‹ Le fond religieux de la morale laïque [microform]Chapitre 3 sur 3 · V.. y r cj · texte numérisé non relu

V.. y r cj

Mesdames, Messieurs,

Une fois de plus, c'est un sujet austère 1/ que je viens traiter non pas devant vous, mais avec vous.

Peut-être aurais-je dû hésiter davantage \ à vous proposer une étude si délicate, où il est presque impossible de s'engager sans risquer de froisser des convictions respectables.

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g LE FONDS RELIGIEUX

Mais où donc en France pourra-t-on approfondir, en toute franchise, les problèmes de l'éducation, si ce n'est dans la maison de Jean Macé? Et fut-il jamais une heure qui commandât plus impérieusement de tels examens de conscience?

La Ligue de l'Enseignement n'a garde d'oublier qu'elle a été, pour une V^^^'J'^'' tiatrice du présent régime scolaire. Elle fut la première à vouloir faire de la morale laïque l'âme de l'école française.

Que cette transformation, accomplie U y a bientôt quarante ans, n'ait rien fait perdre à notre pays de ses énergies natives, qu'à l'égal de la Première République, la Troisième puisse être fière de ses enfants, ce n'est pas à nous, c'est à l'histoire de le dire, et son verdict n'est pas douteux.

Raison de plus pour ne pas cramdre d'aller trop avant dans cette enquête.

Cherchons-donc sur quels principes profonds repose la morale dont fut nourrie la France actuelle.

La morale de Jésus (Taprès les Evangiles

Par le titre même de cette conférence, vous avez pu prévoir l'intention de reviser ridée superficielle que l'on se fait souvent de ces deux mots : religion, morale.

Pour beaucoup d'esprits, qui n'ont pas pris le temps d'y réfléchir, ce seraient en somme deux disciplines distinctes, correspondant, comme disaient les anciens, aux choses divines et aux choses humaines. La morale nous dicterait notre conduite dans la vie domestique, civique et sociale; la religion nous ferait pénétrer, par des moyens d'un autre ordre, dans un monde suprahumain.

Définition très simple, que notre éducation classique nous a rendue familière.

Pourquoi ne pouvons-nous plus nous en contenter?

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C'est qu'un jour ces deux notions si claires ont été, aussi profondément l'une que l'autre, bouleversées par la révolution chrétienne, la plus grande qu'ait connue notre Occident.

Dans une bourgade obscure d'une obscure peuplade sémitique, un homme s'était levé qui tint à une poignée d'hommes du peuple des discours extraordinaires.

Ne m'arrêtez pas pour me dire : Jésus n'a pas existé. Cela ne changerait rien à mon exposé, sinon pour y ajouter une invraisemblance de plus. Hisloire inventée, ditesvous? Jean-Jacques vous a déjà répondu : (( Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente : l'inventeur serait plus étonnant que le héros. »> Mais soit! Jésus n'a pas existé. Seulement le Sermon sur la montagne, les Paraboles, les autres paroles attribuées à Jésus existent. Quelqu'un les a écrites. C'est de celui-là que je parle. Il n'y a pas eu d'Homère? D'accord, mais V Iliade est là.

VEvangile aussi est là. Et que dit-il ? Celui qui parle, dans ces fragments, s'adresse à un peuple de croyants et de patriotes

pour qui la loi de Moïse, le temple de Salomon, le sabbat, les sacrifices, la distinction scrupuleuse du pur et de l'impur forment une tradition sacrée, gage de leur alliance avec le Dieu dont ils sont le peuple choisi.

Il vient leur dire, en substance, que sabbat, sacrifices, cérémonies, sont des rites sans valeur propre; que Dieu préfère à tout cela le moindre acte de bonté, le moindre mouvement de compassion humaine; que les plus magnifiques offrandes ne valent pas la pitc de la veuve, ni la piété exemplaire du pharisien, un cri de repentance du péager qui s'accuse.

Il leur dit encore qu'on peut adorer Dieu partout aussi bien que dans le Temple de Salomon, car il faut l'adorer en esprit et en action; qu'il n'y a pas de peuple de Dieu, mais que ceux-là sont les fils de Dieu qui l'aiment comme un père et s'entr'aiment comme des frères, aussi bien le Samaritain méprisé et la Cananéenne idolâtre que le plus authentique des fils d'Israël.

Voilà pour la religion.

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Mais il va plus loin. Il prend la Loi, le livre saint gardé au fond du sanctuaire. Et il en redresse hardiment les textes. « Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : tu ne tueras point. Et moi je vous dis : tu ne haïras point, tu ne mépriseras, tu ne blesseras pas ton frère même d'une injure.

« Il a été dit aux anciens : tu ne commettras point d'adultère. Moi je dis : tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain.

« On dit couramment : aimez vos amis, haïssez vos ennemis. Il faut dire, aimez vos ennemis, bénissez qui vous maudit, priez pour ceux qui vous persécutent. »

Et il finit par ce trait de folie : « Soyez parfaits comme est parfait votre Père céleste! »

Voilà pour la morale.

Avais-je tort de vous dire que cet Evangile bouleversait tout?

Jusque-là, c'étiiient des actes déterminés qui constituaient le fait moral ou religieux. Non, dit le novateur, ce qui compte, ce qui vaut, ce sont les sentiments intimes de l'âme, ses aspirations les plus secrètes. Le

cœur seul importe, ou plutôt la pureté absolue du cœur; tout le reste est accessoire. Faites qu'au fond de l'âme une source jaillisse, et puis vous n'aurez plus rien à prescrire : d'elle-même elle se répandra en eaux vives qui feront fleurir le désert. Un de ses disciples dira en son rude latin : « kma, et fac quod vis. Aime, et puis fais ce que tu voudras. »

C'est une foi nouvelle. Comme à toutes les autres, il lui faut une expression, un symbole. Le maître galiléen supprime tous les rites extérieurs; il abolit même l'acte es^ sentiel du culte dans tous les temps et dans tous les pays, le sacrifice. Il reste la prière

« Toi donc, quand tu prieras, entre dans ta chambre, et ferme ta porte ». Là, dans le secret du recueillement, quelle prière il enseigne, vous le savez. Mais non, vous ne le savez, nous ne le savons pas, tant l'usure d'une répétition séculaire en a émoussé pour nous l'inouïe nouveauté.

Toutes les religions enseignaient à prier, comme toutes à sacrifier. Mais qu'était-ce" Toujours, partout, à des degrés divers de

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naïveté, l'idée d'un pacte avec le dieu ou les dieux dont on sollicitait les services. On demandait quelque chose pour soi ou pour les siens.

Jésus, dès le premier mot, innove. Il réprime ce premier mouvement de Thomme qui veut avoir son Dieu à lui, le dieu de sa famille ou de sa nation. Même dans la solitude de sa chambre, il lui apprend à dire : Notre Père, le père de tous les homnies, celui qui est aux cieux et non plus dans un temple privilégié.

Et, quand l'homme a élevé si haut sa pensée au-dessus des étroitesses humaines, que va-t-il demander? Ecoutez le cri de son cœur, le vœu brûlant qui s'en échappe. 11 demande : ([ue le nom, nous dirions que l'idée de Dieu soit mise à part, au-dessus de tout, comme chose sacrée; que son règne vienne; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel, comme la loi de l'univers!

