Belle chose qu'un mensonge qui procure un grand bien
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d'avoir pris ce soin. -^ Sans doute, dans le code d'honneur de la chevalerie, le nom de menteur est un reproche grave, et qui veut être lavé dans le sang de l'insulteur : mais la raison n*en est pas que le mensonge est injuste : autrement il y aurait insulte non moins grave, à accuser un homme d'une injustice commise de vive force : ce qui n'est pas, on le sait ; la vraie raison, c'est que dans l'esprit du code de chevalerie, la force est proprement ce qui fonde le droit : or celui qui pour accomplir une injustice^ recourt an mensonge, fait assez paraître que la force lui fait défaut, ou hien le courage pour en user. Tout mensonge est signe de peur: voilà ce qui le condamne sans retour (i).
g 18. — Seconde Vertu : la Charité,
Ainsi la Justice est la première des vertus cardinales, et la plus
essentielle. Les philosophes anciens l'ont eux-mêmes reconnue et
nnise à cette place : mais à côté ils ont rangé trois autres vertus,
qu'ils onl choisies sans discernement. £n revanche, la Charité,
cariUUy kyiifnt ils ne la reconnaissaient pas encore pour une vertu:
Platon lui-môme qui, en morale, s'élève plus haut que pas un
d'eux ne dépasse pas la justice lihre, désintéressée. En pratique,
en fait, certes, la Charité a toujours existé : mais jamais elle n'avait
fait l'objet d'une question de théorie, jamais on ne l'avait établie
expressément au rang des vertu?, et même au premier rang,
jamais elle n'avait été étendue jusqu'à nos ennemis, même avant
le christianisme : c'est là justement le grand mérite de cette
religion. Cela, toutefois, n'est vrai que de l'Europe : car, en Asie,
déjà mille ans auparavant, l'amour illimité du prochain était mis
en théorie, prescrit, aussi bien qu'il y était en pratique : le Véda
etleDharma-Çastra, l'Itihasa et le Purana, comme aussi la doctrine
du Bouddha Çakya-Mouni, ne cessaient de le prêcher. — Et
même à la rigueur, chez les anciens aussi, on trouve des traces du
f . Mot à mol, voilà ce qol rompt sur lui le bâton. Allusion à une cérémonie du vieux droit germanlqtte.(TR.)
sens de la Charité : ainsi chez Cicëron, de Finibus, v. 23 ; bien plus, chez Pythagore^ s'il faut en croire Jamblique, DevitaPythagorœ, c. xxxiii (1). C'est pour moi une obligation de déduire, au sens philosophique, celte vertu de mon principe.
Grâce à ce phénomène^ dont j'ai montré la réalité^ bien qne la cause en soit toute mystérieuse, la pitié atteint un second degré: alors la souffrance d'autrui devient par elle-même, et sans intermédiaire^ le motif de mes actes ; ce degré se distingue clairement du premier: les actes que la pitié inspire alors sont positifs ;\i pitié ne se borne plus à m'empècher de nuire aux autres, elle m'excite à les aider. Il y a ici deux facteurs: la part que je prends immédiatement au mal d'autrui avec plus ou moins de vivacité et d'émotion, puis la détresse du patient qui est plus ou moins grande et pressante : selon les variations de ces facteurs, le motif moral pur me décidera à me sacrifier dans une mesure correspondante pour remédier au besoin ou à la détresse de mon semblable. Je sacrifierai soit une partie de mes forces physiques ou morales, en les dépensant à son profit, soit mes biens, ma santé, ma liberté ma vie même. La participation aux maux d'autrui, participation immédiate, qui n'est pas longuement raisonnée et qui n'en a pas besoin, voilà la seule source pure de toute charité, de la caritoi, de Vàydnii, de cette vertu qui a pour maxime : « omnes, quantaœ potes, juva, » et d'où découlent tous ces actes qne la morale nous prescrit sous le nom de devoirs de vertu, devoirs d'amour, devoirs imparfaits. Cette participation toute immédiate, instinctive môme, aux souffrances dont pdtment les autres, la compassion, la pitié, voilà l'unique principe d'où naissent ces actes, du moins quand ils ont une vaUurmorale, quand ils sont purs detoutégoïsme, quand, par là même, ils nous donnent ce contentement intérieur qu'on appelle une bonne conscience, une conscience satisfaite et qui nous approuve ; quand chez un simple témoin, ils prodais^^^
