‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 128 sur 135 · INCLINATION AU BIEN ET MÉRITE · texte numérisé non relu

INCLINATION AU BIEN ET MÉRITE

leur morale, tandis que ceux qu'on exécute par inclination n'en ont aucune. A moins de prétendre que le sentiment du devoir n'incline pas à l'action conforme, c'est conseiller de faire ce qu'on ne veut pas; et, au point de vue pratique, un tel idéal, qui estime l'homme d'après les privations, compromettrait sa vie. Schiller, rapporte-t-on, se moquait agréablement de cette morale hautaine : « Je fais du bien à mes amis, mais je le fais malheureusement par inclination naturelle. » Il n'est point indifférent, sans doute, dans l'état actuel, de savoir si le bien est accompli sans motif moral ou même par un motif immcral. Mais, laissant de côté la morale de l'intention comme celle du résultat, nous croyons que l'évolution vers l'exécution mécanique du bien n'a rien de regrettable. A nos yeux, il peut y avoir un progrès moral sans progrès de la conscience morale. Il n'est môme pas nécessaire au bonheur de l'humanité que les hommes soient bons; il suffirait qu'ils eussent des instincts appropriés et une intelligence capable de les bien servir. Or l'état d'exacte pondération des impulsions et inhibitions est peut-être inaccessible, mais indéfiniment approximable.

Adjuvants et succédanés n'ont pas une valeur absolue, mais les mobiles moraux ne l'ont qu'en apparence; et si les premiers l'emportent, c'est qu'ils posséderont une valeur relative supérieure au point de vue de l'adaptation et rempliront mieux leur fonction : sinon, pourquoi les autres disparaîtraient-ils? Mécanique, la moralité devient plus sûre.

Mais, dans un avenir prochain, l'utilité consciente suppléerait-elle avantageusement au droit et au devoir ?

SECTION m Nécessité du droit et du devoir.

Disparût-elle jamais, l'idée de désirabilité renaîtrait bientôt, tant que d'autres moyens n'atteindraient pas avantageusement au même résultat, puisque celui-ci est nécessité par les conditions de développement individuel et social. En dehors des desiderata particuliers à un temps ou à un pays, elle répond à des desiderata généraux : son avenir est donc indéfini, sinon infini, car rien n'autorise dès maintejiant à en prévoir ou à en presser le terme. On ne saurait, de longtemps, instaurer l'état psychique qui donnerait satisfaction directe à ces mêmes lacunes, connaître nos conditions de vie et y faire adhérer nos désirs et aversions.

Les plaisirs et les peines, dit Spencer, seront un jour a si bien adaptés » aux besoins idéaux, que la conduite morale sera la conduite naturelle. N'est-ce pas supposer la perfection complète et définitive qu'il raille ailleurs? Les idées de droit et de devoir sont des moyens d'accorder nos dispositions subjectives aux conditions objectives du développement vital. Ces desiderata ne sont pas un tout donné, et l'adaptation de l'individu au milieu social et naturel, perpétuellement changeant, ne sera jamais (( parfaite ». Le prétendre serait postuler un arrêt de l'évolution.

Si supérieure que soit, à certains égards, la réflexion sur l'instinct et fût-il concevable et souhaitable qu'elle s'étendît, elle ne saurait pourvoir à tout, ni le plus simplement et le plus économiquement possible. L'homme n'est pas toujours touché, au plus haut point, par le calcul; fini, borné, il demande de l'absolu et du sacré : aucun Etat, aucun système juridique, n'a réussi par la simple conscience de l'opportunité (Jh ring). Les leçons de l'expérience personnelle sont souvent mieux senties que les conclusions toutes faites de celle de la race, de même que 1' « auto-didactisme » donne des convictions plus fortes que la science facile des cours et des manuels; mais elle ne fournit pas les mêmes garanties. Et à quoi bon refaire hors de propos tout le travail accompli pour nous? Les sentiments moraux et juridiques font participer à l'expérience de l'ascendance.

Non seulement il est impossible de peser tous ses actes, mais il n'est pas souhaitable d'y tendre. Qu'on songe à la vanité de déterminer, en chaque occasion relevant de l'idéal, le but à poursuivre et

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