CONJURATIONS DES RONGEURS
Taupes et mulots,
Sors de men clos,
Ou je te casse les os.
Dans plusieurs cantons du Berry, un couplet qui était chanté à tue
tête et en chœur, commençait aussi par une menace, puis il indiquait
aux petites bêtes un endroit plus plantureux que les champs :
Saillez d'élà, saillez, mulots !
Ou j'allons vous brûler les crocs ;
Laissez pousser nos blés,
Gourez cheux les curés ; Dans leurs caves vous aurez A boire autant qu'à manger.
Des variantes étaient récitées dans l'Yonne, l'Aube et la Marne '. Dans plusieurs villages de la Wallonie les personnes qui avaient le pouvoir de faire venir les rats et de les détruire, dressaient une gerbe de seigle au milieu de la cour ou du jardin; une certaine prière étant dite, accompagnée de gestes énergiques d'appel ; tous les rats sortaient et se précipitaient dans la gerbe à laquelle on avait mis le feu, et ils étaient ainsi brûlés jusqu'au dernier ; en Hainaut, pour se débarrasser des mulots, on plante dans le champ qu'ils infestent quelques piquets et l'on frappe dessus à coups redoublés plusieurs fois par jour ; la semaine ne se passera pas avant qu'ils aient disparu 2.
Dans un des nombreux rites usités pour conjurer les parasites de toute nature, etqui s'applique aussi bien aux petits mammifères qu'aux insectes, on a soin de réserver un passage pour leur sortie, et on leur indique aussi une résidence plus avantageuse. En Hesbaye, en aspergeant d'eau bénite trois angles de toutes les chambres, caves et greniers de la maison, sauf un coin, dans la direction prévue, on répète sur un ton véhément :
Rat par ci, rat par là,
Vas-ès foù d'chal
Vas-ès èmon...
Y a pus à magné qu'chal.
Rat par ci, rat par là. — Va t'en hors d'ici. — Va chez X. — Il y a plus à manger qu'ici. Parfois on récite le commencement de l'Evangile de saint Jean à trois des coins de la maison, en laissant le quatrième libre, puis on part de ce coin en marchant à reculons vers une maison plus riche : les rongeurs s'en iront par là, et, s'y trouvant bien, ne reviendront plus. Plusieurs conjurateurs de l'est ne manquent pas, comme ceux des Ardennes, de spécifier, en disant aux bêles de s'en
1. F. Pluquet. Contes de Bayeax, p. 26 ; Laisnel de La Salle. Croyances du centre, t. I, p. 37 ; E. Rolland. Faune pop., t. I, p. 25-26 d'à. Tarbe. Romancero de Champagne, t. II, p. 78.
2. Ernest Doudou, in Wallonia, t. X, p. 104-5 ; Alfred Harou. (.e F. L. de Godarville, p. 20.
iO LES MAMMIFÈRES SADVAGES
aller à tel endroit, qu'il y a un pont pour passer l'eau, et parfois ils posent une planche sur le ruisseau. Il en est de même dans la Meuse, où certains envoient les rats et les souris chez qui ils veulent en écrivant sur de petits morceaux de papier des mots cabalistiques. S'il va de l'eau à traverser on fait pour eux un pont formé d'une simple planche. En disant le jour saint Nicaise une oraison spéciale, on peut également envoyer rats et souris où l'on veut, en leur faisant un pont au besoin1.
Les procédés matériels pour chasser les rongeurs sont nombreux : dans les Côtes-du-Nord, on prend, sans qu'il le sache, un peu de pain à un de ses voisins et on le donne aux rats que l'on a dans sa maison ; ils la quittent immédiatement pour se rendre dans celle d'où vient le pain 2.
Des pratiques cruelles qui semblent avoir pour but d'inspirer la crainte sont encore plus fréquentes; un récit du XVIe siècle fait allusion à l'une d'elles, dont plusieurs similaires sont encore d'un fréquent usage : Ayant ouy dire que les Sergens tourmentoient les gens de village... Ce sont de grands fols, dit-il [Gaulard], qu'ils n'en escorchent vn tout vif, comme fist mon voisin qui pour chasser les rats de sa maison en a fait escorcher vn en cette façon et puis l'a laissé aller, de sorte qu'il a fait enfuir tous les autres3. Aux environs de Lamballe, quelques-uns croient que pour les éloigner, il suffit de rôtir un peu un rat vivant, et de le lâcher; ses compagnons, en sentant l'odeur de roussi sont effrayés et ne reviennent plus dans le grenier ; dans le pays de Liège, le supplicié va, dit-on, les prévenir. En Hainaut, on coud l'anus à un rat et on lui rend ensuite la liberté. La plus ancienne Maison rustique indique un procédé qui ne semble plus connu : L'on dit que si l'on prend un belette, et on lui coupe la queue et les testicules, l'on l'envoie toute vive, que depuis on n'en verra plus au lieu '*.
L'usage d'outils dont la condition essentielle est d'être en fer, métal odieux aux esprits, intervient dans plusieurs observances qui ont pour but de rendre les méchantes bêtes inofïensives ou de les éloigner : en Basse-Bretagne, au commencement du XVIIe siècle, on employait, pour la sauvegarde du troupeau, des procédés qui n'ont pas été relevés de nos jours. Quelques-uns, dit l'auteur de la Vie de Michel Le Noblelz, jettoient
1. Ernest Doudou, in Wallonia, t. X, p. 105; E. Rolland. Faune pop., t. J, p. 23- 24: A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 176-177; II. Labourasse, 1. c, p. 150.