LA BARONNE
Dites son successeur. Le ciel ne suscite pas deux hommes pareils coup sur coup.
LE MABQUIS.
Et si je voiis (lisais que j'ai mis la main sur un second èiemplaireî Oui, Baronne, j'ai déterré une plume endiablée, cynique, virulente, qui crache et éclabousse; un gas qui larderait son propre père d'épigramnies moyennant une modique rétribution, et le mangerait à la croquc-au-set pour cinq francs de plus.
i.A BARONNE.
Permettez, Déodat était de bonne foi.
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LB UABQGISv ' ■■' "■' '
Parbleu! c!est l'effet du combat j il n'y a plus de mercenaires dans la mâlée; les coups qu'ils reçoivent leur font une conviction... "■'
''^(ACTE I", SCÈNE'Vlli) *
GIBOÏBB. . ; •
Je veux le. même traitement qne Déodat... A quoi donc puis-je vous servir sinon 1 a remplacer voire vir-
tuoseï Vous avez pensé que la mauvaise honte ne m'arrêterait pas et vous avez eu raison. Ma conscience n'a pas le droit de faire la prude. Mais si tous avez cru m'avoir pour un morceau do pain, vous vous êtes trompé. Vous avez plus besoin de mol que je n'ai besoin de vous.
Oh 1 oh ! voilà de la fatuité.
Non, monsieur le Marquis, vous trouveriez peut-être un garnement de lettres aussi capable que moi de vider sur quiconque une écritoire empoisonnée : mais l'inconvénient de ces auxiliaires-là, c'est qu'on n'est jamais sûr de les tenir. Or, moi, vous me tenez. C'est ce qui me met en posture de faire des conditions.
Ce raisonnement cornu me parait sans réplique. Déodat avait mille francs par mois ; le comité voulait opérer une réduction sur ce chapitre; mais je lui ferai valoir vos raisons,
GIBOYEK,
Une voudra peut-être se décider que sur échantillon. Si je vous brochais d'ici à ce soir une tartine de Dùodat?
LE MAEQW8.
Possédez-vous assez sa manières...
Parbleu ! pourm'en servir en la définissant, elle consiste à rouler le libre penseur, à tomber le philosophe, en un mot à tirer la canne et le b.Hon devant l'arche. Un mélange de Bourdaloue et de Turlupin; la facétie Appliquée à la défense des choses saintes : le Dies irœ sur le mirliton...
Bravo ! tournez ces griffes-là contre nos adversaires, el tout ira bien.
Voici maintenant la Préface de la comédie :
PRÉFACE DtJ FUS DE GIBOYER.
« Quoi qu'on en ait dit, celte comédie n'est pas une « pièce politique, dans le sens courant du mot : c'est * une pièce sociale. Elle n'attaque et ne défend que
des idées, abstraction faite de toute forme de gouvernement. ... .
h Son vrai titre serait les Cléricaux , 'si ce vocable était de mise au théâtre.
■ Le parti qu'il- désigne compte dans ses rangs des hommes de toutes les origines, des partisans de l'Empire comme des partisans de la branche aînée et de la branche cadette des Bourbons. Maréchal, actuellement député, le marquis d'Auberive, Couturier (de la Haulc-Sarthe) , ancien parlementaire, représentent dans ma comédie les trois fractions du parti clérical, unies dans la haine et la peur de la démocratie; et si Giboyer les englobe toutes trois sous la dénomination de légitimistes, c'est qu'en effet les légitimistes seuls sont logiques et n'abdiquent pas en combattant l'esprit de 89.
