Ernest Doudou, in Wallonia, t. X, p
LES MAMMIFÈRES SAUVAGES
hors de leurs demeures souterraines et les faire passer sous les ferres des récalcitrants. En Wallonie, on leur altribuait des pouvoirs merveilleux, tel celui « faire pousser » une taupe sur l’heure, et à l’endroit désigné, dans les chemins les plus battus; l’un d’eux connaissait des appâts mystérieux pour chaque espèce de bêtes, c’est ainsi qu’avec de la graine de civette, il faisait passer un lièvre où il voulait'.
On a relevé plusieurs exemples d’offrandes en nature qui constituent une sorte de tribut destiné à préserver les ouailles ou les poules de la dent des carnassiers. Au XVe siècle on croyait qu’il était bon de se concilier les bonnes grâces du loup : Se une cense a plenté de brebis qui aient pluiseurs aigneaux, et après la disme payée, on n’en présente chascun an un au loup, il en prendra un, nonobstant garde qu’on y commette... Qui ne présente un aigneau au loup enl’onneurde l’aignel de Dieu, il sache certainement qu’il y en aura de foireux en l’année. Naguère encore, dans l’Yonne, pour charmer le loup, on dépeçait un jeune mouton et on en faisait quatre parts que l’on mettait à chaque angle du terrain qu’il s’agissait de garantir, puis on récitait cette prière: «Sainte Marie, roi du Loup, bridez le loup, sainte Agathe, liez-lui la patte; saint Loup, tordez-lui le cou. Amen ». Plusieurs fermières de la Brie portaient, le jour saint Jean, la plus belle de leurs poules dans la forêt ; avant le lever du soleil, elles conjuraient le renard de respecter leur enclos et lui abandonnaient leur volatile chérie. Dans l'Albret, on lui jette, pour qu’il s’éloigne, une belle poule au milieu du bois. Les métayères de l’Yonne qui voulaient « charmer » le renard, préparaient une omelette de douze œufs dont elles faisaient quatre parts ; après un signe de croix sur chacune d’elles, elles couraient autour du jardin à préserver et à chaque angle, elles lançaient un des morceaux en criant trois fois : « Renard, v’ia ta part, prends-la et n’y reviens pas ! 1 2 ».
Une autre série d’observances semble plus expressément destinée à tabouer les abords de l’habitation ou de la basse-cour. Dans la Suisse romande, on entoure d’un fil rouge l’enclos des poules pour le garder du renard ; en Bresse, celui qui veut l’écarter, après avoir dit sa prière du matin, avant l’aurore, sans bredouiller et sans distraction, fait le tour de son logis et de ses dépendances en traînant sur le sol au bout d’une corde un os du festin du Mardi Gras. Il faut que ce débris ne quitte pas la terre d’un millimètre, afin de ne laisser en aucun point
1. J.-B. Thiers. Traité des Sup., t. I, p. 151 ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 122; J. Lecoeur. Esquisses du Bocage normand , t. II, p. 143-144 ; O. Colson, in Wallonia, t. VI, p. 14.
2. Les Evangiles des Quenouilles , III, 18 ; C. Moiset. Usages de l'Yonne , p. 126 ; Ladoucette. Mélanges , p. 416 ; Abbé L. Dardy. Anthologie de l'Albret, t. Il, p. 369 ; Ç. Moiset, 1. c.
préservatifs contre les carnassiers
le plus petit passage ; il est aussi nécessaire que nul voisin ne l’aperçoive ; le cercle tracé, les deux extrémités bien soudées, l’opérateur jette son os, le plus loin possible, dans la direction opposée aux bâtiments. Dans la Brie, le propriétaire attachait un morceau de lard à une corde avec laquelle il décrivait autour de sa ferme un cercle étendu, afin de tracer l’enceinte où ne peut pénétrer le renard, et il disait en marchant : « Renard, tu ne mangeras pas plus de mes poules que de mon lard' ». Le contact avec la terre n’est plus observé en Dauphiné, où l’on porte dans une besace les os de la volaille, qui a servi à fêter le Mardi gras, après le soleil couché, dans la propriété dont on veut écarter les renards. Lorsqu’on en a fait le tour, la besace à la main, on la jette aussi loin qu’on le peut1 2.
Dans le pays messin, suivant un usage qui tend à disparaître, le jour du Mardi gras, à la tin du dîner, le plus jeune des garçons de la famille montait sur le toit en tenant à la main l’omoplate appelée en patois le « pàh », et il criait :
Oh ! loup !
Tiens, loup, val’ te pâh !
Tu n’en érès pas devant Pâques!
puis il jetait l’os dans la rue aussi loin qu’il pouvait. Une pratique à peu près semblable accompagnée aussi d’une invocation avait lieu encore vers 1870 à Lucy dans la même contrée 3.
En Basse-Bretagne, au commencement du siècle dernier, on mettait du pain et du lait dans les endroits où passaient les hermines et les belettes ; lorsqu’elles avaient goûté le pain de la maison, elles n’attaquaient plus les volailles4 5. Autrefois, pour empêcher le renard de venir manger les poules, on aspergeait les alentours de l’habitation avec du bouillon d andouilles. En Saintonge, les ménagères accomplissaient cet acte le jour du Mardi gras, avant l’aurore et à jeun. Cette aspersion constituait peut-être quelque chose de plus qu’une simple offrande ; celui qui la faisait pensait vraisemblement qu’il formait ainsi une sorte de barrière infranchissable, comme celle que les cultivateurs des euvirons de Liège font lorsque, à minuit de Noël, ils répandent de 1 eau tout autour de leur maison, persuadés que cette traînée empêchera les rats et les souris d’y entrer3.
Dans l’Albret celui qui conjure le renard doit s’y prendre à trois
1. A. Geresole. Légendes des Alpes vaudoises, p. 340 ; E. Renard. Superstitions bressanes , p. 17; Ladoucette. Mélanges, p. 415.