‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 107 sur 135 · RELATIVITÉ DES CONDITIONS DE VIE · texte numérisé non relu

RELATIVITÉ DES CONDITIONS DE VIE

plus uniformes. Telle morale s'appuie sur le plaisir, le bonheur, l'utilité, telle autre, plus austère, « proscrit certains plaisirs et n'en approuve aucun )). L'une prêche la recherche des biens de la terre, la vie longue et « bénie d'enfants », l'autre tourne vers la spéculation ou la contemplation tous ses soins. Celle-ci semble sacrifier aux ancêtres la génération présente, celle-là la voue à la préparation des générations futures. Ici, le culte de la Patrie l'emporte; là, celui de l'Humanité, L'antiquité idolâtrait le corps; le christianisme le néglige au profit de l'àme; on nous conseille aujourd'hui le développement intégral.

De cette diversité faut-il conclure à la contradiction? Loin de là. Il semble dans la logique que les idéaux varient puisque les circonstances varient également : c'est le principe de la relativité des conditions de vie. Loin que l'opposition des données de la conscience et des mœurs exclue leur coïncidence avec l'intérêt vital, ce serait au contraire leur uniformité qui démontrerait leur inadaptation à un monde (( ondoyant et divers », où tout change, où tout passe. Les instincts ne sont pas fantaisistes, les législateurs normalement n'agissent point par caprice : les uns tiennent compte, les autres s'inspirent du bien individuel ou social. Leurs divergences résultent des exiqences du milieu et de l'activité, des besoins et des moyens de satisfaction., variables selon les latitudes et les degrés de développement, et s'expliquent par eux. — A l'origine, la société étant à peine formée, ses liens ne pouvant être serrés ni profitables, les relations externes et internes, à peine distinguées, étaient l'objet des mêmes appréciations: le vol, comme les razzias et le pillage, était élevé à la hauteur d'une institution. Aujourd'hui encore, sommes-nous bien éloignes des sauvages qui prient leurs dieux pour le succès et associent leur morale à l'extermination de leurs ennemis? Le droit, sans doute, exige et organise l'état de paix, même lorsqu'il réprime et punit; il refrène, au besoin par la force, la vengeance privée, les luttes entre particuliers, entre tribus, et il condamne les guerres entre les nations, plus préjudiciables encore à l'ordre exigé par le développement des peuples. En cela, il se conforme à l'idéal théorique, car la paix est supérieure en soi à la guerre et, abstraction faite des possibilités, compatible avec une plus grande somme de bienêtre. Pourtant, il lui a bien fallu tenir compte des contingences. En des temps où les buts étaient autres et les moyens de satisfaction 1res rudimentaires, il a sanctionné, sinon promu les agressions et le carnage. La brutalité a donc été un titre de gloire, l'esclavage une institution jugée indispensable, le despotisme estimé comme un bien-

244 FONCTlONIflMENT DES IDÉES DE DROIT ET DE DEVOIR

fait et l'obéissance passive comme une vertu. La coopération pacifique et productive vient-elle à s'étendre aux dépens de la rapacité prédatrice? Le vol ne confère plus le respect et le travail accède à l'honneur. A mesure qu'on emploie des procédés plus sûrs et plus économiques, les entreprises aventureuses et malhonnêtes sont peu ou point applaudies; la justice intérieure est plus soutenue, la contrainte, devenue moins utile, s'adoucit et se restreint : l'adhésion volontaire aux exigences de la vie sociale préserve plus efficacement de la désagrégation l'édifice. A son couronnement, la pitié et la charité deviennent objet de prescription. L'homme, au lieu de n'estimer en son semblable que ce qui lui sert personnellement, finit par voir en lui une fin. La concorde assure au mieux le même résultat, qui est la satisfaction individuelle et collective : la civilisation, a-t-on dit, s'accroît à mesure que l'homme étend son empire sur la nature, mais ce progrès lui-même est mesuré par l'union entre les hommes ^ Des précurseurs ont prévu et prêché cet idéal bien avant son temps; d'obstinés conservateurs, par contre, se cramponnent au passé. De ces mouvements ascendants et descendants résulte un mélange assez trouble où l'on a peine à discerner le suranné du futur. L'inertie de la masse maintient les traditions, régularise le cours des événements, évite les brusques sauts dans l'imprévu. — D'autres influences atténuent également la corrélation : la différence des connaissances, l'hérédité, la race... Par dessus tout, il convient d'observer qu'un même groupe est soumis simultanément à des nécessités inverses, qui le poussent à des solutions, à des actes de nature intrinsèquement opposée. 11 ne faut pas, toutefois, pour le plaisir de la symétrie, exagérer : les exigences de la vie comportent d'autant moins un renversement absolu, que, en matière de sociétés, ce qui est extérieur aujourd'hui, fera demain partie du même corps. Toutefois la coopération ne s'impose pas au même degré avec l'étranger qu'entre membres d'une même nation. Cette duplicité a engendré deux njorales ( — l'une presque amorale), deux conduites différentes, dont les domaines naturels empiètent dans des proportions variables l'un sur l'autre. Il en résulte des confusions et conflits de sentiments et de devoirs, dont quelques-uns sont illégitimes : c'est ainsi que le guer-

1. Richard, ib., p. 176 : Au delà d'un ininimuni de subsistances, il y a conflit même entre ascètes ; « le vrai remède n'est pas la liberté morale de l'ascète, c'est le travail. Il concilie les exigences du besoin et celles de la vie sociale. Les ])lus grands progrès moraux de l'humanité ont été réalisés le jour où de grandes religions (mazdéisme, .judaïsme...) ont recommandé l'activité laborieuse : « Tu mangeras ton pain â la sueur de ton Iront... Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger. »

SUBJECTIVITÉ DES r.O.NDlTIONS DE VIE "2 i 5

rier, s'il a non pas servi à coiisoiniiier un attentat, mais à sauver la patrie, doit être jugé tout différemment du meurtrier qui enlève la vie aux citoyens. Les morales religieuses varient de même, souvent importées du dehors, et elles sont concurrencées par des morales laïques, imprégnées de doctrines philosophiques à peu près aussi faillibles.