« L'antagonisme du principe ancien et du principe moderne, voilà donc tout le sujet de ma pièce. Je défie qu'on y trouve un mot excédant cette question; et j'ai l'habitude de dire les choses assez Franchement pour ne laisser à personne le droit de me prêter des sous-entendus. ■
a D'où viennent donc les clameurs qui s'élèvent contre ma comédieï Par quelle adresse cléricale sonlève-t-on contre elle la colère de partis auxquels elle ne touche pas? Par quelle falsification de mes paroles arrive-t-on à feindrede croire que j'attaque les gouvernements tombés ? Certes, c'est une tactique
« adroile de susciter contre mot un-sentimeni cheva- « leresquo qui a un écho dans tous les cosurs hon- « nêtes ; mais où sont-ils, ces ennemis que je frappe « à terre ? le les vois debout à toutes les tribunes ; ils « sont en train d'escalader le char de triomphe ; et « quand j'ose, moi chétif, les tirer par ln jambe, ils se « retournent indignés en criant : Respect aux vain- « eus!
« En vérité, c'est trop plaisant!
« Un reproche plus spécieux qu'ils m'adressent, c'est « d'avoir fait des personnalités.
m Je n'en ai fait qu'une : c'est Déodat. Mais les re- « présailles sont si légitimes contre cet insulteur, et u il est d'ailleurs si bien armé pour se défendre !
<> Quant a l'homme d'État considérable et justement « honoré qu'on m'accuse d'avoir mis en scène, je proo teste énergique ment contre cette imputation : aucun u de mes personnages n'a la moindre ressemblance « avec lui, ni de près, ni de loin. Je connais les droits « et les devoirs de la comédie aussi bien que mes ad- « versaires : elle doit le respect aux personnes, mais a u droit sur les choses.
■ Je me suis emparé d'un fait de l'histoire contem- » poraine qui m'a paru un symptôme frappant et sin- « gulter de la situation troublée de nos esprits; je « n'en ai pris que ce qui appartient directement à u mon sujet, et j'ai eu soin d'en changer les circons-
« lances pour loi Oter tout caractère de personnalité. » Que peut-on me demander de plus!
« Hépondrai-je à ceux qui reprochent à ma comé- « die d'avoir été autorisée, — c'est-à-dire d'eiislerî k Le point est délicat. S'il est permis de comparer les o petites choses aux grandes, je demanderai à ces puu rilains, qui a jamais songé à reprocher au Tartufe « la tolérance de Louis XIV. n
> h mile ÀUG1ER. .
J'ai parlé de quelques rédacteurs de feuilletons qui m'ont défendu et qui n'en avaient pas le droit. Ce sont, la plupart, des puritains démocrates qui, tout en faisant les délicats sur les façons de l'auteur comique, auquel ils reprochent de trop belles connaissances, ou comme il le dit luimême, de trop hautes amitiés, ont su profiter de l'occasion pour m'injurier encore un peu. — Je ne veux pas laisser croire que je suis médiocrement reconnaissant des marques de sympathie que d'autres, parmi lesquels j'ai rencontré d'anciens adversaires, m'ont franchement données. Je les
prie d'agréer mes remercîments 'et j'oserais presque dire mes félicitations, puisque enfin ce n'est pas la chose la plus simple du monde de ne point hurler avec les loups. Je suis particulièrement heureux de pouvoir nommer ici M. Jouvin. rédacteur du Figaro. J'ai souvent reçu l'appui de son talent, aussi ferme que sa probité. Cette fois encore, il a protesté en homme de cœur, comme toujours, contre une agression capable d'étonner, même quand j'en étais l'objet. C'est par son compte-rendu de la première représentation de Giboyer que j'ai eu connaissance de cette nouveauté.
J'écrivis alors à M. Jouvin quelques mots qu'il trouva bon de publier, et qui probablement ont provoqué l'étrange aveu de la préface sur le vrai personnage de Déodat. « Un reproche plus spéi deux, c'est d'avoir fait des personnalités. Je <c n'en ai fait qu'une, etc.. »
Voici ce fragment publié par M. Jouvin :
■ J'étais averti qu'il y avait quelque chose pour moi « dans Giboyer... Mais il me semble que je peuï me
■ promener hardiment dans Athènes, malgré la seo ringue d'Aristophane. Vous dites que c'est un sif-
■ flot; soit: cependant je crois que c'est une seringue.
