LES ANIMAUX RECONNAISSANTS
parfois en des fragments de leur personne, grâce auxquels celui qui les possède peut prendre la forme de l’animal qui les leur a donnés1 • d’autres aident celui qui, lors d’une famine, leur a fourni de la nourriture2. Les bêtes témoignent aussi leur gratitude à ceux qui les ont tirées d’embarras : un renard vient au secours d’un prince qui l’a délivré d'un piège, toutes les fois que celui-ci prononce une formule ; il en est de même du loup blanc d'un conte alsacien qu’un prince a débarrassé d’un serpent ; le loup, le singe et le lion tirés d’une fosse par un homme, le protègent contre un voleur qu’il avait délivré en même temps qu’eux. La reine des souris fait des dons à. la jeune fille qui l’a réchauffée mourante, et elle accourt chaque fois qu’elle est appelée. En Basse- Bretagne, unrenard, des lièvres secourent l’héroïne ; en Haute-Bretagne, un lièvre joue le même rôle que le renard-âme des contes où le héros adonné la sépulture à un pauvre ; dans un autre récit du même pays, qui se rattache à ce type, le renard secourable est une fée déguisée 3. Parfois le secours donné n'a pas été précédé d’un service : dans des récits de Basse-Bretagne un lion, un lièvre, viennent en aide à un personnage embarrassé ; une biche allaite des enfants. Cet épisode figure aussi dans une légende chrétienne du même pays ; maintenant encore on étend, la veille du pardon, de la paille sous le porche de la chapelle des Sept saints, pour que la biche qui allaita ces sept frères puisse venir y dormir 4.
Dans les contes, le loup est le mangeur par excellence des petits enfants : Poucet et ses similaires sont avalés par lui, et chacun sait que dans le célèbre conte de Perrault et dans la plupart de ses parallèles modernes, c’est cette méchante bête qui, après avoir dévoré la mère grand’, prend sa place dans le lit pour croquer le Petit Chaperon rouge 5 ; dans une variante champenoise, le loup, au lieu de manger le Petit Chaperon d’or, n’attrape que son petit chapeau couleur de feu, qui le brûle et le fait s’enfuir en hurlant ; dans un conte wallon, après avoir
1. J .-F. Cerquand, 1. c., t. IV, p. 61, 63, 68 ; Julien Vinson. Le F.-L. du pays basque , p. 84 ; E. Cosquin, t. 1, p. 166 ; t. Il, p. 129 ; H. Garnoy. Contes français , p. 275 ; Paul Sébillot. Contes, t. 1. p. 62; in Almanach du Phare, 1892, p. 98 ; F.-M. Luzel. Contes, t. II, p. 392; Abbé L. Dardy, Anthologie de l'Albrel, t. Il, p. 225.
2. E. Cosquin, 1. c., t. I, p. 38; J. -B. Andrews. Contes ligures , p. 12-13; F.- M. Luzel, 1. c., t. I, p. 75, Il 1, 280.
3. H. Carnoy, 1. c., p. 261 (Picardie), 97 (Alsace); Paul Sébillot. Contes des Landes, p. 219; II. Caruoy, 1. c., p. 145-146 (Normandie); F.-M. Luzel, 1. c., t. I, p. 332, 355; Paul Sébillot. Litt. orale , p. 58; Contes de la Haute-Bretagne, 1892, in-8, p. 3-4.
4. F.-M. Luzel. Contes, t. I, p. 354, 355, t. II, p. 33; Légendes chrétiennes , t. II, p. 254; Robert Oheix. Bretagne et Bretons, p. 63.
5. E. Cosquin, t. Il, p. 147; Henry Carnoy. Contes français , p. 169 (Berry) ; J. -B. Andrews. Contes ligures, p. 136; Paul Sébillot, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 93. (Catalogue des versions publiées jusqu’en 1894).
mangé la mère grand', il met la petite fille dans an sac, mais elle parvient à lui échapper, et même plus tard à le tuer1.
Plusieurs saints contraignent des fauves à remplacer les chevaux ou les bœufs qu’ils ont dévorés. Cette donnée, fréquente dans les récits du moyen âge, se retrouve dans quelques-uns de ceux recueillis de nos jours ; saint Thégonnec attèle à la charrette qu’il employait à la construction de son église le loup qui avait mangé son cheval ; saint Envel oblige un de ces carnassiers à remplacer l’âme qu'il avait dévorée. Au moyen âge, l’ours remplissait ce rôle forcé presque aussi souvent que le loup ; il ne figure plus dans la légende dorée contemporaine, mais le héros basque Hamalau, prend un ours, le ramène par l’oreille et l'attelle à son chariot. Saint Hervé devenu aveugle était guidé par un loup, et saint Odon de Cluny en avait un pour l’accompagner dans ses expéditions nocturnes2.
