B. — CONTES MERVEILLEUX
ÏJ. — Les trois Vérités
=N automne, les bergers descendent des UERS cabanes d’en haut à celles d’en bas. Une JE) fois, les bergers d’une cabane avaient oublié leur gril dans la cabane d’en haut. Quand le moment fut venu, le soir, de faire cuire les galettes, ils trouvèrent le gril de moins. Comme ils avaient peur des Basa-Jaun, aucun d’eux n'avait envie d’aller chercher le gril, et ils finirent par s’exciter l’un l’autre en promettant de donner cinq sous à celui qui voudrait y aller. Un berger dit alors: « Eh bien! jy vais, moi »; et il partit.
Il trouva dans la cabane un Basa-Jaun qui avait fait un grand feu et qui était en train de faire des galettes sur le gril. Le berger eut grand peur en le voyant; mais le Basa-Jaun lui dit d’entrer et lui demanda ce qu’il voulait. Il lui dit qu'il venait chercher le gril. Le Basa-Jaun lui répondit : « Si
tu me dis trois vérités, je te donnerai le gril, et je te laisserai aller ». |
Le berger, après avoir un peu réfléchi, dit : « Monsieur, quelques gens disent, quand il fait clair de lune, qu’il fait aussi beau de nuit que de jour ; mais il me semble, à moi, que la nuit n’est jamais aussi claire que le jour. — Tout cela est ainsi; c’est la vérité — Monsieur, beaucoup de gens, quand ils ont une bonne méfure (1), disent qu’elle est aussi bonne que le pain (2); mais à moi pourtant, le pain me semble toujours meilleur. — Tu as raison; c’est encore la vérité. — Monsieur, si j'avais pensé que je devais vous rencontrer, je ne serais sûrement pas venu ce soir par ici. — Je te crois ; tu as encore dit la vérité, et je te laisse aller avec ton gril. Mais je veux te donner un conseil : ne sors jamais plus la nuit pour gagner de l'argent, va plutôt pour
rien. »
(M. Barhendi, de Musculdy. — CERQUAND, 31.)
IT. — Les douxe Mystères
L y avait jadis un pauvre homme chargé de House il avait onze enfants, Ge sa
(x) Pain de maïs.
(2) De froment.
point de quoi nourrir lui et ses enfants, il ne pouvait plus vivre et s’en alla chercher fortune. Il marche, marche, marche, et arrive à un beau château. Il y entre, et le maître s'avance pour le recevoir. Ils entrent en conversation, et le pauvre conte au Seigneur-Rouge toutes ses misères; il lui dit comment il a abandonné ses enfants et est parti pour faire fortune. Le Seigneur-Rouge lui dit: « Si d’ici à un an vous devinez les douze mystères, je vous donnerai tout l’argent dont vous avez besoin; mais si vous ne le faites pas, pour lors vous m’appartiendrez ». Le pauvre lui promet volontiers de le faire pour cette époque, et là-dessus le Seigneur-Rouge lui donne un boisseau plein d’or, une paire de bœufs et un aiguillon. Le pauvre s’en revint chez lui, et avec cet argent arrangea ses affaires à sa fantaisie. |
Mais l’année s’écoulait, et le pauvre enrichi n'était pas plus avancé qu’au commencement. Il ne savait comment faire, ne découvrant pas ces douze vérités. À cette époque, il arriva que saint Pierre se trouva dans les environs. Notre homme alla lui dire comment il était embarrassé pour faire les réponses convenables à un tel personnage; il lui conta toute son histoire. Saint Pierre lui dit: « Demeurez tranquille; vous n'avez aucune crainte à avoir. Quand ce petit monsieur
viendra, il vous suffira de vous tenir derrière moi, et moi je lui répondrai pour vous ».
Ils font ce qui vient d’être dit, et le Seigneur- Rouge arrive. Il demande : « Eh bien! les as-tu apprises ? » L'autre : « Oui, oui ». Le Seigneur- Rouge: « Voyons, voyons, dis-les bien ». Ils commencent : « Les douze sont les douze apôtres; les onze, les archanges ; les dix, les dix commandements; les neuf, les satisfactions de la Sainte- Vierge; les huit, les cieux ; les sept, les lumières ; les six, les ordres; les cinq, les joies de Jésus- Christ, les quatre, les évangélistes; les trois, les vierges ; ïes deux, les deux autels de Jérusalem; l’unique est Dieu, qui est mon ami et non pas toi ».