« Je sens cela dans votre analyse même ; et une seu lingue chargée d'eaux grasses de basse-courl Du « reste, si ce que voue rapportez est tout, Aristo- « phnne ne me reproche que la vérité : Bûtoniste de- « vont l'arche, c'est mon métier, en effet. Ou m'a ac- « cusé de vouloir faire le curé et même l'évéque; il « me rend plus de justice. Je ne me suis jamais pro- « posé que le rôle du suisse qui fait taire les mauvais n drôles et met les chiens à la porte, afin que le service « divin ne soit point trouhlé. J'ai fait mon métier; » Aristophane fait le sien, qui est de diffamer les gens n à qui on administre la ciguë... »
Cette lettre, mal interprétée, donna lien aux explications suivantes, également adressées à M. Jouvin, après que l'Auteur de Giboyer eut publié sa préface.
Pari», 13 décembre 1863,
Monsieur,
« Je ne sens aucune nécessité de me défendre contre M. Augier. Son procédé comme son œuvre ontéfé très-bien appréciés; et, grâce à vous, sans me l'être proposé, j'ai dit moi-mtme de l'un et l'autre tout ce que j'en veux dire. 11 me provoque en vain.
« M'étendre davantage ne serait pas d'ailleurs
si facile qu'il le croit dans son ingénuité comique. Pour sortir un peu des inutilités personnelles ou littéraires et aller au fond, il me faudrait un journal ou une brochure.
« Je n'ai point de journal, et il n'est pas encore question de me replacer à cet égard dans le droit commun. Une brochure exige bien des précautions et'laisse bien des risques. ■ • -. •
« Et puis, le sentiment de la proportion ne permet guère de consacrer une brochure à M. Augier. Il n'est encore qu'un satellite; on ne pourrait le décrire convenablement que dans une étude générale du système.
« Certain compère deM. Augier,M. Delord, autre ingénu, qui trempe dans le Siècle et qui croit aussi que rien ne manque à personne, observe que j'ai le droit de faire à mon tour ma comédie Giboyer. Ce. M. Delord est certainement doué d'un joli rire! Mais si je trouvais séant d'imiter les mauvais exemples, je devrais craindre de perdre au moins mon temps. Faut-il apprendre à M. Delord qu'il y a une censure? Elle pourrait se trouver plus forte contre mon grossier dialogue qu'elle ne l'a été contre celui de M. Augier, académicien rompu au langage des coure.
«Et pourquoi prendrai-je tant de souci? Pour
accabler l'innocence. Car M. Augier, sauf envers moi, est innocent ou repentant. Je viens de lire sa préface. Il proteste de son respect pour tous ceux qu'on l'accuse méchamment d'avoir voulu vilipender; il atteste ses dieux qu'il n'a eu le dessein de vilipender absolument que moi. Un aveu si candide m'imposerait le silence quand même je me sentirais blessé.
« M. Augier, avouant l'intention d'injure et la diffamation envers moi, s'excusant sur le reste, me laisse uniquement le droit d'appeler le sergent de ville, chargé de protéger les citoyens contre l'injure publique, et qui leur doit cette protection dans les environs du Palais-Royal comme ailleurs. Mais demanderai-je aux tribunaux de faire décrocher de ce carrefour de morale le prétendu portrait au-dessous duquel mon nom est inscrit? A Dieu ne plaise 1 Je ne veux pas priver une partie du peuple français d'une distraction si policée, ni ôter à MM. les comédiens ordinaires de l'Empereur un gain ofi je perds si peu. Quant à prendre la plume dans le seul but de me venger, je ne l'ai jamais fait. J'ai défendu parfois ma situation, jamais ma personne, et ce n'est pas ici l'occasion de commencer. Le dédain est aussi une force. Je l'ai expérimentée avec un plein suc-
ces contre des adversaires desquels je n'estime pas que M. Augier se distingue essentiellement.
