XV. — La Tabatiere
SOMME souvent dans le monde, il y avait un:
s jeune homme qui voyageait. En mar- 5) chant, il trouva un jour une tabatière. Il l’ouvre, et la tabatière lui dit: Que quieres? (1). Saisi de peur, il s’empresse de serrer la tabatière dans sa poche; heureusement il ne la jeta pas. Il alla loin, loin, loin, et se dit en lui-même: « Si elle me dit de nouveau que quieres, je saurai quoi lui répondre ». Il reprend sa tabatière, l’ouvre, et elle lui dit de nouveau : Que quieres ? Le jeune homme répondit : « Mon chapeau plein d’or », et le chapeau se trouva rempli d’or.
Notre jeune homme fut ravi; désormais il n'aurait plus besoin de rien. Il alla loin, loin, loin, et après avoir traversé des forêts, arriva. devant un beau château. Là demeurait un roi. Il en faisait le tour et le tour, regardant partout avec assurance. Le roi lui demanda ce qu’il faisait là. — « Je regarde votre château. — Tu préférerais en avoir un pareil, n’est-ce pas? » Le jeune homme ne répond rien. Mais quand arrive le soir, il prend sa tabatière et l’ouvre : « Que quieres? — Fais-moi ici même un chà eau avec les lattes d’or, les tuiles de diamant, et tout
(1) « Que veux-tu ? » en espagnol.
le fourniment en argent et en or ». Il finissait à peine de parler qu'il voyait, en face de la maison du roi, un château comme il l’avait demandé. A son réveil, le roi fut stupéfait en apercevant cette magnifique maison qui tirait les yeux sous léclat du soleil. Toutes les servantes demeuraient aussi là à regarder. Le roi alla chez le jeune homme et lui dit qu’il était un homme d’un grand pouvoir ; qu'il devrait bien venir chez lui ou consentir à ce qu'ils vécussent là tous ensemble; qu'il avait une fille et qu'on la marierait avec lui. Il en arriva comme avait dit le roi, et tous se rendirent à la magnifique maison, Il se maria avec la fille du roi, et ils vécurent heureux.
‘La femme du roi avait une grande jalousie envers cé jeune homme et envers sa fille. Elle savait par sa fille Comment ils avaient une tabatière qui leur procurait tout ce qu’ils voulaient. Elle s’entendit avec une servante pour essayer de voler cette tabatière. Elles observèrent avec soin où on la mettait le soir, et quand elles connurent l'endroit, au milieu de la nuit, pendant que ses maîtres étaient endorrais, la domestique s’en empara et l’apporta à sa vieille maîtresse. Quelle joie pour celle-ci! Elle ouvre la tabatière qui lui dit: « Que quieres? — Je veux que tu m'emportes avec mon mari et tous mes serviteurs dans cette belle maison, de l’autre côté de la mer
Rouge, et que ma fille et son mari demeurent ici ».
À leur réveil, les jeunes époux se retrouvent dans le vieux château, et leur tabatière leur fait défaut. Ils la cherchent, maïs inutilement. Le jeune homme ne veut pas perdre un instant; il faut qu'il se mette tout ue suite en quête du château de la tabatière. Il prend un cheval et autant d’or qu’il peut en porter. Il s’en va loin, loin, loin. Il cherche en vain dans tous les pays environnants. Il arriva à la fin de son argent sans avoir rien trouvé nulle part; mais il allait toujours autant que le permettaient les forces de son cheval, mendiant pour vivre.
