‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 41 sur 135 · CONTENU DE L'IDÉAL · texte numérisé non relu

CONTENU DE L'IDÉAL

dans la société, d'absence d'illogisme, etc.. Et que prendre pour base? La moyenne abstraite de l'actuel, ou l'exceptionnelle nouveauté? Le médiocre est normal et le génie ne l'est pas. Le progrès se réalise par l'introduction d'anomalies ; les écarter, c'est l'immobilité. Suivre l'évolution effective ou démêler les facteurs favorables au progrès, c'est recourir à un tiers principe.

La description et l'explication ne sont pas des appréciations; l'histoire et la sociologie ne sont pas la morale. Le passé ni le présent ne constituent l'avenir ou l'idéal. Ni l'évolution de l'idée de la fin chez autrui, ni la fin normale actuelle ne suffisent ; il nous faut déterminer par nous-mêmes celle que nous devons suivre. Lequel est le plus subjectif, de mon subjectif ou de celui des autres? A vrai dire l'idéal bâti par soi-même et celui qui résulte des aspirations d'autrui sont issus également de l'expérience et la dépassent : au lieu de les opposer ou de nous en tenir à l'un d'eux, nous souhaiterions que l'on (( pénètre au fond de l'expérience intime pour rayonner ensuite jusqu'aux extrêmes limites de l'expérience extérieure )) — personnelle ou étrangère. Loin de méconnaître les exigences du temps et du milieu, et malgré ses apparences universelles, abstraites et désintéressées, l'éthique s'adapte forcément aux conditions de la vie de chaque peuple. S'il est stérile de marcher contre l'histoire, tout événement, tout acte nouveau, n'en est pas moins, comme l'idéal, une modification de l'état actuel. Krause, encore jeune, écrivait à son père 1 : (( Je m'applique à connaître le monde tel qu'il doit être et me soucie peu de le voir tel qu'il est. )) Il avait tort, en ce qu'il niait. Mais cela ne justifie nullement qu'on se contente du monde tel qu'il est, sans rechercher ce qu'il devrait être.

Avouons pourtant que cette dernière altitude trouve une excuse dans les contradictions de la première tendance, dont nous allons étudier maintenant les diverses manifestations, parce que, tout en étant plus anciennes et en exagérant parfois le subjectif, elles laissent du moins subsister le principe d'un idéal distinct du fait.

1. Felter, Rousseau u. die deutsche Rechtsphilosophie, p. 246.

SECTION V Doctrines théologiques.

La valeur morale ou juridique attribuée à certaines situations et actions correspond en principe à un état ou à des rapports objectifs, à des propriétés particulières de l'objet apprécié. Pourtant, dès lors qu'il est difficile, d'une part, de faire accepter aujourd'hui ce principe et, d'autre part, de déterminer avec quelque probabilité l'idéal objectif auquel correspond notre idéal subjectif, est-il étonnant que, dans les temps anciens et encore actuellement aux esprits peu cultivés, le devoir et le droit, le péché et le délit se présentent comme résidant respectivement dans Vobéissance ou la désobéissance et non dans la nature des rapports eux-mêmes? Ce trait n'implique d'ailleurs nullement que la réalisation de l'idéal ne procède^ dans une telle hypothèse, que de la contrainte et de la crainte : il se peut que l'assentiment, l'idée de la respectabilité, existent, mais se portent sur la source du droit et non sur son contenu.

Diverses autorités ont été et sont encore, suivant les temps et les lieux, revêtues de ce prestige. A l'époque primitive et chez les peuplades peu avancées, le droit est réputé émaner de la divinité ou d'ancêtres divinisés, représentés ordinairement par les prêtres ou les chefs : il jouit, par conséquent, de l'appui de la foi en un être surnaturel, susceptible d'intervenir dans les affaires humaines, et de la croyance au caractère infaillible qu'on prête à ses prescriptions. L'adhésion est, d'avance, pleine et entière à tout ce qu'ordonne le pontife, quel qu'en soit l'objet. (D'où la méthode dialectique, dont les juristes sont imparfaitement dégagés.)

Quelque incompréhensible qu'elle paraisse à certains contemporains, l'idée de Dieu n'a pas moins tenu une grande place dans l'histoire du monde. Si tous les phénomènes sociaux ne sont pas issus du phénomène religieux i, il fut du moins un temps où ils s'absorbaient avec lui dans une masse mal différenciée. Toute relation, toute institution, — famille, cité, Etat, — recevait une consécration -

1, Durkheim, Année socioL, II : parenté, moralité...; — Belot, La relig. comme princ. socioL, Rev. phiL, 1900, p. 290.

2. Fustel de Coulanges, Cilé ant. ; Jhering, Dr. rorn., t. I, i. 3; Lvall, Mœurs d'Extr.-Or., p. vu; Sumuer-Maiue, Ancien dr.. aoc. prim,, p. G;^id.j Ancien droit, coutume primitive..., p. 13 : ex.

Page 1