Replacez-vous par la pensée à la date où éclatait cette prière nouvelle, opposée aux anciennes. Plus de formules magiques, plus de cantilènes rituelles, plus rien de ces de-

mandes intéressées qui se débitaient tout bas au pied des autels et dans la secrète consultation des oracles. Plus de prêtre intercesseur nécessaire. Le premier venu élève son cœur vers Dieu. Et il exhale son rêve intime, sa grande idée et sa grande passion : voir le monde transfiguré. Mesurez rétape franchie là par rhumanité.

Nous admirons Marc-Aurèle, méditant dans le silence de la nuit, devinant l'harmonie des mondes et y pliant sa volonté : <( Je veux ce que tu veux, o Cosmos; ta loi est ma loi; ta vie est ma vie ». Mais combien plus admirable qu'une telle pensée devient celle de tous les hommes, du bas peuple, des ignorants, des esclaves! Inconcevable hardiesse de vouloir et de faire que le dernier des humains concentre toutes ses énergies sur un objet qui le dépasse infiniment : le triomphe universel du bien, l'avènement de la justice, la perspective d'un monde — non pas de son pays, mais de la terre entière — où tout se passerait comme pourrait le vouloir la sagesse et la bonté d'un Etre Parfait!

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On saisit encore mieux l'idéalisme de ce premier verset de l'Oraison dominicale, quand on voit dans les suivants la part faite à la faiblesse humaine. Car ce n'est pas la prière d'un surhomme, ni d'un s-imt. C'est celle de l'homme moyen, pauvre et faible cœur incapable de se tenir longtemps à la hauteur où l'a porté un coup d'aile sublime. Il retombe à son niveau, pense à lui, prie pour lui. Mais, là même, quelle leçon dans ces deux saisissantes formules, Tune qui ne lui permet de demander pour chaque jour que le pain de chaque jour, l'autre qui dit tout dans sa brièveté : « Pardonne-nous comme nous pardonnons! w

Ainsi commence, en quelques paroles qui traverseront les siècles, une orientation nouvelle de l'âme humaine.

Toute la religion, toute la morale, c'est-àdire toute l'ancienne loi que l'Evangile vient à la fois accomplir et abolir, se grave à jamais en ces deux commandements qui ne se séparent plus : « Tu aimeras Dieu de toute la force de ton cœur, et ton prochain comme toi-même. » Commandements, sans

doute, car l'âme se sent obligée, mais aussi et surtout sentiments d'une irrésistible puissance. L'ordre vient d'en haut, mais il a passé par le cœur de l'homme, et il lui semble que c'est à lui-même qu'il obéit, tant il lui est impossible de ne pas obéir. Ce n'est plus une force du dehors, c'est une poussée du dedans. C'est la sève dans l'arbre, c'est le sang dans l'organisme, c'est le mystère

même de la vie.

Telle est la révolution chrétienne.

La morale laïque se rattache-t-elle

à la morale antique

ou à la morale évangélique?

Cette révolution, à la fois religieuse et morale, nous ne l'envisagerons que sous ce second aspect, pour ne pas sortir de notre

sujet. . o . 1

Elle a, peut-on dire, introduit l'mfmi dans la vie morale de l'homme. Elle lui Inspire cette idée étrange de se mesurer à riinposr

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sible, à Tabsolu, à la perfection. Est-ce pour lui donner rillusion d'y arriver? non. Pour l'abîmer dans le désespoir d'y atteindre? non plus. C'est pour l'arracher aux mesquines proportions du cadre où il se complaisait.

L'homme d'avant le christianisme îgnore le tourment des doutes sans fin, des remords sans apaisement. Le sage s'est fait du monde et de la vie une concepdon pleine de sagesse. Il voit son devoir et aussi les limites où la nature l'enferme : il ne s'en désole pas. Sa vie, qu'il sait brève et fragile, ne contient pas d'autre mystère. Il ne lui demande que ce qu'elle comporte. Il la laisse se dérouler dans son cycle étroit avec une harmonieuse cfarté :

Rien ne trouDie sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Avec le christianisme, le drame — et le plus poignant des drames — entre dans l'âme humaine.

Tout homme désormais a devant lui un idéal divin, celui d'une vie parfaitement pure. Et il a en même temps l'âpre senti-

ment de l'infinie distance qui l'en sépare, ce que la langue chrétienne appelle le sentiment du péché !

De là l'éternel déchirement de l'homme moderne.

Quel contraste entre ces deux conceptions de la vie morale, celle d'autrefois qui assignait un but, certes beau et louable, mais accessible à l'homme vertueux, celle d'aujourd'hui qui voit sans cesse un abîme entre ce que rhomme doit et ce qu'il peut!

Jamais le chrétien ne songe à dire : j'ai fini ma tâche, je suis en règle. Il n'y a personne comme les saints pour s'accuser sans relâche. Et quoi de plus naturel? Plus ils s'élèvent, plus s'élève leur idéal. Marche, marche, leur dit la voix! Et le propre de la marche à l'étoile, c'est qu'on avance toujours et que toujours l'étoile est à l'infini.

Ici donc se pose la question que nous avons entrepris d'étudier : A laquelle de ces deux conceptions va se rattacher notre morale laïque?

Elle est neutre, c'est entendu, elle ne dépend plus d'aucune église. Mais va-t-elle re-

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tourner à la prudence des anciens? Ramenant l'homme, du ciel sur la terre, lui rapprendra-t-elle à se contenter de peu? Le fîuérira-t-elle de cette soif d'infini?

Que plusieurs se soient flattés de rétablir ainsi l'équilibre en nous rendant le juste sens du possible et du raisonnable, je ne l'ignore pas.

Mais, si l'enseignement moral de nos écoles n'est pas devenu le plus ingrat et le plus sec des enseignements; si, partout où il s'est trouvé, pour le donncM-, un homme, une femme de cœur, il a éveillé des consciences et touché des âmes, c'est qu'il est resté, parfois sans le savoir, tout imprégné d'une autre inspiration. Ce n'est pas celle du catéchisme, il est vrai, mais je crois bien que c'est celle de l'Evangile, pris à sa source, avant les dogmes, avant les systèmes. A leurs leçons sans éclat, le maître, la maîtresse n'ont rien mêlé de ce qui appartient à l'église, mais ils y ont mis je ne sais quoi qui rappelle la Galilée, ne fût-ce que cet accent rude, simple et grave, dont le peuple a gardé le secret. Tel instituteur ignore les

Paraboles et croit ne leur rien devoir, qui en retrouve l'esprit, sinon la lettre, cl en tire le meilleur de ses leçons.

Car enfin, ce n'est pas quoique, c'est parce que libres penseurs qu'il nous faut examiner sérieusement si, pour la morale, nous avons trouvé mieux que l'Evangile.

Reprenez donc librement, hardiment tous les paradoxes de Jésus. Et voyez s'il y a lieu de les redresser, d'y préférer la sagesse qui avait cours avant lui.

Quand il substitue à l'adage antique: u Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît », son nouveau principe positif : (( Fais à autrui... », direz-vous qu'il va trop loin?

Quand il condamne la loi du talion et veut qu'on rende le bien pour le mal, direz-vous qu'il exige trop?

Quand il veut qu'on pardonne non pas sept fois, mais septante fois sept fois, ou quand il nous raconte l'histoire de l'enfant prodigue, direz-vous qu'il prête à Dieu ou qu'il demande à l'homme un excès d'amour?

Quand il invite tout homme à souffrir

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pour la justice et à n'incliner sa conscience ni devant le prêtre ni devant le peuple, direz- vous qu'il souffle l'esprit de révolte?