Le Seigneur-Rouge demanda encore: « Dans cette maison, les bœufs sont bien beaux ! » Les autres : « Ils sont les fils de belles vaches ». Le Seigneur-Rouge continua : « Dans cette maison on a un bel aiguillon ». Les autres: « C’est le produit du coudrier ».
À la fin, le Seigneur-Rouge reconnut saint Pierre et lui dit: « Ah! Pierre, Pierre, toi aussi, te voilà ! » Saint Pierre lui répondit : « Oui, oui, et toi aussi, n'est-ce pas? » Le Seigneur-Rouge lui demanda : « Dis-moi, dis-moi, cette eau qui sort de là va-t-elle en haut ou en bas? » Saint Pierre : « Qu'elle aille en haut, qu’elle aille en bas, va, toi, au-dessous d’elle ! »
Aussitôt qu’il eut entendu cette parole, le Seigneur-Rouge prit sa course et disparut. De cette manière, le pauvre homme fut délivré.
(Marie Oihenart, soixante-douze ans, de Bustunce-Iriberry. — CERQuAND, 28.)
IIT. — Les deux Bossus
5Kk»@L y avait aux environs de Saint-Jean-Pied- S de-Port un jeune homme, bossu, qui aimait une jeune fille d’une commune voisine. Ils s'étaient promis de se marier; mais la fiancée avait défendu au jeune homme de venir la voir le samedi soir. Or, dans ce pays-là, c’est précisément le soir du samedi qui est réservé pour les rendez-vous amoureux (1). Cette défense donnait tristement à penser à notre jeune homme : il s’imaginait qu’elle recevait quelqu'un ce jourlà, et la crainte le mettait dans de grandes inquiétudes. Aussi voulut-il un jour passer outre à cette défense. IL vint à la maison de la jeune fille; mais il la trouva absente. Après l'avoir attendue longtemps, mais en vain, il revint chez lui en proie à toutes sortes de pensées. Il retourna le lendemain chez sa bien-aimée et lui demanda
(x) De là vient, dit-on, le nom souletin du samedi sechkeneguna « le jour des filles ».
où elle était la veille au soir. Après avoir beaucoup hésité, pressée de dire la vérité, elle lui avoua qu’elle était à l’akhelarre (1).
« Vous êtes donc sorcière? — Oui, lui répondit-elle, et il ne tiendra qu’à vous de devenir aussi sorcier. Je vous ferai entrer dans la salle de réunion; mais quand le chef vous ordonnera de faire l'appel, vous direz : lundi, un; mardi, deux; mercredi, trois; jeudi, quatre; vendredi, cinq; samedi, six. Gardez-vous bien de dire le nom du jour qui vient après le samedi ». Il lui promit de faire comme elle lui avait dit.
Après qu’ils furent arrivés, le samedi suivant, au lieu de l’akhelarre, toutes les personnes présentes, l’une après l’autre, se mirent à faire l’appel. Quand ce fut le tour de notre bossu, il dit: « Lundi, un; mardi, deux; mercredi, trois; jeudi, quatre; vendredi, cinq; samedi, six; dimanche, sept ».
« Qui a parlé de dimanche? demanda le chef. — C’est ce bossu! » dirent les autres en grande agitation. Le jeune homme commençait à se repentir d’être venu là, lorsqu'il entendit le chef s’écrier: « Qu’on lui enlève sa bosse, et qu’on la mette à la pointe d’une épée! » La bosse lui fut en effet aussitôt enlevée, et le jeune
(1) Sabbat, litt. : lande du bouc.
homme revint chez lui, bien content de son voyage.
Le lendemain, jour de dimanche, on le vit à la place droit et svelte. Tous les bossus du pays voulurent savoir comment s’était opérée une telle guérison et s’il y avait un moyen, pour eux aussi, de se guérir de leur difformité. Il leur dit que la chose était possible, maïs qu’elle coûterait mille écus. Les pauvres gens ne pouvaient acquiescer à une pareille condition ; un fils de bonne famille fut le seul qui l’accepta. On lui apprend ce qu’il devra faire, et, au jour convenu, on l’introduit dans l’assemblée. Quand son tour fut arrivé, il appela : « Lundi, un; mardi, deux; mercredi, trois; jeudi, quatre; vendredi, cinq; samedi, six; dimanche, sept ». À ces mots, comme on pense bien, grand tapage.
« Qui a parlé de dimanche? demanda le chef. — C’est ce bossu! dirent les sorciers. — Qu'on ajoute à sa bosse celle de l’autre, qui est à la pointe de l’épéel » Et le pauvre fils de famille revint chez lui deux fois plus bossu qu’auparavant.
(CERQuAND, 25 et 26.)