Quelqu'un lui dit qu’il devrait aller chez la Lune; que celle-ci fait un voyage assez étendu et qu’elle pourra le guider. Il alla loin, loin, loin, et finit d’une manière quelconque par arriver chez la Lune. Il trouva une petite vieille qui lui dit: « Que venez-vous faire ici? Mon fils mange tous les êtres, et si vous êtes sage, il vaut mieux que vous partiez sans entrer ». Il lui raconte ses malheurs, lui dit comment il possédait une puissante tabatière et comment on la lui avait volée, comment il se trouvait maintenant sans rien, loin de sa femme et privé de tout. Peut-être son fils aurait-il vu dans ses courses son palais avec les lattes en or, les tuiles en diamant, et
tout le fourniment en argent et en or. Sur cés derniers mots apparaît la Lune. Elle dit à sa mère qu’elle sent quelqu'un. Sa mère lui dit comment un homme malheureux, qui a tout perdu, est venu la trouver pour la consulter. Elle lui dit de le faire avancer. Il se montre et demande à la Lune si elle n'aurait pas vu par hasard une maison avec des lattes en or, des tuiles de diamant, et tout le fourniment en argent et en or; il possédait cette maison, et on la lui a prise. La Lune lui répond que non, mais que le Soleil fait plus de chemin et parcourt plus d’étendue qu’elle, et qu’il ferait mieux d’aller le trouver.
Il s’en va donc loin, loin, loin, autant que le permettent les forces de son cheval, mendiant pour vivre. Il finit d’une manière quelconque par arriver chez le Soleil. Il y trouva une petite vieille qui lui dit: « Que venez-vous faire ici? Allez-vous-en ; ne savez-vous pas que mon fils mange tous les chrétiens ? » Il lui répond que non; qu'il ne s’en ira pas; qu’il est si malheureux que cela lui est égal même de mourir ; qu’il a tout perdu; qu’il possédait une maison comme il n’y en a pas de pareille ailleurs, car elle avait les lattes en or, les tuiles en diamant, et tout le fourniment en argent et en or; qu'il s’est mis à sa recherche il ÿ a bien longtemps et qu'il n’y a pas d’homme plus malheureux que lui. Cette
femme le cache. Le Soleil arrive et dit à sa mère qu’il sent l’odeur d’un chrétien et qu’il veut le manger. Sa mère lui dit comment un homme malheureux, qui a tout perdu, est venu lui parler, et elle le prie d’en avoir pitié. Qu'il paraisse donc. Le jeune homme se présente et demande au Soleil s’il n’aurait pas vu par hasard une maison qui n’a pas sa pareille ailleurs, avec les lattes en or, les tuiles en diamant, et tout le fourniment en argent et.en or. Le Soleil lui répond que non, mais que le Vent l’aura trouvée, car il entre dans tous les coins, et il n’est pas de choses qu’il ne voie, et quand personne ne saurait, lui seul saurait.
Notre pauvre homme se met donc en route et va autant que le permettent les forces de son cheval, mendiant pour vivre. Ii finit d’une manière quelconque par arriver chez le Vent. II trouve une petite vieille occupée à remplir d’eau beaucoup de barriques. Elle lui demande à quoi il pense de venir là, et lui dit que son fils mange tout; qu’il va arriver en fureur et qu'il prenne garde à lui. Il répond que cela lui est égal, même d’être mangé; qu'il n’a peur de rien, tant il est malheureux. Il lui conte comment on lui a pris une belle maison qui n’a pas sa pareille, et avec elle toutes ses richesses; qu'après avoir abandonné sa femme il s’est mis en marche sans la trouver, et qu’il est venu envoyé par le Soleil pour con-
sulter le Vent. Elle le fait cacher sous l’escalier, et le Vent du sud arrive comme s’il voulait arracher la maison de ses fondements. Tout altéré qu’il fût, avant de boire, il sentit l’odeur de l’espèce chrétienne, et dit à sa mère de faire sortir celui qu’elle avait caché et qu’il fallait qu’il le mangeât. Sa mère lui dit de manger et de boire ce qui était devant lui, et elle lui raconte les malheurs de cet homme, comment le Soleil lui a laissé la vie en l’envoyant au Vent pour qu'il le consultât. Elle lui amène cet homme; celui-ci lui dit comment il est à la recherche d’une maison et que, comme personne n’en sait rien, le Vent seul pourrait le savoir; il ajoute qu’on lui a volé cette maison qui a les lattes en or, les tuiles en diamant, et tout le fourniment en argent et en or, et demande au Vent si par hasard il ne l’a pas vue quelque part. Il lui répond : « Oui, oui, et pendant toute la journée d’aujourd’hui j’ai passé et repassé sans pouvoir lui enlever une seule tuile. — Si vous pouviez me dire où elle est... — Elle est bien loin, de l’autre côté de la mer Rouge ». Notre homme, entendant cela, ne fut point découragé ; il avait déjà fait tant de chemin!
