‹ Le fondement de la moraleChapitre 3 sur 81 · LE PROBLÈME · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME

En dernier lieu, le fondement sur lequel j'ai dessein d'établir l'éthique sera fort étroit : par suite, en règle générale, dans celles des actions des hommes qui sont légitimes, dignes d'approbation et d'éloge, une part seulement, la plus petite, nous paraîtra due à des motifs moraux purs, et l'autre, la plus grande, à des raisons toutes différentes. G^la est moins satisfaisant certes, et plaît moins à l'œil, que par exemple un impératif catégorique, qui est toujours là, à nos ordres, prêt à venir nous donner lui-même les siens sur tout ce que nous devons faire et éviter ; sans parler d'autres principes de morale, tout matériels ceux-là. Je ne peux ici que recourir à cette parole de l'Ecclésiaste (IV, 6) : « Mieux vaut le creux de la main rempli de repos, que deux pleines poignées de labeur et d'effort stérile. > De vérité authentique, résistant à l'examen, indestructible, il n'y en a qu'une petite quantité, dans toute connaissance : c'est ainsi que dans le minerai, un quintal de pierre recèle à peine quelques onces d'or. Mais préférez-vous une propriété assurée à une propriété considérable ? ce peu d'or, qui reste dans le vase, à cette énorme masse, que le lavage a emportée ? pour mieux dire, seriez-vons disposé à me blâmer, si j'enlevais à la morale son fondement au lieu de le lui assurer ? alors je vous prouve que les actions légitimes et louables des hommes ne contiennent souvent nul élément moral pur, n'en contiennent d'ordinaire qu'une petite proportion, et pour le surplus, naissent de motifs qui, en dernière analyse, empruntent tonte leur force à l'égoïsme de l'agent ; c'est là ce que je vais exposer, non sans crainte, mais avec résignation, car il y a longtemps que j'ai reconnu la justesse de cette parole de Zimmermann : « Garde cette pensée dans ton cœur, jusqu'à la mort : il n'y a rien au monde d'aussi rare qu'un bon juge. » {De la solitude, P. I. chap. III, p. 93.) Déjà en esprit je vois ma théorie : combien petite y sera la place destinée à recevoir, d'où qu'elles puissent venir, les bonnes actions sincères et libres, la vraie charité, la vraie générosité I combien vaste celle de leurs rivales ! audaoieu^ement^ elles offrent à \^ n^oxdi\Q une large base, capable

de tout supporter, et qui ainsi tente la conscience du sceptique, déjà troublé à la pensée de sa propre valeur morale I Ce principe des actions pures, il est pauvre, sa voix est faible : telle devant le roi Lear Cordelia, qui ne sait parler, ne peut que dire qu'elle sent son devoir ; en face, sont ses sœurs, prodigues de paroles, et qui font éclater leurs protestations. Ici, ce n'est pas trop pour se fortifier le cœur, que la maxime du sage : < La vérité est puissante^ et la victoire Ini appartient. > Maxime qui encore, lorsqu'on a vécu, appris, ne ranime plus guère. Pourtant, je veux une fois me risquer avec la vérité : quelle que ^oit ma fortune, ma fortune sera la sienne.

il.—- Coup d'œil rétrospectif d'ememhlê.

Pour le peuple, c'est à la théologie qu'il appartient de fonder la morale : celle-ci devient alors la volonté de Dieu exprimée. Quant aux philosophes, nous les voyons au contraire se donner bien garde de suivre cette méthode dans l'établissement de la morale ; dans la seule pensée de l'éviter, ils aimeront mieux se rejeter sur des principes sophistiques. D'où vient cette contradiction ? A coup sûr on ne peut concevoir pour la morale une base plus solide que la base offerte par la théologie : car où est le présomptueux qui irait braver la volonté du Tout-Puissant, de Celui qui sait tout ? Nulle part, assurément ; pourvu, bien entendu, que cette volonté nous fût déclarée d'une façon bien authentique, qui ne laissât point de place au doute, d'une façon officielle, si on peut le dire. Malheureusement, c'est là une condition qui n'est jamais remplie. Tout au rebours, quand on cherche à nous montrer, dans cette loi^ la volonté de Dieu révélée, on s'appuie sur ce qu'elle est d'accord avec nos Idées morales, qui nous viennent d'ailleurs, c'est-à-dire de la nature : c'est à la nature, en somme, qu'on enappelle^ comme à un juge suprême et plus sûr.