Quand, voulant montrer Jusqu'où doit aller l'effort pour se corriger du vice, il emploie ces violentes images orientales : « Si ta main, si ton œil te fait pécher, coupe la main, arrache Tœil », direz-vous que c'est une outrance hébraïque?

Et, quand enfin il conclut ces appels à l'impossible par tous ces rêves qu'il a finalement gravés dans le cœur des hommes de tous les temps et de tous les pays, rêve de droiture absolue qui donne à toute parole humaine la valeur d'un serment, rêve de confiance dans la nature et dans l'avenir, rêve de fraternité humaine, rêve d'une vie idéale qui dans la plus humble existence met quelque chose d'éternel et dans l'âme la plus souillée l'espoir de se purifier, rêve d'une terre destinée à devenir le royaume des cieux, direz-vous que tout cela est d'un fou et bon pour des fous?

Non, libres penseurs, vous ne le direz pas.

car sans cette folie, vous-mêmes vous ne voudriez plus de votre morale.

Tant il est vrai que cette morale laïque a un fond religieux. Elle ne se contente pas de mettre de l'ordre et de la tenue dans les dehors de la conduite. Elle plonge jusqu'aux sources. Elle atteint à cette profondeur d'où partent les inspirations décisives, celles qu'aucune langue n'exprime, qu'aucun raisonnement ne démontre, qu'aucun système n'épuise. Elle nous fait découvrir, non par delà les nuages, mais au fond de nousmêmes, ces réalités idéales qui nous deviennent infiniment plus présentes que celles du monde sensible.

C'est pourquoi elle peut demander à l'homme, non j)as de se prêter, mais de se donner. C'est pourquoi elle peut, comme le Sermon sur la montagne, exiger des sacrifices infinis, sans aucune idée ni de mérite ni (le salaire.

Ne nous y trompons pas, notre morale laïque est cela, ou elle n'est rien. Si vous lui ôtiez cet arrière-plan d'idéalisme, c'est-àdire si vous en effaciez tout ce qu'elle doit

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au christianisme comme le christianisme lui-même le doit à la Judée, à la Grèce, à l'Eigypte, il ne vous resterait dans les mains qu'une terne nomenclature de préceptes, quelques beaux aphorismes frappés en médaille, ou rinoncnsif babil de la civilité puérile et honnête.

Ah! si nous avions voulu nous borner à cette ambition modeste, promettre de nous enfermer dans ce rôle banal, l'Eglise ne se serait pas émue, elle nous eût laissés faire.

Pourquoi s'est-elle inquiétée? C'est qu'elle a vu que nous prétendions, nous aussi, agir sur l'âme des enfants, nous aussi, nous inspirer, à notre manière, des plus pures traditions religieuses de l'humanité. Elle a deviné quelque parenté entre l'hérésie du xvr siècle qui mit la Bible aux mains de tous et celle du xx*^ qui leur traduit l'Evangile, laïcisé.

En termes plus précis encore, il y a deux conditions que notre morale doit remplir et qui, en la rapprochant de la morale chrétienne, la distingueront des morales antérieures.

La première, c'est de poser un idéal très haut, si haut qu'il semble non pas contraire, mais supérieur à notre nature, si par nature on entend le niveau moyen que chacun atteint sans effort.

La seconde, c'est de créer une force intérieure d'entraînement qui nous rende capables de tout sacrifier à la poursuite de cet idéal.

Si la morale laïque crée cet idéal A -rée cette force, nous pouvons dire qu'elle a'a rien à envier à n'importe quelle morale religieuse, car elle est elle-même ou la plus religieuse des morales, ou la plus mor île des religions.

Appelons-la de son vrai nom : c'est la religion du Bien.

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Vn seul but : créer la vie moralesdeux moyens :

méllwde religieuse, méthode morale

Mais ici se rencontrent, i)oiir nous barrer la route, deux groupes de contradicteurs : les uns parlent au nom de l'Eglise, les autres au nom de la Libre Pensée.

Ils s'accordent pour juger notre conception irréalisable.

« Vous voulez, nous disent-ils, une morale qui ait la vertu d'une religion, et vous commencez par éliminer la religion elle-même!

«' Vous coupez Tarbre, et vous prétendez continuer à en recueillir les fruits!

(( L'arbre qui portait cette magnifique floraison morale, c'était le dogme avec toutes les influences qui en sortent, comme du tronc les branches. Supprimez catéchisme, sacrements, culte, autorité du prêtre, majesté de l'Eglise. Et, quand vous aurez en-

levé à l'âme humaine tout ce qui faisait sa force, étonnez-vous que, restée seule avec la morale laïque, elle ne puisse refaire les prodiges qu'enfantait la foi ».

Telle est l'objection. Je ne crois pas l'avoir atténuée. Voyons ce qu'elle vaut.

Elle repose sur une image saisissante, mais inexacte. Non, ce n'est pas du dogme que naît la vie morale et religieuse. L'arbre, ce n'est pas le dogme : c'est l'âme humaine elle-même.

La métaphore nous vient de saint Paul, qui y rattache une de ses plus belles théories religieuses. Il compare l'homme naturel à l'olivier sauvage. Il faut le greffer. Grâce à cet emprunt à un sujet d'élite de la même famille, Tolivier cultivé portera des fruits meilleurs, (|ui seront bien les siens, mais qu'il n'eût jamais produits sans le secours de l'art.

Ecartez, si vous voulez, cette image, quoiqu'elle soit d'une grande justesse, mais retenez l'idée. L'idée, c'est que le problème à résoudre est bien de faire un homme nouveau. Il ne s'agit pas d'obtenir qu'il sous-

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crive à telle formule, qu'il se plie à telle pratique. La question est de savoir comment il va vivre, agir, aimer, penser, vouloir. Ne nous faisons pas d'illusions, moralistes religieux ou laïques : transformer le moi, c'est une opération profonde, c'est presque un miracle. Le christianisme le dit tout net, c'est ce qu'il appelle une « conversion ». Le Jésus des Evangiles avait dit : il faut « naître de nouveau » et il y voyait même « la seule chose nécessaire ».

Les moralistes laïques qui veulent être antre chose que des maîtres de bienséaMce ne parlent pas un autre langage : eux aussi veulent changer l'animal en homme, l'homme d'égoïsme en homme de dévouement. Si ce n'est pas lui donner une nouvelle nature, c'est du moins, suivant le terme plus exact de Spinoza, faire prédominer en lui (( sa nature supérieure ». Nous ne serions pas dignes de lutter avec l'Eglise si, nous contentant à moindre prix qu'elle, nous renoncions à exiger de l'homme ce qu'elle en exige.

Mais comment l'obtenir?

Notre conviction est que l'idéal moral n'est pas, comme certains se l'imaginent, une pure abstraction, une formule verbale. C'est une force. De quelque nom qu'on l'appelle, le devoir a sur nous une prise extraordinaire. Le bien ne peut pas nous apparaître sans avoir une vertu de commandement, sans produire en nous un phénomène sut generis. Il y a un impcratif pour l'esprit, qui ne résiste pas à la vue du vrai, un impératif pour le cœur, qui ne résiste pas à l'émotion du beau, un impératif pour la volonté, qui ne résiste pas à l'injonction de la raison.

Voilà l'essentiel, voilà le phénomène profond, constant, universel, sous des apparences variables.