Il part donc et arrive d’une manière quelconque dans ce pays-là. Il demande si l’on connaît quelque part une place de jardinier va-
cante. On lui répond que le jardinier du château est parti et que peut-être sa place sera à prendre Il y va tout de suite et reconnaît sa maison. Pensez quels furent son contentement et sa joie! Il demande si l’on a besoin d’un jardinier ; on lui répond que oui. Notre jeune homme fut bien content. Il passa ainsi quelque temps sans rien faire. Il parlait avec une servante des richesses de leurs maîtres et du pouvoir qu’ils avaient. Il se mit d’accord avec cette fille, qui lui avait une fois raconté l’histoire de la tabatière, et promit de bien la récompenser, car il avait bien envie de voir cette tabatière. Elle la lui apporta un soir. Bien content, notre jeune homme observa où elle la serrait dans la chambre de la maîtresse de la maison. La nuit suivante, quand tout le monde fut endormi, il y alla et prit sa tabatière. Pensez avec quelle joie il l’ouvrit! Quand elle lui demanda: Que quieres? il répondit: « Que quieres | que quieres\ rapporte-moi avec ce château à mon ancienne place, et fais noyer dans cette mer Rouge le roi, sa femme et tous leurs serviteurs ». Dès qu’il eut parlé, il se trouva transporté auprès de sa femme, et ils vécurent là bien heureux, et les autres furent pour jamais engloutis dans le fond de la mer.
(Saint-Jean-de-Luz, 1875.)
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N roi avait trois filles. Il dit à 19 plus jeune de lui chercher derrière l'oreille, qu’il y sentait quelque chose. Elle cherche et trouve un petit pou. Son père lui dit: « Eh bien! qu'est-ce? — Rien! — Tu ne dis pas la vérité; il y a quelque chose ». Et Fifine lui répète qu’elle n’a rien trouvé. Le père se met en colère tellement, en affirmant qu'il y avait quelque chose, qu’elle lui dit que c'était un petit pou, mais qu'il était entré sous son ongle. Il le lui retire et le met dans un pot. Le pou y grossit tant, qu'il fit éclater le pot. On le mit dans une barrique; mais au bout de quelques jours il la fit éclater aussi. Le roi fait venir quatre bouchers, et leur dit de tuer cette bête et de l’écorcher. On le fait. Le roi met la peau du pou à sécher sur la fenêtre, et fait crier que celui qui reconnaîtra de quel animal c’est la peau (car elle pendaïit à la fenêtre) pourra avoir une de ses filles pour femme. Des hommes vinrent de tous les côtés; mais personne ne pouvait reconnaître cette peau.
Il apparaît un homme tout couvert d’or, qui dit: « Ceci est la peau d’un pou qui a grandi dans une barrique ». Le roi lui dit que oui, et qu’il vienne quand il voudra pour choisir une de ses filles. Il repond qu’il viendra après-demain.
Le roi était tout étourdi et disait que, même s’il ne l’avait pas promis, il lui aurait donné une de ses filles bien volontiers. Le roi fait préparer un beau diner ; il envoie Fifine au chai pour tirer du vin vieux. Comme elle passait devant l'écurie, la jument blanche lui dit: « Ah! Fifine! prends garde à toi ; le monsieur qui va venir dîner avec vous est le diable, et c’est toi qu’il choisira ! Ton” père voudra te donner de l'argent quand tu partiras; mais ne le prends pas, et dis-lui que tu ne veux rien que la jument blanche; même s’il se fâche, dis-lui que tu ne partiras pas sans la jument blanche ».