COUP DOUIL RBTROaPKGTlF DENSBIIBLE. 7

Pais arriva nue autre réflexion : un acte de moralité qai serait déterminé par la menaee d'un obàtiment et la promesse d'une récompense^ serait moral en apparence plus qu'en réalité : en effet, il a pour vrai principe régeîstne, et oe qui enfin de compte ferait pendier la balance en pareil cas, ce serait le plus ou moins de facilité qu'aurait l'individu k croire une dootripe garantie par des raisons insuffisantes. Mais aigourd'bui, Ktnt ayant détruit les fondements, jusque^U réputés solides, de la ikéalogk ip^ovtotiv$, pour s'efforcer ensuite de l'établir k son tour sur l'Éthique, h qui elle avait toigours servi de support, et lui conférer ainsi une certaine existence, k vrai dire tout idéale, aujourd'hui moins que jamais 11 n'est permis de songer h asseoir l'Ëtbique sur la Théologie : on ne sait plus des doua: quelle est celle quidoitformer la couronnement de l'édifice, ni quelle la base ; et l'on finirait par rouler dans un cercle vicieux.

Dans ces cinquante dernières années, trois choses ont agi sur nous : la philosophie de Kant, les progrès incomparables des sciences physiques, qui font que dans la vie de l'humanité lea époques antérieures ne sont plus, en face de la u6tre, qu'une en* fanoe ; enfin le commerce des livres sanscrits, du brabmamisme et du Bouddhisme, ces deux religions les plus antiques et les plus répandues qu'ait eues l'humanité, c'est-à*dire les premières de toutes au regard du temps et de l'espace : elles furent même la religion primitive et nationale de notre propre race, car, on le sait, nous venons d'Asie ; aujourd'hui, dans notre nouvelle patrie, nous en recevons une seconde révélation. £h bien t par toutes ces raisons, les idées philosophiques essentielles des hommes éclairés en Surope ont subi une transformation, que plus d'un peut-'^tre ne s'avoue pas sans hésitation, mais que pourtant on ne saurait nier. Par suite, les antiques appuis de la morale, eux aussi, sont comme pourris; et toutefois cette conviction n'en persiste, pas moins, que la morale, elle, ne saurait succomber; c'est donc qu'il doit se rencontrer d'autres appuis pour rem» placer les anciens» des principes conformes aux idées de Tépoque

8 LE FONDEMBNT DE LA MOBALE.

renouvelées par le progrès. Sans doute, c'est parce qu'elle a connu ce besoin, de jour en jour plus pressant^ que la Société Royale a proposé la question si grave dont il s'agit ici.