Il se manifeste sous deux formes : l'une est la forme vivante et quasi personnelle qui, sans contredit, saisit plus vivement l'imagination et l'intelligence : que ce soit l'exemple donné par d'autres hommes, l'impression 'collective d'un milieu qui plie l'individu à l'imitation, surtout la croyance à un Etre suprême en qui se per-

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sonnifîc le bien, avec Tobligation qui s'y attache.

L'autre est raperceplion immédiate, Taction directe du bien comme du beau, comme du vrai, c'est-à-dire d'une force immatérielle qui, s'emparant naturellement de notre âme, agit sur elle comme la lumière sur l'œil, comme le son sur l'ouïe.

Que chacune de ces deux formes, - Tune plus concrète, Faulre phis abslraitc; Tune s'appuyant sur l'idée d'un être hors de nous, l'autre sur l'idée d'un fait psychologique en nous, — ait ses caractères ])r()prcs, ses nicrites et ses avantages, ses difficultés, c'est l'évidence même.

La méthode religieuse s'affirme la première, soit dans l'individu, soit dans l'espèce. Elle consiste à dresser devant l'esprit de l'homme une autorité qui s'impose à lui du dehors, à peu près comme s'impose à Tenfant l'autorité du père.

Plus tard, l'enfant devenu homme nommera devoir ce qu'il appelait commandement, et il distinguera plus entre obéir à sa

conscience et obéir à Dieu. C'est la méthode morale.

De ces deux méthodes, excitatrices d'une vie humaine supérieure à la vie purement physique, devons-nous poser en principe que l'une est bonne, l'autre mauvaise? Ne correspondent-elles pas, chacune à son heure et dans sa mesure, à des besoins humains qui varient? Gela revient à dire : sont-elles le but ou sont-elles le moyen?

Il nous semble que l'impossibilité manifeste d'unifier les esprits entraîne celle d'unifier les méthodes.

Nous qui trouvons la méthode morale non seulement égale mais supérieure à l'autre, pouvons-nous redresiser les esprits que cette pensée révolte et les cœurs qu'elle désole? De quel droit exiger que ces cœurs et ces esprits fassent exactement la même évolution que les nôtres dans le même temps? Et, s'ils ne croient pas ce que nous croyons, pouvons-nous leur demander de se mentir à eux-mêmes?

Et inversement, de ce qu'ils jugent notre

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méthode sans efficacité pour eux, peuventils conclure qu'elle n'en a pas pour nous? Et songeront-ils à nous imposer les solutions qui satisfont leurs consciences, mais non les nôtres?

De toute évidence, la seule loi possible pour tous, c'est celle de la sincérité absolue, sans quoi il n'j^ a ni religion ni morale. Il faut donc nous la garantir mutuellement, bien dicidés à ne demander, ou pour notre religion ou pour notre morale, qu'un seul droit, celui de rivaliser à qui fera le plus de bien aux hommes.

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Ce que la morale laïque demande aux croyants

Je pourrais, je devrais peut-être m'arrêter ici. Aux juges, c'est-à-dire à vous, mesdames et messieurs, de statuer sur mes conclusions.

Mais je sens bien que je n'ai pas gagné ma

cause, et vos réserves n'ont pas besoin d'être formulées pour être entendues.

A la solution que je propose, vous reprochez tout bas de ne pas être une solution. Elle procurera peut-être, pensez-vous, la paix et la tolérance, mais en sacrifiant la vérité. Qu'est-ce qu'une vérité qui salue l'erreur comme son égale? Qu'est-ce qu'une conviction qui doit le respect à la conviction contraire? Choisissez la bonne, et rejetez l'autre.

A cette critique me permettez-vous de répondre sans aucune réticence?

Je voudrais m^ontrer qu'il ne s'agit nullement d'un parti pris d'effacement par savoir-vivre, mais au contraire d'une intelligence plus profonde de la vérité et d'une observation plus exacte des lois mêmes de l'esprit humain.

Et je voudrais le montrer séparément aux croyants d'une part, aux non-croyants de l'autre, au nom même de leurs principes respectifs.

Adressons-nous d'abord aux chrétiens.

Que reprochent-ils à la morale laïque?

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LE FONDS RELIGIEUX

D'être une morale sans obligation ni sanction. Formule tranchante mais purement verbale. Ni l'obligation ne disparaît, parce qu'elle vient du dedans et non plus du dehors, ni la sanction n'est nécessairement annulée par cela seul qu'elle réside dans la conscience et non dans les peines d'otftre-tombe.

Ce qu'on peut prétendre et ce qu'on prétend, c'est que l'une et Tautre manquent d'action sur l'homme, si elles ne viennent pas d'un Etre suprême. L'enfant, et plus tard l'homme, a besoin, assure-t-on. pour se décider à faire le bien, d'y être en quelque sorte forcé par une autorité qui le lui commande sous peine des plus graves châtiments.

C'est précisément ce qui est en question.

On allègue les effets puissants que l'éducateur peut tirer du sentiment religieux. Mais est-il démontré qu'on n'en obtienne pas de pareils du sentiment moral? La foi en Dieu est une force : la foi au Bien n'en est-elle pas une autre ou la même soUs un autre nom?

Qui en décidera? l'expérience.

D'abord l'expérience faite dans Téducation.

On s'est servi depuis des siècles de l'idée de Dieu, comme du grand ressort de l'éducation. Il n'y en a pas moins, chez tous les peuples, de fortes traces d'un sens moral qui peut s'éveiller spontanément, sans prendre la forme du sens rehgieux. Le célèbre prédicateur américain Th. Parker raconte ainsi un souvenir de sa petite enfance :

Le premier éveil de la conscience

Pétais encore un bambin, je n'avais guère plus de quatre ans. Par un beau jour de printemps, mon père m'avait mené par la main à quelque distance de la ferme, et bientôt il me dit d*y revenir seul. — Sur ma route se trouvait un petit étang. J'aperçus une jolie fleur tout épanouie, au bord de l'eau. En allant pour la cueillir, je découvris une petite tortue tachetée, qui se chauiïait au soleil. Aussitôt, je levai mon bâton pour en frapper la pauvre bête, car j'avais vu d'autres enfants s'amuser à détruire des oiseaux, des écureuils et d'autres petits animaux.

Mais, tout à coup, quelque chose arrêta mon bras, et j'entendis en moi-même une voix claire

LE FONDS UELKIIELX

et forte qui disait : « Cela est mal! » Tout surpris de cette chose inconnue qui, en moi et malgré moi, s'opposait à mes actions, je relins mon bâton

en l'air.

Je courus à la maison et racontai la chose à ma mère, en lui demandant qui donc m'avait dit que c'était mal. Je la vis essuyer une larme avec son tablier et, me prenant dans ses bras, elle me dit : ce On appelle cela quelquefois la conscience. Si tu l'écoutés et lui obéis, alors elle te parlera toujours plus clairement et te guidera toujours

bien. » , .

Là-dessus, elle me quitta, tandis que je continuais de réfléchir autant que peut le faire un enfant. Je puis affirmer qu'aucun événement dans ma vie ne m'a laissé une impression aussi profonde et aussi durable.

Le trait est d'autant plus intéressant que cette mère était une chrétienne très pieuse. A sa place combien d'autres auraient répondu à ce petit : C'est le bon Dieu qui t'a parlé. Celle-ci a préféré le laisser face à face avec le phénomène moral tel qu'il l'avait éprouvé.