Fifine était très-attristée, et elle ne s’habilla point pour se mettre à table. Ses sœurs s'étaient mises comme des poupées. Ce monsieur arrive, ©t le roi se met en colère en voyant que sa fille préférée n’est pas habillée, et lui demande comment donc elle ne s’est pas habillée. Fifine lui répond : « Si je dois me marier, je plairai à ce monsieur aussi bien avec mes vêtements ordinaires ». Et en effet, elle lui plut ainsi, et ce fut elle qu’il dit qu’il choisissait. Ils se marient, et l’on fait de grandes fêtes. L’épouse se met au lit, et le mari passe la nuit assis, appuyant seulement sa tête sur le traversin.
Ils devaient partir le lendemain. Le père de Fifine lui dit de prendre dans son trésor autant
d’argent qu’elle voudrait. Fifine lui répond qu’elle n’a pas besoin d’argent; que son mari en a beaucoup, mais qu'il devrait lui donner la jument blanche qui est à l’écurie. Le père dit que non; que cette jument a été laissée pour lui par sa mère quand elle est morte, et qu'il ne la lui donnera point. La fille répond : « Alors, je ne veux pas aller avec mon mari; qu'il parte tout seul! » Son père, voyant cela, lui dit qu’elle prenne donc la jument. Ils partent. Le mari lui dit d’attacher la jument derrière la voiture. La jument avait déjà dit à Fifine de ne pas demeurer: derrière; qu’elle devait toujours être devant, et de dire à son mari que sa jument irait aussi vite que les chevaux. Le mari, voyant qu’il n’était pas possible de la faire aller derrière, la laisse devant, et ils vont l’un et l’autre aussi vite que l'éclair.
Quand ils ont fait beaucoup de chemin, la jument frappe la terre, qui s'ouvre en deux, et dit : «Entre là-dedans pour sept ans! » et le mari-diable y entra avec sa voiture. Elles repartent en avant, et la jument dit: « Fifine, pour sept ans tu auras la paix ». Elle ajoute qu’il n’est pas convenable qu’une jeune dame aille toute seule : « Voici des vêtements de prince ». Fifine s’habille ainsi en homme, puis elle repart, toujours en avant, avec la jument. Elles se fatiguent en courant toujours ainsi, et, en passant devant un château, la jument
lui dit: « Si nous nous arrêtions ici? Il y a là un jeune prince qui vit avec sa mère ; tu l’épouseras ». Ils y vont, et le faux prince demande si on veut le prendre pour quelque temps comme pensionnaire. On lui dit que oui, avec plaisir. Il était étourdissant de beauté. Notre prince luimême avait soin de sa jument.
Le fils de la maison dit un jour à sa mère :
« J'ai fait un rêve; il me semble que ce prince est une fille ». Sa mère lui répond: « Où as-tu pris cela ? Il n’en est certainement pas ainsi; mais pour t’en assurer, demande-lui demain s’il veut aller avec toi à la foire. Si c’est une fille, il s’arrêtera devant les belles robes; si c’est un garçon, il n’en fera aucun cas ». La jument blanche dit au prince ce qu’on va lui dire, et lui recommande de prendre bien garde à ne pas s’arrêter devant les belles robes, maïs d’aller là où seront les fusils, les sabres et les pistolets, et d’y prendre plaisir. Ils vont donc à la foire, et ce monsieur la mène tout droit à l’endroit où sont les vêtements de dames; mais le prince lui dit: « Laïssons ceci aux femmes », et, lui montrant un endroit où il y avait des sabres et des fusils : « Allons là; nous y prendrons plus de plaisir ». Quand ils rentrent à la maison, le jeune homme dit à sa mère: « Il n’a fait aucune attention aux robes, et nous sommes demeurés avec les fusils et les pistolets ».
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Mais il dit encore à sa mère le lendemain :
« Mère, j'ai rêvé que notre prince est une fille ». La mère lui dit: « Allez voir telle pièce de (terre plantée en) lin, et quand le prince verra que ton cheval foule cette pièce de lin, il te dira de prendre garde de ne pas la fouler, et ce sera signe que c’est une fille ». La jument blanche dit à son prince ce qu’on se propose de lui faire, et qu’elle fasse abîimer beaucoup de lin à sa monture. Le jeune monsieur l'invite à aller voir avec lui cette belle pièce de lin. Le prince lui dit que oui. Ils partent, et le cheval du prince fit plus de malheur que le cheval dû monsieur, et le jeune homme dut rebrousser chemin avant de tout détruire. II revient à la maison et dit à sa mère: « Ce n’est pas une fille, non, car il aurait foulé tout le champ si je l'avais laissé (faire) ».