De tout temps on a vu mettre la morale ^n bons et nombreux sermons : quant à la fonder, c'est à quoi l'on n'a jamais réussi. A voir les choses d'ensemble, on s'aperçoit que les efforts de tous ont toujours tendu à ceci : trouver une vérité objective, d'où puissent se déduire logiquement les préceptes de la morale. Cette vérité, on l'a cherchée tantôt dans la nature des choses, tantôt dans la nature humaine : mais en vain. En résultat, toujours on a trouvé que la volonté de l'homme va à son propre bien-être, à ce qui, entendu dans son sensle pluscomplet,s'appelle le bonheur; qu'ainsi, par son penchant propre, elle suit une route toute différente de celle que la morale aurait à lui enseigner. Maintenant ce bonheur, on cherche à le concevoir tantôt comme identique à la vertu, tantôt comme une conséquence et un effet delà vertu : de part et d'autre, échec ; et pourtant ce n'est pas qu'on y ait épargné les sophismes. On a eu recours tour à tour à des propositions découvertes a priori et à des propositions a posieriorif pour en déduire la règle de la droite conduite : mais ce qui manquait, c'était un point d'appui dans la nature humaine, qui nous donnât le moyen de résister au penchant égoïste, et de diriger nos forces dans un sens inverse. Quant à énumérer et à critiquer ici tous les principes sur lesquels on a voulu jusqu'à présent asseoir la morale, l'entreprise me parait superflue : d'abord parce que je sais de l'avis de saint Augustin : « Ce n'est pas tant aux opinions des hommes qu'il faut regarder, mais à la vérité en elle-même. » ( < Non est pro magno habendum quid homines senserint, sed qu» sit rei veritas > ). Ensuite, ce serait vraiment là < porter des chouettes à Athènes » {yltiwtaç wç 'A6«vaç xofA/Çiev) : car la Société Royale connaît assez les tentatives de nos prédécesseurs pour fonder l'éthique, et par la question qu'elle nous propose, elle donne assez à entendre qu'elle en sent bien l'insuffisance. Quant aux lecteurs moins bien renseignés, ils trouveront un résumé non

COUP d'cbil rétrospectif o'bnsbmbls.

pas complet^ mais suffisant pour ressentiol, des tentatives antérieures dans la « Revue des Principes les plus importants de la doctrine des mceurs * de Garve, et aussi ddids^V Histoire de la philosophie morale* ,de Stâudlin»et autres ouvrages semblables. — Sans doute^ il est décourageant de songer que Féthique, une science qui intéresse directement notre vie, ait eu un sort aussi malheureux que la métaphysique môme, cette science abstruse, et qu'après les bases posées par Socrate, après tant de travaux incessants, elle en soit encore à chercher son premier principe. Car dans l'éthique, plus qu'en aucune autre science, l'essentiel se trouve tout dans les premières propositions : le reste s'en déduit facilement, et va de soi-même. Tous savent conclure, peu savent ju^^. Et c'est bien pour cela que les gros livres, les doctrines et les. leçons de morale, sont aussi inutiles qu'ennuyeux. Toutefois, je dois supposer connus au préalable tous les fondements de la morale jusqu'ici proposés: et cela me soulage. Celui qui aura jeté un coup d'oeil sur les philosophes anciens et modernes (quant au moyen âge, les dogmes de l'Église lui suffirent), sur les arguments si variés, parfois si étranges dont ils ont essayé pour trouver une base qui satisfit aux exigences, généralement admises, de la morale, et sur leur évident insuccès ; celui-là pourra mesurer la difficulté du problème, et juger par là de la valeur de mon œuvre. El quiconque aura vu combien les voies qu'on a jusqu'ici suivies conduisent peu au but, sera plus disposé à en tenter avec mol une toute différente, qu'on a jusqu'ici ou manqué devoir, ou négligée, peut-être pa^pe qu'elle était la plus naturelle (i). En somme, ma solution du problème rappellera à plus d'un lecteur l'œuf de Colomb.

1. Jo dir non vi saprei per quai gyenturà, O piultOBlo per quai fatalita, Da noi credito ottien più l'impostara, Che la semplice e nada verilà»

(Casci). Jo ne pois dire par quel hasard, ou plutôt par quel fatal dettio, l'impoatqre a auprès de nçus plus de crèdi(, que la vérité simple ç( Due,

iO LE FONDEMENT DE LA MORALE.