L'homme arrive, au moyen de ruses, à triompher d’animaux souvent plus forts que lui ; un militaire avisé, un remouleur, un marchand de peignes de buis, un bûcheron parviennent à se débarrasser du loup ou même à le tuer 3. Un récit de la Belgique wallonne présente un épisode intéressant: un ménétrier rencontrant un loup, se met, après avoir essayé plusieurs moyens de l’écarter, à jouer du violon, et le loup disparaît parce que l’archet fait une croix dont le signe seul suffît pour chasser les mauvais esprits; en Haute-Bretagne, des musiciens sont aussi préservés des loups, mais dans des circonstances qui excluent l’idée de la puissance de la croix : un loup s’élançait sur un violoneux dès que celui-ci cessait de jouer, et le son d'un biniou mit en fuite une bande de ces bêtes qui assiégeaient l’arbre sur lequel le musicien s’était réfugié4. Un boquillon du pays de Saint-Pol ayant échaudé un loup qui était venu dans sa cabane, celui-ci s’enfuit, et le lendemain, il assemble les autres loups qui font la courte-échelle pour arriver jusqu’à l’homme
1. Ch. Marelle. Affenschwanz, p. 42; Jean Martin, in Wallonia, t. I, p. 49.
2. F. Duine, in Rev. des Trad. pop., t. XVIII, p. 471; Moyzan, ibid., t. XIX, p. 440, cf. sur ce thème Maury. Les Légendes pieuses , p. 250; L. Duval. Du rôle des Traditions populaires dans la protection des animaux , p. 71 ; J. -F. Cerquand. Légendes du pays basque, t. III, p. 46.
3. E. Cosquin. Contes, t. I, p. 28-29; J. Fleury. Littérature orale de la Basse- Normandie, p. 193; J. F. Bladé. Contes de Gascogne, t. III, p. 55; H. Carnoy. Litt. orale de la Picardie, p. 157 et suiv. ; Aug. Gittée et A. Lemoine. Contes wallons, p. 152; M. Camélat (Lavedan), in Mélusine, t. X, col. 272.
4. François Renkin, in Wallonia, t. III, p. 23; Paul Sébillot. Trad., t. 11, p. 109 ; Contes , t. 11, p. 338. 11 existe a Medreac une croix des Sept Loups érigée par un voyageur qui, ayant fait un vœu, tue successivement un pareil nombre de loups. (Paul Sébillot. Petite Légende dorée de la Haute-Bretagne, p. 91-92). Au Puy Sainte Réparade une pierre grossière représente un loup cervier, en mémoire de celui qui désolait le pays et que sainte Réparade fit disparaître (J. de Kersaint-Gilly in Rev, des Trad. pop., t. XV, p. 478).
i/homme VAINQÜEÜR DÈS ANIMAUX
réfugié dans un arbre ; le boquillon ayant prononcé les mêmes paroles qu'au moment où il avait lancé la bouillie au loup, la bête a peur et s’enfuit'. Plusieurs animaux qui ont envie de connaître l’homme partent, guidés par le renard, pour aller à sa recherche. Le lion qui rencontre un vieillard sur sa route, demande si c’est là un homme ; le renard répond qu’il l’a été, mais qu'il ne l’est plus ; d’un enfant il dit qu il est du bois dont on les fait ; ils trouvent enfin un homme véritable et le lion demande à se battre avec lui : « Volontiers, répond l’homme,’ mais il faut se faire des menaces à distance ». Le lion se recule, et l’homme lui envoie une balle dans le front ; le lion voyant que les menaces sont aussi dures n a plus aucune envie de se mesurer avec le passant. En Wallonie, le renard excite la vanité du loup qui déclare qu’il ne fera qu une bouchée d’un homme : il voit, comme dans Je conte français, passer un vieillard, un gamin, et le renard lui fait les mêmes réponses • vient enfin un cuirassier que le renard lui dit être un homme ; le loup 1 attaque, mais est tué d’un coup de pistolet ; dans une variante de la même régionale loup reçoit une décharge de fusil, et dans un conte du pays de Saint-Pol des gendarmes lui donnent un coup de sabre (le renard est remplacé comme conseiller par un vieux loup 1 2).
Le loup et le renard sont les deux principaux acteurs de la comédie animale; le loup auquel les conteurs attribuent moins d’intelligence que d appétit, est le plus souvent trompé par le renard qui représente la ruse peu scrupuleuse. Comme le célèbre roman du moyen âge, la série contemporaine comprend plusieurs branches ; un certain nombre d épisodes sont communs au poème et à la tradition orale; mais celle-ci est plus variée et plus riche.