Le lendemain, il rêve encore que c’est une fille. Il le dit à sa mère, et la mère lui dit: « Allez vous baigner ensemble; si c’est une fille, elle ne se baignera sûrement pas ». La jument dit à son prince ce qu’on doit lui proposer, et qu’il aille se baigner; qu'il se déshabille tout de suite, et qu’alors elle ira sur l’étalon de ce monsieur et le saïsira par le cou, à un point tel qu’ils seront forcés de venir les séparer, et qu’ainsi ils ne se baigneront pas. Le lendemain, ce jeune homme lui demande s’il veut venir se baigner avec lui. Le prince répond
que oui, bien volontiers. Ils vont, et le prince se déshabille vite, vite, jusqu’à la chemise, et alors la jument prend l’étalon par le cou; elle l’aurait étouffé, lui faisant sortir la langue de deux verges (aunes), si les deux messieurs n'étaient pas venus les séparer. Ils laissent leur bain et reviennent à la maison, et le jeune homme dit à sa mère que c’est sûrement un garçon, car il s’est mis tout de suite en chemise, sans aucune espèce de honte.
De nouveau, après qu’il se fût passé une nuit, il lui dit qu’il a rêvé que c’est une fille. La mère lui dit qu’ils doivent aller à la pommeraie, et que si beaucoup de fleurs lui tombent dessus, ce sera une fille. La jument blanche prévient le prince de ce qu’on se propose de faire. Le lendemain, le jeune homme lui demande s’il veut venir voir leur pommeraie. Il lui dit que oui. Lorsqu'ils y furent arrivés, toutes les fleurs des pommiers allaient sur ce jeune homme. La jument aussi s'était mise là à souffler, et le prince n'avait pas eu seulement une fleur. Ils reviennent à la maison, et le jeune homme raconte à sa mère comment il avait été couvert de fleurs, et que le prince n’en avait pas eu seulement une.
Le fils rêve de nouveau que c’est une fille. La mère ne savait que penser et lui dit: « Moi, je lui demanderai de coucher avec moi, et alors je m’en assurerai. Si c’est une fille, vous vous marierez ;
si c’est un homme, je le ferai avec lui ». Cette dame dit donc au prince s’il voudrait coucher avec elle. Le prince lui dit que oui, certainement. Quand le soir est venu, ils vont au lit tous les deux. La dame lui touche les seins et les trouve durs, durs; elle allume de la lumière pour mieux s’en assurer, et voit que c’est véritablement une fille. Elle va dire à son fils que le prince sera pour lui s’il veut; que c’est vraiment une fille, et bien charmante et bien faite.
Le jeune homme la demande donc tout de suite pour femme. Cette dame aussi le veut. Ils se marient au milieu de fêtes superbes.
Après le mariage, la jument blanche dit à l’épouse qu’elle n’a plus besoin d’elle et qu’elle voudrait aller à l’autre monde. Mais avant de partir, elle lui donne un chirola (1) et lui dit: « Si tu es peinée en quoi que ce soit, il te sufhira de jouer de ce chirola, et je viendrai tout de suite pour t'aider ». La jument s’en va.
Le monsieur et la dame vécurent très-heureux avec leur mère, et avec le temps ils eurent deux garçons. Ils étaient déjà grandelets, lorsqu’arriva la nouvelle que tous les hommes devaient aller à la guerre. Cette nouvelle les attrista beaucoup, et le monsieur reçut aussi de la cour l’ordre de
(:) Chirola, chirula, sorte de flageolet rustique.
partir. Toute la famille est dans un grand chagrin, mais il faut aller. Le père part.