« il roe traite â'insulieur. Je l'ai peu lu; mais je le soupçonne de n'être pas très-fixé sur la valeur des mots : (il dit des vocables!) J'ai attaqué des adversaires quej'appelais parleur nom, et qui étaient armés comme moi, plus armés que moi. J'ai voulu être et je crois avoir été un combattant. Je ne me souviens pas de m'être embusqué dans une coulisse pour diffamer des pseudonymes, et d'avoir ensuite retiré ou confirmé, suivant ma commodité personnelle, les véritables noms soufflés au public. Cela, c'est le métier de l'iusulteur, et le pire du métier. Et quand l'opération s'exerce en sécurité parfaite contre des gens tenus au secret, elle est de telle nature qu'aucun vocable français ne la caractérise parfaitement.
h M. Augier me semble avoir fait une mauvaise campagne. Il a reçu des avertissements pénibles. Suivant la belle métaphore qu'il a créée pour peindre les magnificences de l'amour paternel, le voilà réduit à lécher le chemin devant les pas de son Fils Giboyer. Cependant, ce fils dosa tendresse n'ira pas loin et arrivera crotté. M.- Augier est un imprudent. Il a blessé la conscience publique; ses justifications ne seront pas agréées. Comme le
pauvre M. A bout, il s'est chargé d'un poids sous lequel il geindra longtemps.
« Je me sens moins à plaindre. J'ai plus d'amis que je n'en vois paraître autour du père de Giboyer, et des amis d'un autre ordre, que les grimaces des comédiens ordinaires n'écartent pas et ne refroidissent pas. Et enfin, pour tout dire, quand mes amis me restent, il ne m'est pas désagréable de voir un homme de quelque mérite, un petit immortel, prendre à ses frais le soin de m'entretenir encore d'ennemis, dans l'impuissance où je suis de me pourvoir moi-même.
« Agréez, etc.
« Louis VEUILLOT. »
Giboyer m'a contraint d'écrire beaucoup de lettres. J'en donnerai encore deux, qui contribueront à me préserver des attouchements du timbre, et où l'on trouvera quelques traits de la physionomie générale des gens de presse au temps présent. Ces deux lettres n'ont pas été envoyées à leur destination. Toute réflexion faite, je les avais
supprimées. Je ne voulais pas m'occuper toujours de Giboyer, et il ne me paraissait pas bien utile de réclamer contre les acolytes qui m'attaquaient directement, à sa manière, ou contre les compères plus discrets qui affectaient de me défendre. Il faut savoir dédaigner quelque chose. Mais maintenant la situation est bien changée ! Il s'agit de faire un juste volume, et je ne méprise plus rien.
La première lettre était destinée au Courrier du Dimanche, journal singulier, qui voudrait sincèrement servir la cause de la liberté et qui n'en peut pas venir à bout, par suite d'une totale incapacité de savoir ce que c'est. M. Weiss avait entrepris de me protéger contre M. Augier; il me fit voir ce qu'un libéral protestant peut déployer de zèle pour la cause d'un catholique désarmé. Après avoir blâmé mon adversaire, il a fini par trouver que j'avais trop mérité mon sort.
A M. LE RÉDACTEUR DU Courrier du Dimanche.
Monsieur', "
« A l'occasion des attaques inaccoutumées dont je suis l'objet, votre collaborateur. M. Weiss, me
fait une leçon contre laquelle je sens le besoin de protester, précisément à cause de sa physionomie semt-ltienveiflanle.
o Nous n'oublions pas, dit-il, que M. Veuillot, lui aussi, a attaqué sans plus de scrupule que M. Augier, des adversaires désarmés et qui ne pouvaient lui répondre; nous n'oublions pas que lui aussi il a été ou paru «satellite; « nous n'oublions pas qu'à une époque où tant de républicains support nient noblement l'exil..., il n'a pas craint d'appeler a restes quelconques » les dépouilles mortelles des victimes de février, qu'auraient dû rendre sacrées pour lui, à défaut d'autres motifs, les bénédictions de l'Église catholique... A la place de H. Louis Veuillot, nous nous serions souvenu de M. Clairville livrant en 1849 aux risées des badauds la personne de M. Proudhon. »
h Ce n'est pas tout de n'oublier rien; il faut encore savoir exactement.