Les intérêts sont-ils donc si variables qu'ils puissent aboutir à des conceptions opposées, comme celles de la non-résistance et celle de la volonté de puissance ? Souvent les extrêmes se touchent : pratiquement, l'abdication de solde Tolstoï est moins loin qu'elle ne le paraît de la cruauté envers soi de Nietzsche, et elle facilite également l'élimination d'êtres déchus. Ou bien ces extrêmes se corrigent : l'idée de force et de lutte évite le mépris chrétien du corps, le renoncement. De plus, bien que soumise à la sélection lorsqu'elles agissent sur la conduite, les élaborations logiques échappent aux influences qui disciplinent les instincts, si même elles ne résultent de simples attitudes intellectuelles.

La (( raison pratique », le sentiment moral, ne prononcent-ils pas aussi des sentences contradictoires? De quelques-unes, simples tentatives vers le mieux-être, il ne reste que le souvenir. Pour une part, les autres tiennent aux conditions de vie. (( L'opportunité est toujours chose relative. Le médecin ne se contredit pas, lorsque, d'après l'état différent du patient, il ordonne aujourd'hui ce qu'il défendait hier. Le législateur non plus. Le superflu de l'un devient le nécessaire de l'autre : ce qui profite à l'un nuit à l'antre ». Jhering (p. 294) en cite deux exemples. Le premier concerne V enseignement. Dans quelques Etats à esclaves de l'Amérique du Nord, jusqu'à la guerre de Sécession, c'était un crime capital que d'apprendre aux nègres à lire et à écrire : c'est que l'obscurité était vitale dans cet état de choses. L'Etat a pris successivement, chez nous, trois autres attitudes, — indifférence, encouragement à l'initiative privée, obligation : il montra par là qu'il considérait l'instruction comme non utile, désirable ou nécessaire. Le second exemple est relatif au christianisme^ d'abord persécuté, comme dangereux pour la religion de l'Etat; puis persécuteur, parce que l'Etat ne pouvait vivre sans son appui ; après des siècles de luttes, le pouvoir arrive à croire que l'existence de la Société est compatible avec la liberté de conscience et même impossible sans elle. Laquelle de ces conceptions était vraie, juste? Toutes, eu égard à chaque époque, à chaque état social.

Peut-être cette conclusion de Jhering est-elle exagérée, car il

existe des conditions universelles ou ultérieures de la vie, qui tendent à corriger celles du temps présent, et des justices plus générales, qui sont en soi préférables aux plus particulières. Mais il n'en reste pas moins explicable que des sentiments diamétralement opposés aient justement prévalu dans des sociétés distinctes, ou dans la même, à la suite de changements de type ou de genre de vie. Ce sont, non des exceptions, mais d'égales conséquences du caractère intéressé du droit. La haine de l'étranger, la préférence accordée aux vertus militaires, sont, pour un milieu barbare, dans la logique de la coopération pacifique des pays vraiment civilisés : d'exclusifs, les intérêts deviennent solidaires.

Sans cesse approchées, les conditions objectives du bien changent donc incessamment. Est-ce la seule cause de diversité des idéaux ? Il semble bien que des solutions divergentes soient proposées dans des circonstances davantage similaires et que certaines se trouvent en contradiction formelle avec les vrais intérêts de la société. Ce trait tient à la subjectivité des conditions de vie. Il arrive que le médecin se trompe dans la détermination du remède, mais, subjectivement, il tend au but, qui est la conservation de la vie. Le législateur, de même, peut errer dans le choix des moyens, obéir à des préjugés, mais il croit ^ assurer ou aider l'existence de la société, u La Loi des XII Tables interdisait d'attirer par magie sur son terrain les semailles d'autrui, de jeter des sorts sur les récoltes » : le paysan croyait sa propriété en danger, donc la vie sociale. Au moyen-âge, on punissait les sorcières et les magiciens, on tremblait devant le diable, leur allié, plus qu'en présence de brigands. Leurs actes paraissaient contraires à la mission de la religion, menaçants pour les bases de la société. Or, pour être considérée comme juste (au moins provisoirement), il n'est pas indispensable qu'une chose soit condition de vie, mais tenue comme telle. Cette utilité putative a même présidé à l'élaboration réfléchie de mainte prescription sociale : les humains qui ont ordonné les propitiations pensaient faire œuvre agréable aux dieux ou obtenir en retour leurs bons offices ; les sacrifices, qui devaient protéger les vivants, constituaient l'amorçage d'un échange de services. En Egypte, rapporte-t-on, le plus grand crime consistait dans le meurtre d'un chat ; en beaucoup de pays, le sacrilège, la

1. Jhering (Evol. du dr., p. 295 s) ajoute : dans tous les cas. — Cela prouve de nouveau l'efficacité des croyances dans l'activité. — Il distingue les conditions : juridiques (qui dépendent de l'homme), extra-juridiques (de la nature) et mixtes : conservation de soi, propagation de l'espèce (qui sont aujourd'hui l'objet de simples dispositions négatives, et non pas de prohibitions, par ex. du célibat...), travail, commerce juridique.

Page 1