Qu'il faille à la mère et à l'enfant un certain effort pour s'en tenir ainsi à la simplicité de cette sensation directe du bien et du mal, au lieu de recourir aux merveil-

leuses affirmations du catéchisme, j'y consens, mais qu'en faudrait-il conclure? Je le demande à toutes les mères.

Si la première fois que vous voyez votre enfant, tout jeune encore, commettre une faute, un mensonge par exemple, vous vous arrêtez avec lui devant ce fait comme devant une chose grave qui vous émeut; si vous lui témoignez votre douleur, votre inquiétude, et votre horreur pour ce qu'il a fait, je ne sais pas quels mots vous aurez trouvés, quels regards ou quelles larmes, mais ce que je sais bien, c'est qu'il sera touché : il n'oubliera pas cette leçon, même s'il n'y a pas été parlé du bon Dieu, du ciel ou de l'enfer. Pourquoi faut-il que tant de mères (je ne parle pas des pères, qui ont encore moins le temps d'y réfléchir), au lieu de s'appliquer à mettre ainsi la conscience de l'enfant en contact direct avec le devoir, songent tout de suite, suivant la vieille routine, à parler de punitions : ainsi l'on détourne aussitôt l'attention de l'enfant du problème moral, pour la reporter sur sa petite personne : il ne pensera plus qu'à

LE FONDS RELIGIEUX

éviter la pénitence ou, si elle le frappe, qu'à s'apitoyer sur lui-même.

Mais il y a une autre expérience, bien plus éclatante.

Au lieu de borner nos recherches à ces premiers germes de la vie morale, allons tout de suite à l'autre extrême. Envisageons le devoir, quand il atteint son plus haut degré. Voilà des hommes qui donnent leur vie dans un élan de dévouement pour leur patrie, pour leur foi, pour le salut de leurs semblables. Devant la maison en flammes, devant la barque en perdition, devant le train qui va broyer un enfant, le sauveteur se précipite au danger, à la mort. Le croyant et l'incrédule font instantanément le même geste héroïque. Direz-vous que, dans cette minute, dans cette seconde où ils s'élancent avec la rapidité de l'éclair, ils consultent le dogme ou l'anti-dogme qui justifierait leur acte généreux? Ils ont obéi à une impulsion irrésistible qui est antérieure et supérieure à toutes les raisons de

doctrine, à tous les arguments de métaphy-

sique. C'est le devoir qui a parlé, directement, au cœur et à la conscience.

Soit, nous concéderont peut-être les chrétiens. Admettons que votre morale laïque ait une valeur morale. Il reste toujours qu'elle n'a pas, qu'elle ne peut avoir de valeur religieuse. Quand même vous prétendriez rendre justice, rendre hommage à l'Evangile, ce n'( st pour vous qu'un livre comme un autre. Vous n'en pouvez pas tirer, comme nous, une règle absolue de foi et de vie. Que serait FEvangile, sans la divinité de Jésus-Christ? Croyez-vous à la divinité de Jésus-Christ? Non. Eh bien alors...?

— Eh bien alors, répondrons-nous, nous sommes plus chrétiens que vous. Car vous, pour être ses disciples, vous avez besoin que Jésus soit né miraculeusement, ressuscité, monté au ciel. Nous, il nous suffit d'entendre, à vingt siècles de distance, ses paroles ou plutôt un écho imparfait de ses paroles, puisque les pauvres gens qui en ont recueilli quelques-unes s'accusent eux-mêmes de ne les avoir pas comprises. Telles quelles, brèves, fragmentaires, liées à des usa-

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ges disparus, à des ignorances ou à des erreurs qui peuvent être de lui ou être de ses interprètes, voilées par la distance des temps, par la différence des mœurs et des langues, elles font encore sur notre conscience un effet si profond, que nous y reconnaissons l'esprit même dont l'humanité doit à jamais s'inspirer. Ges paroles portent leur divinité en elles-mêmes. Elles sont divines, non parce qu'elles viennent d'un Homme-Dieu, comme il y en a dans toutes les religions anti(iues, mais parce qu'elles disent ce que pourrait dire un Dieu, s'il parlait aux hommes.

Mais c'est là précisément que nous allons rencontrer le grief suprême des croyants. Votre morale, disent-ils, est une morale sans Dieu. Or, sans Dieu, entendez sans un Dieu personnel, il n'y a plus de morale.

Nous pourrions répondre, si l'esprit de notre temps n'était pas obstinément réfractaire à ces sortes de débats : « Prenez garde, n'allez pas trop vite dans vos condamnations! Etes-vous bien sûrs que ne pas croire

à votre Dieu soit nécessairement être sans Dieu? On peut se refuser à le concevoir comme une personne, en se souvenant que la personne est un être limité, qui vit dans le temps et dans l'espace; on peut soutenir que c'est une conception plus digne de l'être infini, de se le représenter comme plus que personnel. Vous dites que c'est l'athéisme? On est toujours l'athée de quelqu'un. Socrate et Jésus ont été mis à mort pour outrage à la divinité.

Mais n'effleurons même pas une telle discussion. Prenons votre formule dans les termes d'une simplicité brutale où vous l'enfermez : il y a un Dieu, ou il n'y a pas de Dieu.

Supposons maintenant que vous, qui avez jusqu'ici affirmé son existence, vous veniez à penser le contraire. Alors, dites-vous, tout est fini, il n'y a plus de morale?

Quoi? parce qu'il n'y a pas de Dieu au ciel, vous allez changer votre train de vie sur la terre? Rien ne vous retenant plus, enfin libre, vous allez vous jeter dans tous les plaisirs défendus? Maintenant il vous est

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loisible de nuire à autrui, de fausser votre parole, de vous défaire de ces vieilles superstitions, l'honneur, la probité, la droiture, la pitié, le désintéressement, la délicatesse; vous n'aurez plus d'autre but que la jouissance, d'autre règle que votre caprice? Eh bien non! vous ne ferez pas cela. Ce que vous feriez, si ce malheur vous arrivait, de ne plus voir dans le monde qu'un jeu stupide de la matière et du hasard, je vais vous le dire. Vous en éprouveriez une tristesse infinie. Vous souffririez de la faillite de cet univers. Vous protesteriez contre le réel, au nom de l'idéal. Et, comparant ce monde manqué à celui que votre raison, votre conscience rêvait, vous prendriez résolument parti pour ce qui devrait être contre ce qui est. Et si l'on vous disait : « Malheureux, il n'y a pas de récompense qui vous attende là-haut >>, vous répondriez : « Une récompense, pour avoir rempli mon esprit des plus nobles pensées, mon cœur des plus purs sentiments, ma vie des actions les plus dignes! Une récompense, pour avoir mieux aimé vivre en homme que

vivre en brute! Quelle folie! » Et fussiezvous mille fois certain de ce néant, vous continueriez à vouloir vivre comme s'il y avait un Dieu.

C'est la belle pensée d^Âmiel : « N'y eùt-il même point de Dieu saint et bon, le devoir resterait encore l'étoile polaire de l'humanité. Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre raison d'être. Toutes les religions peuvent s'écrouler : tant que celle-là subsiste, nous avons un idéal, et il vaut la peine de vivre! »

Ce que la morale laïque demande aux non-croyants.

Après avoir demandé aux croyants un effort, non pas de tolérance, mais de juste appréciation à l'égard de la foi morale, de-

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mandons, pour la foi religieuse, le même effort aux libres penseurs.