(i La mémoire si pleine et si sûre de M. Weiss est très-mal informée.
h J'ai recueilli, en 12 volumes in-8», tous mes articles publiés dans -Y Univers, depuis 1842, époque de mon entrée à ce journal, jusqu'en Ï860, époque de la suppression (laquelle ne fut motivée
sur aucune illégalité). Je défie qu'ony trouve une attaque contre un adversaire désarmé. Les polémiques dirigées contre le parti républicain au moment de sa déroute sout en général des ré- 'ponses, et je n'ai pas répondu autant que j'étais attaqué. Rien donc qui rappelle les procédés et l'absence de scrupule de l'auteur dramatique. J'observe en outre qu'aucun adversaire n'est désarmé contre un journal, puisque toute personne nommée ou désignée a le droit de réponse dans le journal même. Si parfois les journaux entravent l'exercice de ce droit, ce ne fut jamais la coutume de l'Univers.
k Le crime d'avoir appelé « restes quelconques » les dépouilles des victimes de février, me paraît mériter peu que l'on s'en souvienne et n'autorise personne à me diffamer. Je ne pense pas non plus que ces restes, fort mélangés, dussent échapper à l'expression d'un doute pour avoir été bénis par l'Église. Ce n'est pas la bénédiction jetée sur le eadavre qui sanctifie la mort. J'ai d'ailleurs toujours et hautement honoré les soldats qui sont tombés victimes de l'émeute, fidèles au drapeau.
« Ce n'est pas la même chose d'avoir été ou, d'avoir paru « satellite.» Paraître, dépend souvent de l'œil qui regarde et qui s'obstine parfois à mal
voir. Ai-je été « satellite? » Et de qui? Et à quelles conditions? J'aurais souhaité que M. Weiss no voulût point paraître indécis sur une question de ce genre. J'ai tenu dix-huit ans un poste laborieux, avec la ferme volonté de ne point conspirer' et de ne point servir. Pour être libre dans le journal, je m'étais retiré d'une carrière administrative commencée; au journal, j'ai fait la condition que l'on s'abstiendrait de toute opposition systématique. Je prétendais seulement détendre ma cause, la même sous tous les régimes, la liberté de l'Église, hors de laquelle je ne vois de liberté possible pour aucune société ni bientôt pour aucun individu. Cette ligne est à l'écart de toutes les popularités et de toutes les récompenses, et je n'ai jamais demandé ce que je ne voulais pas mériter. Un satellite reçoit quelque rayon de l'astre autour duquel il gravite: je n'aperçois sur moi aucun rayon émané d'un astre politique quelconque. Je n'ai à avouer qu'une seule faveur du pouvoir. Après le 2 décembre, le Présidcntde la République voulut bien, à ma prière, faire rentrer un déporté républicain qui se disait repentant , et qu'à la vérité je ne croyais pas redoutable. C'est tout. Est-ce, à vos yeux, assez pour être ou pour paraître « satellite?»
Un mot sur l'Aristophane du moment. En présence de ce poète et de son œuvre, je n'avais pas, comme M. Weiss me le conseille, à me souvenir de M. Proudhon et de M. Clairville. J'ai vu en son temps la pièce de M. Clairville. Je l'ai blâmée. Elle profanait la religion (par ignorance, je crois), et l'auteur me parut servir plus efficacement que M. Proudhon lui-même les doctrines qu'il voulait combattre. D'ailleurs, il raillait M. Proudhon comme idéologue et ne le calomniait pas comme mercenaire. Ce seul point fait entré les deux œuvres et les deux poètes une grande différence. Et puis, on était en pleine orgie, en plein carnaval, si vous voulez : chacun tirait librement sur chacun, et tout le monde sur les gendarmes. A présent il n'y a que les gendarmes qui tirent'; autre grave différence ! Et enfin, il n'existait pas alors, à Faris ni en France, de journaliste plus armé et plus redouté que M. Proudhon.