Quelque temps après, les sept années sont écoulées, et voici que les temps de notre diable sont accomplis. Il sort de l’enfer et va à l'endroit où était sa femme. Elle se trouvait à regarder ses garçons ; ils s’exerçaient tous deux au sabre ou à l'épée. Il entre dans cette maison. Il va à sa femme et lui dit : « Suis-moi à l'instant ; au lieu d’une, je vais en avoir trois ». La belle-mère était là quand arriva ce vilain et terrible monsieur. Elle eut tellement peur qu’elle ne put dire un mot. Ils partent donc en silence et vont, vont, vont. Quand ils furent arrivés dans une forêt noire, cette dame vit trois gibets préparés, et pensa tout de suite qu’ils étaient pour elle et ses enfants. Son mari lui dit: « Voilà où et comment tu dois mourir ». La dame lui dit alors: « A quelqu'un qui va mourir on ne refuse rien; laissez-moi, je vous prie, jouer un peu de ce chircla à mes enfants ». Il lui répond: « Oui, oui, tu peux le faire ». Elle se met à jouer du chirola, et à peine a-t-elle commencé qu'apparaît la jument blanche. Elle dit à ce terrible diable : « Tu n'auras pas, non, toi, ce que tu veux; je suis ici, moi, pour l'aider », et ajoute : « Terre, par toi-même, ouvre-toi, et retiens pour jamais ce terrible diable dans tes entrailles ». Dès qu’elle
a dit cela, la terre s'ouvre, et le diable s’y engloutit pour jamais. La jument dit à la dame: « Maintenant, tu n'as plus à avoir peur de lui; il est parti pour jamais, et maintenant nous irons à ta maison avec tes enfants ». Fifine lui répond : « Non, non, je ne m'aventurerai jamais à paraître dans la maison de mon mari; ma bellemère m'a vue sortir à la suite de cet homme, et que dirait-elle? » Aiors la jument lui donne un petit bâton et lui dit: « Touche la terre avec cela, et il se produira une belle maison, avec tout ce qu’il faut dedans, et devant une fontaine d’or éblouissante ». La jument s’en va après lavoir laissée bien.
La guerre est finie; le monsieur revient chez lui, et pensez sa peine! Il dit à sa mère que, s’il ne trouve pas sa femme, il mourra et qu'il se tuera lui-même. Il part tout de suite et va, va, va, et arrive dans une forêt. Là, que voit-il? Trois potences. Il pense tout de suite que sa femme a été pendue là, et aussi ses deux enfants, et il se dit qu'il doit à son tour se pendre là même. Il monte. Au moment où il va passer sa tête (dans le nœud), il voit de loin quelque chose qui brille beaucoup et se dit: « Il est mieux que j'aille d’abord voir ce qu'il y a là; ensuite, j'aurai toujours ici cette potence ». Il descend et va jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il a
vu, et arrive devant un beau château. Il entre et demande un verre d’eau. La dame le lui donne et reconnaît tout de suite son mari, et lui demande s’il ne la connaît pas. Il lui dit que oui, et ils s’embrassent avec grand plaisir. Fifine lui raconte toute son histoire, comment elle a été mariée avec ce diable et comment cette chère jument blanche l’a toujours aidée, et comment elle lui est demeurée fidèle, et que jamais elle n’a rien eu avec ce diable, et qu’il ait plus de foi en elle. Fifine joue de nouveau du chirola, et la jument apparaît, qui raconte l’histoire tout à fait comme Fifine l’a dite, et ayant pris la forme d’une colombe, s’en va aux cieux dans les airs.
Le monsieur lui dit qu’ils doivent revenir à la maison de sa mère, car celle-ci est sans doute aussi en grande peine; mais la dame lui dit qu’il serait bien mieux qu’ils demeurassent là même, qu’ils n'y manqueraient de rien avec la fontaine d’or, et qu’il aille seul chercher sa mère, et qu’ils vivront tous là. Le mari partit aussitôt, amena sa mère et revint, et ils vécurent là beaucoup d'années très-heureux. Et s'ils vécurent bien, ils moururent bien.
(Laurentine X**. — Saint-Jean-de-Luz, 1875.)