine où une couleuvre s’est désaltérée, il devient malade; en Berry, la source où la salamandre a bu est pour longtemps empoisonnée et le fruit qu'elle a touché peut causer la mort de celui qui le mange ; en Wallonie, où elle se nomme Rogne, elle a la gale et donne le poison; dans la Loire, un animal qui avale une salamandre d’eau (Triton) est perdu 1 2,

Plusieurs reptiles exercent leur funeste pouvoir, même à distance, même s’ils sont séparés de leur victime par une couche de terre : On assure en Ille-et-Vilaine, qu'une femme qui, ayant ses règles, se coucherait sur un endroit où une sourde-chaude (salamandre femelle) est cachée, serait estropiée de quelque membre, si la bête n’était pas à plus de sept pieds au-dessous du sol. Il est dangereux de s'étendre sous les châtaigniers et surtout sous les noyers ; il y a des sourds entre leurs racines qui peuvent estropier, s'ils sont rapprochés de la terre. En Basse-Normandie, une ferme avait été abandonnée parce que tout le monde y mourait : il y avait en-dessous un nid de morons. On dit au pays fougerais que, dans les vieilles haies vivent des reptiles de toutes sortes, qui peuvent estropiera plus d'une toise. On a, aux environs de Marseille, une appréhension extraordinaire d’être touché par une taranto, petit lézard gris très innocent ( gecko fascicularis ); on éloigne les plantes des habitations parce qu’il y grimperait, on ne place pas de treillages, on se prive de tout ombrage, sans autre motif que cette crainte 3.

La salamandre qui dans un grand nombre de dialectes du nord et

1. G. Dottin. Parlers du Bas-Maine, pr 305 ; Rev. des Trad. pop., t. II, p. 192; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 229-30 ; Jean Fleury. Litt. orale de la. Basse-Nor~ mandie , p. 95 ; J. Lecœur. Esquisses du Bocage , t. II, p. 32; Paul Sébillot, 1. c.,

2. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 224 ; Laisoel de la Salle, 1. c., t. I, p. 199 ; A. Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 374 ; E. Rolland, 1. c., p. 79.

3. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 242; Jean Fleury. Lilt. orale de la Basse-Normandie, p. 94 ; A. Dagnet- Au pays fougerais, p. 109 ; Regis de la Colotnbière. Les cris de Marseille, p. 273.

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de l’ouest de la France, est désignée sous le nom de sourd, passe pour n’avoir point d’ouïe, et l’on dit en proverbe, d’un homme : Il « oit » dur comme un sourd en Haute-Bretagne ; ou en Normandie : Il est sourd comme un mouron. Et l’on prétend que c’est fort heureux pour les gens ; plusieurs dictons constatent la croyance à son pouvoir néfaste^ et l'associent à ce point de vue à l’orvet, tout aussi inoffensif, et qu’on dit aveugle. Le dicton qui suit et, qui a des parallèles en d autres pays,

est populaire en Haute-Bretagne :

Si anva vayait Si sourd entendait,

Homme sur terre ne vivrait.

En Bas-Languedoc, si la salamandre entendait et si l'orvet voyait, ils descendraient un cavalier; suivant un proverbe breton :

Mar klewfe ar zorcl , mar welfe ar c'hô Ne vefe beo den ebet ar vro.

Si sourd entendait et si taupe voyait. — Au pays homme vivant ne serait *.

Voici d’autres dictons où l’orvet ne figure plus à côté de la salamandre : Donnez-moi des yeux, dit lannivet d Auvergne, et je tuerai le cheval et son cavalier. D après un proveibe du pays de Blois, si aneu voyait clair, il n’y aurait personne sur terre ; la même croyance existe en Limousin :

Se l'aderl (l’endormeur),

A vio Ter,

Et lou serpent La dent ,

N'y aurio pu d'home vivent.

Si le scorpion, avait la vue, et le serpent la dent, il n y aurait aucun homme vivant 2.

Presque partout on ne dit pas que les serpents mordent, mais qu ils piquent; c'est leur langue, assimilée à un dard, qui cause la blessure; en Béarn ce dard a la propriété de percer les chairs et d’y introduire un venin mortel; dans le Maine, tous les reptiles, même les lézards qui y passent pour venimeux, piquent avec la langue. Les paysans vendéens croient que le mâle de la vipère fait deux piqûres et la femelle quatre. Une personne mordue par un serpent peut, dit-on en Touraine, communiquer par son haleine aux personnes qui l’entourent le poison dont elle est infectée3. Les plantes et les objets inanimés ressentent

i. Paul Sébillot. Traditions, t. II, p. 241 ; E. Rolland. Faune pop t. III p 7? î ; p. 20, 78 ; Laisnel de la Salle. Cray, du Centre t. I, p. 199 , X ^ U Perraudiere. Trad. locales du Maine , p. 3; Rev. des i,ad- P°P-i t. , P- >

vop, t; XII, p. 350 ; Thibault. Dialecte

Trad. pop., t. XVlll, p. 400 ; X. de la Perraudière, ’lrad. locales du Maine, p. o, E. Rolland.’ Faune populaire , t. III, p- 29.

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