La seconde lettre est adressée à un journal de province, intitulé : Le Progrès. Ce journal a aussi son visage qui tente le pinceau. II fait une opposition farouche aux tendances cléricales du gouvernement et aux pentes courtisanesques de l'ancien parti démocratique. Il est, lui, démocrate u.
orthodoxe et infusible. De temps en temps, un penseur de sa rédaction, utilisant tour à tour l'histoire, la philosophie, la théologie, la critique et l'onocritiquo , démontre par A et B jusqu'à Z que la démocratie vient du ciel tout droit, et qu'elle y mène, ou plutôt qu'elle constitue le ciel sur la terre, et que tout ce qui n'est pas démocrate est absolument méprisable. Mais n'est pas démocrate qui veut! Ces intègres, surtout le penseur, ne trouvent point Giboyer assez pur. Ils n'abîment guère moins le poëtc social que moi-même. Ils le regardent comme un courtisan : après le clérical , c'est ce qu'ils connaissent de plus affreux... Cependant, l'on peut s'assurer qu'ils observent une grande différence de criminalité entre l'odieuse folie du clérical et la complaisance du courtisan. Au fond, mon Progrès n'est pas sans porter lui-même quelque petit signe d'attache. Il le dissimule, mais j'ai de bons yeux pour ces sortes de choses.
Chemin faisant, j'ai vu le col du chien pelé.
Il obtiendrait un jour le partage et même le monopole des annonces judiciaires, que je n'en serais pas étonné.
J'ai plusieurs ennemis dans ce Progrès. C'est là qu'écrit mon ennemi M. Gaboriau, plus illustre, et aussi mon ennemi M. Pèlerin, plus exaspéré. Je ne sais pas ce que j'ai fait à mon ennemi Pèlerin, mais il est insatiable. Les articles ne lui suffisent point, il se dépense encore dans la brochure, et il se surpaye le plaisir de distribuer gratis sa brochure aux personnes qu'il soupçonne de partager mes sentiments ou les siens. Pour moi, il me l'adresse en double et triple exemplaire, ce qui me permet d'être à mon tour généreux. Malgré ces prodigalités, je pense qu'il reste du Pèlerin chez Dentu. Si l'on veut voir comment M. Pèlerin m'arrache la peau, brise tous mes os et en répand la moelle, il faut s'adresser là. Je serais enchanté que M. Pèlerin pût enfin vendre quelques exemplaires; je voudrais y être et jouir de son ravissement.
Pèlerin sait si parfaitement me détruire, que l'illustre Gaboriau ne dédaigne pas de le copier. 11 est terriblement mon ennemi, M. Gaboriau!
Je ne sais pas non plus ce que je lui ai fait. Qu'avez-vous contre moi, Gaboriau? Je n'ai jamais dit de mal de sou livre. Est-ce pour cela? Le livre de M. Gaboriau est intitulé les Cotillons célèbres.
Uu' livre, sans doute, où il a résumé toutes ses idées; un livre « beau et vrai ! »
Je fais le bonheur de l'illustre Gaboriau, et' c'est oeque je veux. On ne s'occupe pas encore beaucoup de Gaboriau dans le monde; je commence sa renommée. II à écrit dans son Progrès, que mes injures « sont de celles qui honorent. » Que M. Gaboriau donc croisse et s'élève sur la terre 1
C'est encore dans le Progrès des jumeaux Gaboriau et Pèlerin que j'ai lu, à mon extrême surprise, au bas d'une'violente poussée, le nom de l'honnête M. Paul Féval, auteur plus fécond que Dueray- Duminil , et mieux imprimé. Je croyais que M. Féval ne faisait que des romans en douze tomes; mais ce puissant inventeur de clairs de lune préteûd s'exercer aussi dans les petits travaux d'esprit. Il ne parait point qu'il soit né pour cela. Il fait un journal intitulé Jean Diable, Jean Rage, Jean JVuie, etc. On voit tout de suite son possible dans le genre léger. Néanmoins, il diffame comme s'il n'avait fait autre métier toute sa vie. Il a tort. Premièrement, c'est sot; secondement, ce n'est pas honnête; troisièmement, c'est périlleux. Je l'avertis quej'ai trouvé qu'il allait un peu loin sur mon compte. Dans la situation où je suis, l'envie me prend
parfois de ne plus me laisser diffamer que par ceux à qui je ne croirai point d'autres moyens d'existence. Dieu merci) ce n'est aucunement le cas de M. Féval, la littérature qu'il l'ait se plaçant très-bien. Je lui remets sa faute parce qu'il est bon père de famille et auteur de plusieurs romans en douze tomes. Qu'il n'y revienne pas !
