SENTIMENTS MORAUX, VALEUR ET OBLIGATION ABSOLUES
actes, il sera indispensable que des mobiles d'apparence absolue y suppléent. L'éloquence parlementaire elle-même conserve trace de cet utile idéalisme. L'enseignement et l'éducation en sont pleins : à l'enfant, il serait vain d'expliquer que le sentiment moral est, comme le sentiment musical, un don de nature ou un legs des ancêtres, — même si on s'en est libéré soi-même, on doit lui inculquer la notion traditionnelle : (( Il le faut. » (Platon admettait que le sage politique trompe le peuple pour son bien.) Est-ce là prêcher a deux morales »? 11 en faudrait des milliers, chez des individus tous différents.
Pour pouvoir, sans danger, renoncer au caractère absolu du devoir, il ne suffirait même pas de bons instincts, d'une honnêteté courante, d'une intelligence ouverte; il faudrait se sentir un grand désir de yiormalité (qui n'est ni la vulgarité ni l'homogénéité), joint à une nsiiuTG plastique et à une certaine dose à'allruisme naturel. Sachons donc à quelles relations correspond le bien en soi et agissons comme nous le ferions sous l'empire des conceptions correspondantes.
Quant aux moyens pratiques, il convient de ne pas compter sur les textes législatifs, qu'on peut modifier sans qu'il en résulte le moindre changement dans les mœurs (liberté de réunion...). Les dispositifs physiques, les obstacles matériels, empêchent tout au plus le fait. Ils sont plus humiliants et dispendieux que les freins internes. Le véritable progrès a lieu au dedans des êtres. La sélection est insuffisante à le promouvoir, car elle ne crée rien et détruit des éléments utilisables. L'amélioration directe est infiniment préférable à une stérile élimination; elle a lieu soit par la discipline sociale, organisée ou non, soit, systématiquement, par l'éducation, entendue en un sens large et inspirée des exigences de la nature humaine. De cet amendement des caractères et des tempéraments, résulteront une socialisation croissante, une harmonisation infinie.
CRITIQUES Eï COISCLUSION
De tous les systèmes que, pris à part, nous avons critiqués comme incomplets, nous ne croyons pas qu'un seul ne contienne quelque vérité, au moins dans ce qu'il affirme, sinon dans ce qu'il nie. Le plus parfait serait le moins exclusif, celui qui, C07iciliant\e plus grand nombre d'idées et de bonnes volontés, résulterait de la plus large coopération et y retournerait. Aussi, sans parti pris, le nôtre est-il devenu éclectique. A part les incompatibilités, comme celle de l'amor fati et de l'idéalisme, nous ne répudions pas plus le subjectif que l'objectif, l'égoïsme que l'altruisme. Le droit, le devoir, ce n'est ni la force ni l'intérêt, mais plutôt leur organisation idéale, par l'égalité de liberté. Leur source se trouve dans la conscience, mais celle-ci n'a point la portée traditionnelle : l'intuition est conditionnée et contrôlée par l'expérience, et ses données, sur lesquelles opère le raisonnement, se développent selon l'histoire. La grande loi, qui n'est point (( naturelle » ni réaliste, c'est celle de l'évolution de la vie aussi bien sociale qu'individuelle : elle est harmonie et coopération dans la solidarité. Et ainsi, partis du moi, notre conception s'achève dans le tout.
Deux reproches inverses pourraient lui être adressés : soit de faire du relatif un absolu, soit de transformer l'absolu en relatif. .
Ces deux caractères sont utiles à mettre en relief selon les personnes auxquelles on s'adresse. Le premier d'ailleurs n'est qu'une pure apparence. Il ne s'agit point de droit naturel : nous donnons le sentiment juridique, avec son caractère absolu, non comme fondement théorique, mais comme base défait, nécessitée par la vie individuelle et collective.
Quant au droit, on sera peut-être tenté de lui trouver, par rapport au devoir, une prééminence trop grande, surtout dans un système qui le rapproche de l'intérêt. Mais, plus plastique, cette conception est supérieure à celle des fanatiques qui, armés de leurs droits impérissables et de leur conscience, que chacun entend aussi bien à sa convenance, prétendent ne rien céder à autrui. Ne tombet-elle même pas dans l'excès contraire? Si l'on appuie le droit et le devoir sur ce que l'individu et la collectivité en ont besoin (ce qui, loin d'être révolutionnaire, se ramène à peu près à l'état actuel), n affaiblit -on pas le devoir, tout en reconnaissant son caractère bien*