Il a été recueilli de nombreuses variantes de l’aventure du renard qui, pour manger à l’aise la nourriture commune, feint d’être obligé de s éloigner, parce qu on 1 appelle pour être parrain ; plusieurs versions sont très plaisantes, et figurent parmi les contes comiques les plus ingénieux3. Parfois les compères s’accusent réciproquement d’avoir dévoré la pitance, et ils conviennent de s’en rapporter à une espèce
1. Ed. Edmont, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 100-102. n,2*,,^1 Sébillot- Contes des Landes et des Grèves, p. 227-229 • ZeDhir Henin in Walloma t. 1, p. 188-189; A. Gittée et Lemoine.’ Contes 141-142 eÎ
Edmont, 1. «., p. 97. ’ ’
3. E. Cosquin, t. II, p. 156, 159, 161 (contes antérieurs) ; Paul Sébillot Contes des provinces de France, p. 320 (Bresse) ; Contes des Landes , p. 270- L Adam Les patois lorrains, p. 414;J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. III P'l95 F*
frT-?e la GZHd! Lande' P' 127 ; Léon Pineau- Contes du Poitou, p.” 9 , b .-L du Poitou, p. 39; A. Gittee et Lemoine. Contes wallons, p. 159- A Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 458 ; V. May, in Rev. des Trad. pop.,i I p ’ 241 (Franche-Comté) ; E. Edmont, ibid., t. XIX, p. 212 (Artois) ; LouAambert’. Montes du Languedoc , p. 138; Ch. Roussey. Conles de Bournois , p. 17.
Lës Mammifères saüvages
de grossier jugement de Dieu: celui qui aura les cuisses mouillées le matin, qui aura souillé son lit ou le long des pattes duquel coulera le beurre, sera le coupable ; pendant le sommeil de sa dupe le renard la barbouille ou l’arrose l. Dans le pays basque, où les personnages sont au nombre de trois (le troisième est un ours), on convient de sauter un large fossé : celui qui laissera échapper le plus grand vent aura mangé le pot de crème ; dans les Ardennes, où le troisième acteur est le lièvre, il s’agit aussi d’un saut : le plus lourd sera le coupable2.
Plusieurs épisodes sont en relation avec la queue du loup : sur le conseil du renard il y attache un panier destiné à mettre le poisson à prendre, ou qui a servi aie pêcher; il la plonge aussi dans un trou fait dans la glace, où elle se trouve gelée, et elle s’écourte quand il veut la retirer3. Cette rupture a aussi lieu lorsque, à l’instigation de son complice, il l’a attachée à un battant de cloche, ou que le renard la lui a arrachée en le faisant tourner4. Pour soulager son mal, le renard lui conseille de tremper sa queue écorchée dans une poêle remplie d'huile bouillante, ou de mettre son moignon dans une fourmilière5. Il lui refait aussi une queue avec du chanvre, mais il ne tarde pas à trouver le moyen de la faire flamber6 ; parfois il conduit sa dupe chez un maréchal, qui sous prétexte de souder au loup une nouvelle queue, le brûle avec un fer rouge, et lui laisse un souvenir si désagréable, que lorsqu’il est au bas de l'arbre où s’est réfugié le renard, et qu'il supporte les loups qui, grimpant les uns sur les autres, sont sur le point d’atteindre le trompeur, il s’enfuit en entendant celui-ci appeler le maréchal 7 .
C’est en excitant la gourmandise du loup que le renard lui persuade de s’étendre, en contrefaisant le mort, sur la route où passent des poissonniers, plus rarement des coquetiers, ce qui lui cause de nouvelles
1. V. May, I. c. ; Aiig. Gittée et Lemoine, p. 162 ; Paul Sébillot. Contes des prou. p. 321 ; Léon Pineau. Contes , p. 196 ; Félix Arnaudin, p. 130 ; A. Meyrac, p. 459 ; L. Lambert, p. 141 ; Lucien Adam, p. 415.
2. J. -F. Gerquand. Lég . du pays basque , t. IV, p. 136 ; A. Meyrac, p. 459.
3. E. Rolland. Faune pop., t. I, p. 150; Paul Sébillot. Contes, t. 1, p. 326 ; Louis Lambert. Contes du Languedoc , p. 171, 175 (dans ces deux récits le loup 9e noie) ; Anselme Callon, in Rev. des Trad. pop., t. II, p. 231 (vallée d’Aspe). Roman de Renart, br. III, v. 380 ; E. Cosquin, t. Il, p. 157 ; Paul Sébillot. Contes des provinces, p. 322; Lucien Adam, p. 415; A. Gittée et J. Lemoine, p. 165 ; F. Ghapiseau. Le F.-L. de la Beauce, t. II, p. 240; G. Roussey, p. 33; Renart, br. III, v. 407 et 9uiv. 489 et suiv.
4. M. Gamélat, in Mélusine , t. X, col. 211 ; Paul Sébillot. Trad. t. II, p. 118.