1. Témoignage d'une valeur médiocre, selon Zeller, La PhUosop^ des Grecs, I, p. 440, trad. de M. Boulroux. (TH.)
SECONDE vertu: LA CHARITÉ. i4i
TapprobatioD, le respect, radmiration, et enfin l'invitent à jeter sur Ini-mème un regard modeste, car ce dernier détail ne saurait être contesté. Mais qu'une action bienfaisante vienne à avoir quelque autre motif, elle ne peut désormais être qu'égoïste, si ce n'est même méchante. En effet, plus haut, nous avons divisé les prin« cipes de nos actions en trois genres premiers : égoïsme, méchanceté, pitié ; eh bien t tout pareillement, les motifs qui mettent en mouvement les hommes, se ramènent à trois classes générales et supérieures : i"* le bien de Tagent ; 2"* le mal d'autrui ; 3"" le bien d'autmi . Si donc le motif d'une action bienfaisante n'est pas de la troisième classe, forcément il rentre dans la première ou la seconde. Il* arrive souvent que ce soit dans celle-ci : ainsi quand je fais du bien à quelqu'un pour chagriner un autre homme à qui je ne fois pas de bien, ou pour lui rendre son fardeau plus pesant encore, ou quand c'est pour faire honte à un tiers, qui, lui, ne fait pas de bien à mon protégé ; ou enfin quand c'est pour humilier celui à qui j'accorde mon bienfait. Plus souvent encore le motif est de la première sorte : c'est ce qui arrive quand par une bonne action je poursuis, à travers des chemins plus ou moins longs et détournés, mon propre bien : ainsi quand je songe à part moi à quelque récompense à obtenir dans ce monde ou dans l'autre, à l'estime publique, au renom que je veux me faire, d'un noble cœur, aux services que pourra me rendre à son tour celui que j'aide aujourd'hui, ou du moins à l'utilité que je pourrai tirer de lui ; quand la pensée qui me pousse, c'est que la grandeur d'âme et la bienfaisance sont choses dont il est bon de maintenir le principe, parce qu'un jour je pourrais bien en profiter, moi aussi ; et d'une façon générale enfin, quand mon projet n'est pas ce projet, le seul tout objectif, de venir en aide aux autres, de les tirer de la misère et des soucis, de les délivrer de leurs souffk'ances : ce seul projet, sans rien de plus, sans rien à côté ! C'est en cela mème^ et en cela seul, que j'ai fait résider la vraie charité, cette earitas, àydéxn, que le christianisme a prèchée ; etlechristianisme n'a pas de plus grand mérite, ni de pl\isi^c<^^T^\V3\.^^
142 LK FOlfDRMENT DB LA MORALR.
qnftnt aux préceptes qae l'Ërangile ajoute à ce premier eommandément, comme : < fti^ ywbti 4 àpivrépa vou, xi itottî ^ ^t^ia eev.B ( < que ta gaache ignore ce que fait ta droite » ) et antres semblables, ils ont pour principe nn vague sentiment de ce que j'ai établi par déduction : que la détresse seule d'antmi, sans aucune arridre-pensée, doit 6tre le motif qui me guide, ai je veux que mon action ait une valeur morale. Aussi lisons-nous dans ce même livre ( Mathieu, vi, % ) cette parole sage : Qui donne avec ostentation a déjà sa récompense, dans Tostentatioa même. De leur côté les Védas eux aussi nous révèlent la parole bénie ; ils nous l'assurent, et plus d'une fois: qui attend la récompense de ses œuvres est encore sur la route de ténèbres, et n'est pas mûr poar la délivrance. — Si quelqu'un, en faisant Taumûne, me demandait ce qu'il en retirera, en bonne conscience je lui répondrais : < Tu en retireras ceci, que le fardeau de ce pauvre homme sera allégé d'autant ; à part cela, rien absolument. Si cela ne peut te servir de rien, si cela ne t'accommode pas, alors ce n'est donc pas use aumône que tu voulais faire, mais une affaire : eh bien ! tu es volé. Mais s'il te convient que ce malheureux, accablé par le besoin, souffre moins, alors tu as atteint ton but, et de ton acte tu as retiré ce profit, qu'il souffre moins ; par là tu vois au juste en quelle mesure ton action est récompensée. •
Mais comment faire qu'une souffrance, qui n'est pas mienne, qui ne me concerne pas, moi, cependant devienne pour moi un motif, un motif qui agit directement, à l'égal de ma propre souffrance; que cette souffrance d'autrui me fasse agir ? Je l'ai dit, il n'y a pour cela qu'un moyen : bien que cette douleur ne me soit révélée que comme extérieure à moi, et par l'intuition ou par quelque témoignage, je la ressentirai toutefois, je Yépromerai comme si elle était mienne, non pas comme résidant en mot pourtant, mais comme étant m un autre. Ainsi il arrive, comme dit Galderon :
que entre el ver Padeoer y el padecer .
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ditUDcia babia.
(No siempreel peor escierto, Joro, II, p. 229) (I).
Mais pour cela, il faut que je me sois en quelque manière identifié avec cet autre, donc que la barrière entre le moi et le nonmoi 86 trouve pour un instant supprimée : alors seulement la situation d*an antre, ses besoins, sa détresse, ses souffrances, me deviennent immédiatenlent propres : je cesse de le regarder, ainsi que l'intuition empirique le voudrait, comme une chose qui m'est étrangère, indifférente, étant distincte de moi absolument ; je souffre en lui, bien que mes nerfs ne soient pas renfermés sous sa peau. Par là seulement, son mal d lui, sa détresse d lui, deviennent pour moi un motif : autrement seuls les miens me guideraient. Ce phé" nomène est, je le répète, un mystère : c'est une chose dont la Raison ne peut rendre directement compte, et dont Texpërience ne saurait découvrir les causes. Et pourtant, le fait est quotidien. Chacun l'a éprouvé intérieurement ; môme le plus dur, le plus égoïste des hommes n'y est pas demeuré étranger. Nous en rencontrons chaque jour des exemples, chez les individus et en petit, partout où, par une inspiration spontanée, un homme, sans tant de réflexions, va au secours d'un autre, l'assiste, même parfois s'expose à un danger évident, mortel, pour un individu qu'il n'avait jamais vu, et ne calcule rien sinon qu'il le voit dans la détresse et le péril. Nous le voyons en grand, quand après mûre réflexion, après des débats difficiles, la nation anglaise, d*nn grand cœur, dépense 20 millions sterling pour racheter de l'esclavage les noirs de ses colonies, aux applaudissements et à la joie d*iia monde entier. Cette gigantesque belle action, si quelqu'un refuse de reconnaître dans la pitié le motif qui Ta produite, pour Tattribuer au christianisme, qu'il y pensé : dans le Nouveau Tes-