Je ne ferai exception que pour la dernière tentative d'ëtabîisse* ment de la morale, la tentative de Kant : je l'examinerai en la critiquant, et j'y consacrerai d'autant plus d'espace. D'abord la grande réforme de la morale par Kant a donné à cette science une base, bien préférable en plusieurs points aux précédentes ; ensuite, elle a été, dans l'histoire de l'Éthique, le dernier grand événement : aussi le principe sur lequel Kant l'a assise passe-t-il encore aujourd'hui pour solide, et c'est à sa manière qu'on l'enseigne partout ; c'est tout au plus si l'on change en quelques endroits l'exposition, si on l'habille de quelques expressions nouvelles. C'est donc la morale de ces soixante dernières années qu'il s'agit d'écarter de notre route, avant de pouvoir avancer. D'ailleurs, en faisant cet examen, je trouverai l'occasion de rechercher et d'étudier la plupart des idées fondamentales de l'éthique : c'est de ces éléments que plus tard je tirerai ma solution. Et même, comme les idées contraires s'éclairent l'une par l'autre, la critique du principe de la morale selon Kant sera la préparation et l'introduction la meilleure, disons mieux, le chemin le plus direct pour arriver à ma propre doctrine, qui, dans l'essentiel , est diamétralement opposée à celle de Kant. Par suite, ce serait prendre tout à rebours, que de sauter par dessus cette critique, pour aller tout d'abord à la partie positive de l'ouvrage : on ne la comprendrait alors qu'à moitié.

Prenons les choses de haut: il est certes grand temps queré^hique soit une bonne fois sérieusement soumise à un interrogatoire. Depuis plus d'un demi-siècle, elle repose sur cet oreiller commode, disposé pour elle par Kant, < l'impératif catégorique de la raison pratique » . De nos jours, toutefois, cet impératif a pris le nom moins pompeux, mais plus insinuant et plus populaire, de « loi morale > : sous ce titre, après une légère inclinaison devant la raison et l'expérience, il se glisse en cachette dans la maison; une fois là, il régente, il commande; on n'en voit plus la fin ; il ne rend plus de comptes. —Kant était l'inventeur de cette belle oho3e, il s'en était servi pour chasser d'autres erreurs plus gros-

COUP DOBIL RETROSPECTIF D ENSEMBLE. il

sières ; il s'y reposa donc : cela était juste est nécessaire. Mais d'être réduit à voir, sur cet oreiller qu'il a arrangé et qui depuis n'a cessé de s'élargir, se rouler à leur tour les ânes, cela est dur: les ânes, je veux dire^ ces faiseurs d'abrégés que nous voyons tous les jours, avec cette tranquille assurance qui est le privilège des imbéciles, se figurer qu'ils ont fondé l'éthique, parce qu'ils ont fait appel à cette fameuse < loi morale > qui, dit-on, habite dans notre raison, et parce qu'après cela, avec leurs pbraae« embrouillées, qui ont l'air de traîner une queue de robe à leur suite, ils ont réussi à rendre inintelligibles les relations morales les plus claires et les pins simples : durant tout ce travail, bien entendu, pas une fois ils ne se sont demandé sérieusement si en réalité il y a bien une telle « loi morale * , une sorte de Code de l'éthique gravé dans notre tète, dans notre sein, ou dans notre cœur. Aussi je l'avoue, c'est avec un plaisir tout particulier, que je me prépare à enlever & la morale ce large oreiller, et je déclare sans en faire mystère mon projet : c'est de montrer, dans la raison pratique et l'impératif catégorique de Kant, des hypothèses lans justification, sans fondement,, de pures fantaisies ; de faire voir que la morale de Kant, aile aussi, manque de toute base solide ; et ainsi de rejeter l'éthique dans son ancien état, d'extrême perplexité. Elle y restera ; et alors seulement je procéderai à révéler le vrai principe moral propre à la nature humaine, qui a son fondement dans notre essence même, et dont l'efficacité est au-dessus du doute. Et voici la raison de mon procédé : ce principe ne nous offre pas une base aussi large que l'ancien oreiller ; aussi ceux qui s'y trouvent plus à leur aise et plus accoutumés, n'abandonneront pas leur vieux Ut, qu'on ne leur ai fait voir elairement combien est miné le terrain sur lequel il repose.

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