LA CUEILLETTE
hommes couchés. En Provence, on leur dit qu'on donne la rouille aux fèves en passant parmi elles quand elles sont mouillées L
Les paysans se servent de locutions proverbiales qui semblent attribuer aux plantes une sorte d’animisme. Lou blads nigris volount périr nàou cops. Le sarrasin veut se flétrir neuf fois. Il faut que la fève voie son maître sortir hors du jardin (Wallonie;. Eloigne-toi de moi, je rapporterai pour toi, dit la fève, (région du Nord)1 2. D’anciens traités de culture emploient des formules qui rentrent dans cet ordre d’idées : Marjolaine veult plus grasse terre que violettes. Le Serpolet se réjouit d’estre planté ou semé en terre près des fontaines, ruisseaux ou puits ; il demande néanmoins un terroir qui ne soit ni gras ni fumé. L’argentine souffre plus aisément la négligence du jardinier que la maigreur de la terre 3.
Plusieurs observances sont en rapport avec la date des cueillettes et des récoltes. Le jour Saint Etienne, on ne doit ni cueillir de choux ni en manger, parce que le peuple de Normandie croit que ce jour-là le premier martyr fut lapidé dans un carré de choux. Au XVIIe siècle on disait que dans les Quatre-Temps de Septembre, il ne fallait pas ramasser de fruits. Dans le Luxembourg belge on prétend que la choucroûte cuira difficilement si les feuilles qui ont servi à la faire ont été découpées durant la pleine lune 4 5.
Les fleurs cueillies la veille de la Saint-Jean passent en Normandie pour ne se flétrir jamais, et pour être médicinales. C’est le jour de cette fête, avant le lever du soleil, que, suivant la croyance mentonnaise, la camomille doit être récoltée 3.
Les moissonneurs avant de donner le premier coup de faucille dans le blé, ou le premier coup de faux dans les prairies, ont sans doute fait quelques actes analogues à celui-ci, qui était usité au XVIe siècle et était pratiqué par le pore de famille :
Puis premier qu’entamer la piece, i! va levant La faucille, priaut le grand Dieu qui tout donne Qu'il lui fasse cest heur, que ses grains il moissonne,
Les serre dans sa grange entre toute seureté,
Et le puissent nourrir jusqu’au prochain esté 6.
1. A. Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 600; Armana Prouvençau, 1890.
2. J. -B. Champeval. Proverbes bas- Limousins, p. 91 ; J. Dejardin. Dictionnaire des spots wallons E. Rolland. Flore pop., p. IV, p. 233. Nombre de devinettes font aussi parler les plantes.
3. Le Menaqier de Paris, t. II, p. 45 ; Maison rustique , 1597, 1. II, ch. 52 ; Olivier de Serres. Théâtre d'agriculture, 1600, lieu VI, ch. 15.
4. L. du Bois. Recherches sur la Normandie, p. 348; J. -B. Thiers. Traité des Sup., t. I,p. 304; A. Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 601.
5. L. du Bois, 1. c., p. 348 ; J. -B. Andrews, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 216.
6. Claude Gauchet. Le Plaisir des Champs , p. 121, éd. Januet.
LES PLANTES
Dans le centre des Côtes-du-Nord, j’ai vu le chef de fauche faire un signe de croix avant de donner le premier coup de faux.
On dit en proverbe en Haute-Bretagne en parlant du chanvre :
11 faut chanter en le cueillissant
Ou les filaudières s’endorment en le filant.
Il en est de même du lin, et il y a des chansons que l’on chante en faisant cette besogne ’. Dans le Mentonnais, pour trouver des champignons, on doit mettre sa veste à l’envers. En Gascogne, quand on en a cueilli un, on récite cette formulette :
Champignon, petit champignon,
Fais moi trouver ton compagnon 1 2.
En Wallonie une formule est destinée à assurer la propriété de la découverte à celui qui l'a faite. Lorsque les enfants vont faire la cueillette des violettes celui qui en rencontre une touffe s’écrie :
Cakaî tôt fait nin part avou !
Et les autres enfants respectent sa trouvaille 3 4.
Les offrandes de plantes aux génies de la terre ou aux oiseaux ont été rarement constatées, surtout les premières, peut-être parce qu’elles sont clandestines. Cependant l’une d’elles et la plus curieuse, relevée au commencement du XVIIe siècle, semble avoir été pratiquée publiquement par des paysans bas-bretons qui croyaient que le diable avait produit le blé noir, « de manière qu’après avoir fait la récolte de cette sorte de grain, ils en jettoient plusieurs poignées dans les fossez qui bornoient les champs d’où ils les avoient recueillis, pour eu faire présent à celuy à qui ils s’imaginoient en avoir l’obligation ». A Saint- Pôtan (Côtes-du-Nord) on abandonne parfois des gerbes dans les champs, c’est la part du malin V