Si les croyants ont quelque peine à reconnaître ce qu'il y a de religieux dans la morale, les non-croyants n'en ont guère moins à découvrir ce qu'il y a de moral dans la religion; tant il est vrai que tous nous avons une certaine violence à nous faire pour être justes envers autrui.

Prenons donc dans les religions positives les deux éléments essentiels que nous rejetons : le dogme et le miracle. Et voyons si notre intransigeance à leur égard est plus légitime que celle des croyants envers la morale laïque.

Un mot d'abord du dogme.

Toute la dogmatique chrétienne blesse non seulement notre raison, mais plusieurs de nos convictions morales les plus profondes, de celles même que nous devons, pour une part, à l'Evangile.

Mais représentons-nous le monde au moment où fut dressé ce grand édifice de dootrines. L'Eglise entreprenait ce qui n'avait jamais été rêvé, même par les philosophes,

même par les poètes. Il ne s'agissait plus d'instruire une élite d'initiés comme à Eleusis. C'est à la masse humaine qu'on allait parler, pour dire à tous toute la vérité. Et quelle est-elle, cette vérité? C'est que le dernier des esclaves, le plus misérable des hommes, juif ou gentil, grec ou barbare, la femme qui jusqu'alors ne comptait pas plus dans la vie religieuse que dans la vie civile, le petit enfant lui-même, tous ont une âme à sauver. C'est la grande affaire de l'existence.

Et à ces foules ignorantes, grossières, hier encore païennes et qui le resteront longtemps, l'Eglise apporte non pas des conseils et des préceptes partiels, mais la science du tout, la révélation de l'histoire du monde, le plan de la création et sa raison d'être, la clef de l'énigme universelle.

Pour cela, il lui avait suffi de mettre au centre de son ouvrage ces paroles immortelles dont nous rappelions quelques-unes tout à l'heure. Autour de ce pur diamant dont le rayonnement illumine tout le reste, elle a forgé un réseau d'affirmations précises, ré-

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sumant ce que la raison et la conscience humaines avaient jusqu'alors conçu de plus satisfaisant pour expliquer l'univers et donner un sens à la vie. Et cette synthèse, au lieu de se perdre, comme toutes celles des philosophies antérieures, en des centaines de volumes, vient se condenser en un abrégé de dix lignes qui permet de faire épeler ou plutôt de faire lire couramment au dernier des pâtres la divine épopée.

Si nous avions le loisir d'entrer dans le détail, nous pourrions, dans n'importe lequel de ces dogmes que nous rejetons, découvrir le noyau de vérité ou de beauté morale qui, malgré tout. Ta fait vivre. Prenons celui qui nous révolterait le plus : l'éternité des peines. Subsiste-t-il encore dans la conscience même des croyants? On assure qu'ils ne parviennent à y croire toujours qu'à la condition de n'y penser jamais.

Et cependant, le jour où l'Eglise, entre l'écroulement de la société romaine dans la pourriture et la ruée sauvage des Barbares, réussit à faire prendre au tragique, par les uns et par les autres, la vision de l'enfer et

la certitude de châtiments sans fin, quel pas de géant faisait la moralité humaine! Une poignée de stoïciens avaient déjà soutenu qu'il n'y a pas de petites fautes, que tout mal est mal et réclame expiation. Auraientils jamais cru qu'on pourrait un jour populariser ce sublime paradoxe jusqu'à en tirer pour des millions d'hommes incultes une A conviction assez forte pour décider de leur vie? Oh! sans doute ce n'est d'abord que la peur de l'enfer et de ses supplices. Mais, laissez faire, ce sera un jour, émotion plus noble, la peur du péché.

Passons au chapitre du surnaturel.

Est-ce une pure absurdité que ce besoin universel du merveilleux et du prodige?

Toutes les religions s'appuient sur des miracles, qu'elles diclarcnt parfaitement ridicules dans les religions rivales.

Rien n'est, au contraire, plus naturel que la croyance au surnaturel. L'enfant ou le peuple enfant n'a encore nulle idée du monde réel et de ses lois. Et, du moment qu'il se représente des dieux et surtout un Dieu maître de l'univers, son premier mou-

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vemenl est de le vouloir comme il se vou* drait lui-même, absolument libre et tout puissant. Peu à peu rexpérience l'instruit, et le domaine du surnaturel perd tout ce que gagne celui de la nature.

Mais jamais il ne s'évanouit tout à fait. Pourquoi?

Rappelez-vous les débuts du moyen âge et l'époque où la législation reposait sur les jugements de Dieu.

Quoi de plus naïf, mais quoi de plus émouvant que de voir des hommes, encore à demi barbares, qui viennent de se convertir et qui savent maintenant qu'il y a un Dieu. Assurément ce Dieu, aussi puissant qu'il est juste, ne laissera pas triompher le méchant. Il interviendra. Il fera ce miracle : l'huile bouillante se refusera à brûler la chair de l'innocent, l'eau à le noyer; le glaive abattu sur son cou rebondira sans le toucher; le fauve affamé se couchera à ses pieds. L'histoire est là qui le prouve, il y eut un agc ou, au moins un moment, où les hommes l'ont cru.

Que faut-il voir dans cette foi obstinée

aux interventions divines? Une faiblesse d'esprit? Peut-être, mais aussi une hardiesse du cœur. N'est-ce pas la protestation de l'âme contre le corps, de la pensée contre la matière, de la vie contre la mort, de l'espérance quand même contre la fatalité?

Ainsi se console un être qui ne se résigne pas à habiter un monde où la justice n'aurait pas le dernier mot!

La grande erreur est de vouloir appliquer aux questions morales et sociales les procédés de la science pure. Toute science où l'homme entre pour quelque chose comporte un élément de variabilité dont il est déraisonnable de ne pas tenir compte.

C'est ce qui nous fait sentir aujourd'hui la monstruosité des guerres et des haines de religion à religion. Les fidèles de l'une se font un point d'honneur de ne pas voir ce qu'il y a de respectable dans l'autre. On nous dit que, s'ils le voyaient, ils perdraient la foi. Ce n'est pas vrai : ils ne perdraient que la passion féroce qui les aveugle.

Prenez comme exemple les deux commu-

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nions chrétiennes qui nous sont le plus familières.

Le catholicisme tire sa force d'un sentiment profond de la solidarité humaine, n est social par excellence. Il ne perd jamais le contact avec l'humanité moyenne. Il connaît à fond, non pas Thomme abstrait ou l'homme idéal, mais l'homme qui vit, atome perdu, dans la masse obscure de la société, l'homme qui peine et qui pèche, qui, par instants, a des éclairs de noblesse et puis de ' si lourdes chutes. L'Egljse s'adresse à ce qu'il y a de meilleur dans cet homme; mais elle ne dédaigne pas les autres moyens de gouvernement. Elle l'aide et elle le menace; elle le gourmande et elle le console. Comment s'étonner que le simple croyant qui n'a ni loisir ni savoir, tienne à honneur de rester fidèle aux traditions des ancêtres et pieusement écoute la voix des siècles?

Mais voici le protestantisme qui, à quelques-uns de ces humbles, inspire l'idée et le courage de s'éclairer mieux, de chercher par eux-mêmes la vérité et Dieu, de se faire une croyance non par ordre, mais par con-

viction personnelle, de tenir tête, s'il le faut, jusqu'à la mort, seul contre tout un monde. Et, de là, un grand effort d'initiative intellectuelle, morale, sociale, politique, qui brisera de vieux cadres, pour faire place à des droits et à des devoirs nouveaux.