Plus heureux envers M. Paul Féval qu'envers tant d'autres, je sais ce qui l'a piqué : je l'ai pris pour M. Gaboriau, et c'est encore une considération qui m'incline à l'indulgence. L'honnête M. Féval avait à bonne intention pris ma défense contre Giboyer. Ce Giboyer m'est funeste) Se trouvant malheureusement en verve, il imagina, selon ses moyens, le plan d'une brochure que je devrais faire pour écraser mon ennemi. Il ^ trouva même six ou sept titres de chapitres, fort piquants à son goût de Jean Diable, et il nie mit tout cela sur le dos. Si tput était resté dans Jean Diable, il n'y aurait pas eu grand dommagè; mais M. Gaboriau était là, en quête de choses gentilles pour ses lecteurs de province. Il rencontre l'esprit de l'honnête M. Féval, le flaire, en remplit sa besace et l'expédie au Progrès comme sien, c'est-à-dire comme mien. Or le Progrès a pris la louable habitude de m'envoyer
toutes les injures qu'il me dit : naturellement, il m'envoie cela. J'admire l'industrie de M. Gaboriau et je ne songe nullement à déranger ses opérations, tout en trouvant un peu vif que le premier venu se puisse permettre d'attribuer n'importe quelles platitudes de sa façon à un honnête homme qui souvent oe lésait même pas. Mais Us en font tantl Cependant le plan de ma prétendue brochure tombe du Progrès dans les faits divers de tous les journaux. On m'écrit pour en avoir des nouvelles, on la demande à mon libraire, on trouve qu'elle tarde bien, on me fait des objections sur les titres de chapitres. Jean Diable se frotte les mains; et moi, je suis obligé de donner des explications. Une lettre où je disais qu'on m'attribuait l'esprit deM.Gaboriauestpublieeà mon insu, et voilà Jean Diable qui devient Jean Rage. — Comment I vous attribuez à Gaboriau mon esprit à moi! mais vous ne lisez donc pas Jean Diable? Comment I vous n'êtes pas content ! mais vous ne trouvez donc pas que mon esprit soit de l'esprit?... Il sort des gonds; il m'accuse d'ingratitude, d'orgueil, et d'autres choses qui sont les choses que je lui pardonne pour cette fois. Il a mes écrits : qu'il les lise et les traite à sa guise, je verrai si je dois lire les siens. Cela me semble suffisant. S'il veut ab-
solument s'en prendre à ma personne, qu'il Tienne alors me demander des renseignements sinon je l'enverrai aux juges, qui le feront taire. Précisément parce que je le regarde comme un honnête homme, je ne lui permets pas les calomnies que je peux tolérer encore chez d'autres. La question entre lui et moi est de savoir s'il me prête de l'esprit ou des farces ridicules. H soutient que c'est de l'esprit, je soutiens que non. Circonscrivons là le débat. Pour prouver que son esprit est de l'esprit, il n'a nul besoin de me diffamer; — et, en tout cas, j'interdis cette diversion.
Cela dit, sans ombre de rancune, je suis d'ailleurs obligé à MM. Féval et Gaboriau de m'avoir fourni ce petit chapitre supplémentaire ; et je termine par mes remercîmerits à