LE MOINE DE L’OBDRE DES FRÈRES GRIS
“ Maintenant pour ai grande perte Je veux pleurer, pleurer toujours;
Pour lui désirais vivre, certe,
Lui mort, voudrais finir mes jours."
— “ Ne pleure plus, gentille Dame,
Car elle est vaine ta douleur,
Sur la terre, il n’est, le proclame,
Pour la mort de consolateur.
“ Les plus suaves violettes Alors qu’on les cueille une fois,
Du ciel malgré les gouttelettes Ne revivent jamais aux bois.
“ Comme songes ailés nos joies Fuyent; — pourquoi donc pleurer toujours?
Puisque la douleur de nos voies Ne fait qu’aggraver le parcours?"
— “ Ne parle pas ainsi, saint frère, Vraiment ne parle pas ainsi,
Puisque celui qui sut me plaire Est mort pour moi, — dois sans merci
“ Sur lui laisser couler mes larmes ;
Car il ne reviendra jamais 1
Il est mort, — l’ont tué mes charmes,
Sous la pierre est ce que j’aimais I
“ Sa joue était comme la rose,
C’était le plus beau jouvencel,
Dans sa tombe, hélas I il repose,
De moi prends pitié, juste ciel !"
— “ Ne soupire plus, Pèlerine,
Les hommeiî sont tous des trompeurs, Leur amour a plus d’une épine,
Et ce sont tous des enjôleurs.
“ Il ne t’eut point été fidèle,
Il ne t’eut légué que douleur,
Car les jeunes gens, Damoiselle,
Sont inconstants, légers de cœur.”
— “ Ne parla pas ainsi, saint frère,
Oh ! non, ne parle pas ainsi ;
Il avait lui le cœur sincère,
11 eut été fidèle aussi.
LE MOINE DE l'OBDBE DES F HÈRES OBIS. 329
“ Ma vie a perdu tous ses charmes,
Oh ! dire, pour moi qu'il est mort !
Patrie adieu 1 . . coulez mes larmes,
Il n’est plus pour moi de confort.
“ Toujours veux rester Pèlerine,
Mais avant d’errer à nouveau,
Je veux d’une larme argentine Faire l’aumône à son tombeau.
“Je veux de cette tombe chère Baiser le vert gazon trois fois,
Je veux de mon amour sincère Lui dire tout bas les émois.”
— “ Sous les murs de ce monastère, Belle Dame arrête tes pas,
Vois le vent agite le lierre Il commence à pleuvoir là bas ! ”
— “Oh I ne me retiens pas, saint frère, Ne me retiens pas, te le dis,
L’eau du ciel, las ! ne pourrait guère Laver ma faute et mes soucis 1”
— “ A rester, Dame, je t’avise,
Oh 1 calme tes chagrins vraiment,
Car vois sous cqtte robe grise Apparaît ton fidèle amant.
“ Voyant pour toi mon amour vaine, J’avais pris ces habits sacrés,
Pensant ici finir ma peine Sous ces vieux cloîtres révérés ;
“ Mais n’étant encor que novice,
Si tu m’aimais enfin d’amour,
Dame 1 dans ce saint édifice Ne resterais pas même un jour!”
— “ Maintenant donc vive la joie !
Puisque te revois, Jouvcncel!
Mes jours seront d’or et de Boie,
A toi mon amour éternel ! ”