Je vous le demande. Mesdames, Messieurs, ne faudrait-il pas plaindre celui qui serait assez protestant pour ne pas pouvoir comprendre, en jetant un coup d'œil sur le passé ou sur le présent, la grandeur du catholicisme et son large apport au patrimoine moral de l'humanité?

Et ne plaindricz-vous pas également le catholique, incapable de voir autre chose qu'une révolte de l'orgueil dans cet éveil de la personne humaine, consciente de toutes ses responsabilités et résolue à fonder les sociétés modernes sur la première de toutes les libertés, la liberté de conscience?

Nous pourrions prendre de même tous les conflits d'idées et de sentiments, d'aspirations et d'intérêts qui divisent les hommes. Nous n'en trouverions peut-être pas un seul

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OÙ tout le bien soit d'un côté, tout le mal de l'autre. /

Et, à supposer même que nous ayons, par impossible, la vérité tout entière, est-ce que cela suffirait pour que nous n'ayons qu'à la communiquer d'office aux autres? Pour qu'elle leur profite, il leur faut un organe capable de la recevoir, un entendement qui puisse se l'assimiler. Le plus beau livre de hautes mathématiques resterait lettre close à un lecteur non initié : il en répéterait les formules, qu'il n'en serait pas plus avancé. Et de même la science ou l'art, la morale ou la religion peuvent tellement dépasser la portée actuelle d'un esprit ou d'une conscience, qu'il soit impossible de l'y faire pénétrer (1). Il y a encore des âmes qui récla-

(1) « Je ne connais rien qui mette en lumière ce fait psychologique, aussi bien aii'une vieille légende des premiers âges de l'Eglise, recueillie par Cassien, Thistoire si souvent racontée du moine Sérapion. C'était un Africain d'une imagination ardente, converti par une secte chrétienne qui opposait aux idoles du paganisme, non pas un esprit pur, mais un Dieu vivant, une personne réelle ayant un corps divin, mais enfin un corps. Séra-

ment des symboles, là où d'autres veulent ^des idées; il y a des intelligences qui ne

meuvent pas se passer d'une soi-disant explibation de l'origine et de la fin des choses; [des cœurs à qui le monde apparaît toujours

el que le font rêver les Vies des Saints ou Les vitraux de nos cathédrales.

Est-ce à dire que, de peur de choquer

jeux qui ne nous comprennent pas et que

lous ne comprenons point, nous devions [lous abstenir de tout appel à la raison,

l'attaquer aucune erreur et, pour ne pas les

âon avait édifié les chrétiens par ses vertus, sa Foi, son ascétisme. Les prêtres qui l'admiraient ne lurent supporter la pensée que ce saint homme •estât entaché d'une si grossière hérésie. On l'instruisit. On lui démontra que Dieu est esprit. On le lui persuada : il se rendit à la force des textes. Et m jour, en grande cérémonie, devant toute la communauté réunie, Sérapion abjura ses erreurs. )omme l'assemblée commençait les actions de graines pour cet heureux événement, tout à coup le lauvre moine éclate en sanglots, se frappe la poitrine et crie : « (Malheureux que je suis, ils m'ont [mlevé mon Dieu. Je n'ai plus personne qui me 'oie et m'entende, personne à qui parlerl » [Extrait de la conférence du 7 février 1916 : Le y rai sens de l'Union Sacrée,)

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troubler, laisser l'esprit humain en proie à toutes les illusions et à toutes les sottises. Non assurément. Mais il est unit règle que nous devrons nous imposer. C'est de ne jamais détruire un idéal, sans être sûrs d'yl substituer un idéal meilleur. La négation ne| suffit pas. Seule, elle pourrait emporter k bon avec le mauvais. Et, comme il faut lou-j jours compter avec la faiblesse humaine, entre la ruine de la discipline ancienne etj l'avènement de la nouvelle, craignons l'in-] terrègne!

Cela est vrai dans l'éducation, à tous lesi âges, même au plus jeune. Je me souviens d'avoir entendu dans un petit groupe d'éducateurs discuter ce cas : un enfant de cinq] ans, dans une famille très pieuse, se fait dv bon Dieu une image très vive, mais très enfantine. Il croit que le bon Dieu est là, qui le voit jour et nuit, entend ses paroles, litl ses pensées. Et cette imagination joue un certain rôle dans sa vie. On demandait ; Iriez-vous dire à cet enfant que ce iont \h\ des sornettes et qu'il n'y a pas de bon Dieuj dans sa chambre? Non, répondait un libr(

penseur résolu : j'attendrais pour ôter ce Dieu-là de son imagination, que sa conscience puisse lui en donner un autre.

De même, à l'école laïque, ce ne serait pas seulement une inconvenance, ce serait une mauvaise action de pousser les élèves à l'irrévérence envers les pratiques cultuelles de leur famille ou de leur Eglise. L'enfant retiendrait aisément les critiques et les railleries. Mais s'occuperait-il de remplacer la lettre par l'esprit, les cérémonies par des actes, la prière machinale par l'élévation de l'âme, l'idée de dévotion par celle de dévouement?

De même encore, avant d'approuver le jeune homme élevé en dehors des croyances traditionnelles, qui se plaît à dire qu'il ne croit à rien, je voudrais être bien sûr qu'il croit au moins à sa conscience et au devoir; car, en vérité, il serait moins à plaindre d'avoir gardé toutes ses autres superstitions ((lie d'avoir perdu celles-là.

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Tel est Tesprit dans lequel nous concevons renseignement de la morale laïque.

Est-ce un esprit d'orgueil, de haine et de mépris? Est-ce au contraire un parti pris d'accommodation et d'indifférence? Il me semble que nous n'avons mérité ni Tun ni l'autre reproche.

Nous demandons mieux que la tolérance : le respect pour la conviction d'autrui; plus encore, la sympathie pour ce qu'il y a de vérité dans les expressions imparfaites de la vérité.

C'est une leçon que j'ai retenue d'un de mes derniers entretiens avec le grand so-

Comment la morale laïque apprend à aimer jj l'humanité et la vérité.

cialiste Edouard Vaillant. Un soir qu'on avait beaucoup parlé de neutralité scolaire, je remarquai que ce mot ne lui plaisait qu'à demi. « Bien, pour le moment, disait-il, mais plus tard... ». Je le pressais de s'expliquer. « Oh, je sais bien, reprit-il, ce n'est qu'un rêve. Mais un jour on enseignera tout autrement. — Comment donc? — On tâchera de faire passer l'enfant par toutes les phases qu'à traversées l'humanité. On ne lui laissera pas croire que tout ce qu'il voit a toujours existé. Au premier seuil de l'histoire, on le fera revivre avec l'homme de l'âge de la pierre, de l'âge du bronze; il verra naître, l'une après l'autre, les premières merveilles qui ont décidé de l'avenir de l'humanité, le feu, les outils rudimentaires, le langage; si l'on a bien réussi à l'éclairer, il éprouvera la joie de chacune de ces conquêtes. Au lieu de lui parler des sauvages et de leurs fétiches avec le mépris de l'homme du xx* siècle, on lui montrera que ce fétichisme même était déjà un progrès, que ces hommes encore ahuris, isolés, tremblants, commencent à regarder autour

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d'eux, cherchent à s'expliquer les choses qui, jusque-là, les terrifiaient, rêvent déjà d'agir par des moyens, enfantins il est vrai, sur les forces invisibles dont ils se voient entourés. Et puis, après cette sombre période, vous le transportez quelques siècles plus tard, sous un beau ciel, au milieu d'un peuple heureux et charmant qui a une vive intelligence, une langue merveilleuse, un art exquis : dans ses cités, dans ses temples, au lieu des idoles grossières, des cérémonies stupides ou cruelles, que verra notre petit élève avec admiration? Des Dieux qui sont les types parfaits de la beauté humame idéalisée. Il se promène dans ce monde enchanté; le voilà assistant aux jeux olympiques, entendant le serment des éphèbes; le voilà suivant en imagination la procession solennelle des Panathénées, quand un immense cortège, guidé par les jeunes filles qui sèment des fleurs, s'en va porter à la déesse tutélaire les hommages d'un peuple qui lui doit tout. » Et Vaillant continuait.

Il menait ensuite l'écolier de l'avenir dans un autre petit monde aussi mystérieux que

celui-ci était inondé de lumière : il lui faisait entendre les prophètes d'Israël, ces grands ancêtres du socialisme, et l'enfant découvrait une forme du sublime, inconnue au reste du monde. Puis c'était Rome, c'était le stoïcisme et Marc-Aurèle, c'était la prodigieuse éclosion du christianisme. Plus tard, le moyen âge avec la vision de la grande unité catholique du xm' siècle, dont il voulait lui faire goûter la paix et la majesté, ce qui ne l'empêchait pas de faire partager, un peu après, à l'élève la fièvre généreuse de la Renaissance. Ai-je besoin de dire que tous ces enthousiasmes aboutissaient à celui de la Révolution française et de ce que Vaillant n'a jamais cessé d'appeler l'idéal révolutionnaire?

Que ce plan d'éducation puisse ou non se réaliser, il fait du moins bien saisir Torientation que nous souhaitons pour notre morale laïque. Dire qu'elle n'a en soi rien d'irréligieux, c'est trop peu. Il faut ajouter ce qu'un autre maître du socialisme a si souvent et si bien exprimé. « Je crois, disait Jaurès, qu'il serait très fâcheux, qu'il serait

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mortel de comprimer les aspirations religieuses de rame humaine. Ce n'est point cela que nous voulons. Nous voulons, au contraire, que tous les hommes puissent s'élever à une conception religieuse de la vie, par la science, par la raison et par la liberté. Je ne crois pas du tout que la vie naturelle et sociale suffise à l'homme. Dès qu'il aura, dans l'ordre social, réalisé la justice, il s'apercevra qu'il lui reste un vide immense à remplir (1) ».

Et c'est pourquoi Jaurès comprend « qu'en dehors du surnaturel proprement dit et de toute orthodoxie étroite, certaines idées maîtresses du christianisme préoccupent les générations nouvelles ».

Et c'est pourquoi, dans un sentiment analogue à celui de Vaillant, il demande à l'éducation moderne de faire vibrer l'âme à toutes les nobles émotions. « L'histoire, ditil, impartialement enseignée, montre à l'enfant, que les formes religieuses se succèdent dans le développement humain comme

les formes politiques et sociales : il apprend ainsi que les expressions particulières du sentiment religieux peuvent être caduques, sans que l'âme cesse de se tourner vers l'infini. — Enfin, quand on lui fait constater en lui-même le devoir qui règle la liberté et qui, élevant l'homme au-dessu.s des penchants, l'élève au-dessus de la nature, on lui donne, sans appareil métaphysique ou dogmatique, le sens du suprasensible et du mystérieux » (1).

Ce n'est point en passant et incidemment que le grand orateur a donné cette portée à l'éducation laïque. Il a plus d'une fois essayé de montrer aux maîtres qu'il ne faudrait pas réduire leur enseignement moral à des recettes d'utilité pratique (2). Un jour.

(1) Article de la Dépêche, 4 juillet 1892.

(1) Ibîd., cité dans V Action socialiste, p. 164.

(2) « Ne dites pas aux enfants : « Il ne faut pas mentir, parce que le menteur n'est pas cru, même s'il dit la vérité ». Non, dites-leur que le mensonge est une lâcheté, car l'homme qui nie ce qu'il a fait se nie en quelque sorte et se supprime lui-même; il n'ose pas être ce qu'il est; il retranche de la réalité une part de ce qu'il a fait, une part de luimême : le mensonge est une mutilation de soi-

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après avoir entrepris d'appliquer ce conseil à des exemples qu'il venait de traiter en détail, comme s'il faisait la classe lui-même, il concluait :

« Par là, tous les enfants de nos écoles auront le sentiment concret et précis de V idéal. Il semble d'abord que ce soit là un mot bien ambitieux pour nos écoles primaires et bien au-dessus de l'enfance. Il n'en est rien : Tâme enfantine est pleine d'infîinî flottant, et toute l'éducation doit tendre à donner un contour à cet infini qui est dans les âmes.

« L'enfant sait très bien, par exemple, qu'il ne faut pas mentir; il sait que mentir toujours est abominable, que mentir très

même. De plus, c'est la vérité qui est le lien des intelligences entre elles, des consciences «ntre elles. Le mensonge brise ce lien : et, poussé jusqu'au bout, il réduirait chaque homme à être seul, absolument seul en pleine humanité; il ferait rétrograder l'espèce humaine au delà même de la sauvagerie, où il y avait quelque vérité, c'est-à-dire quelque mutuelle assistance. » Article de la Dépêche du 8 juin 1892, repro(hiit dans la Revue védaQOf/ique, juillet 1892.

souvent est honteux, que ne mentir presque jamais est bien. Et si on ne mentait jamais, jamais, jamais? Ce serait la perfection, ce serait l'idéal. De même, si l'on ne cédait jamais à la colère, si jamais on ne médisait, on ne jalousait, si jamais on ne s'abandonnait à la paresse ou à la convoitise... On peut donc conduire l'esprit de l'enfant jusqu'à ridée de la perfection morale absolue, de la

sainteté.

« Et alors combien serait grande une humanité où tous les hommes respecteraient la personne humaine en eux-mêmes et dans les autres. — Ce serait la société parfaite.

(( Et ainsi l'enfant de nos écoles sentira qu'il peut concourir par lui-même, par la ue journalière du devoir, à la réalisation de l'idéal humain. Du coup, sa vie intérieure sera transformée et agrandie, ou plutôt la vie intérieure aura été créée en lui (1). )>

J'arrête là ces citations de grands socia-

<1) Ibid.

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listes, auxquelles on en pourrait ajouter tant d'autres de grands républicains comme Michelet et Quii;iet (1), pour ne nommer que ces deux ancêtres.

Et j'emprunte ma conclusion non plus à un homme politique, mais à un professeur de théologie, M. Raoul Allier, au terme d'une étude qu'il avait intitulée Motifs religieux et acte moral, résumait ainsi sa thèse qui, en substance, sera la nôtre : « La morale peut être d'autant plus laïque qu'elle est plus religieuse, et d'autant plus religieuse qu'elle est plus laïque ».

Imprimerie WOLFF 2, Cité Fénelon, 2 ::: ::: Paris ::: :::

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(1) Voir Boberley, les Idées de Quinet ci Michelet, sur les religions, dans la Bévue chrétienne, oct.-nov. 1916 €t janv. 1917.

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