L'ÉTHIQUE INDÉPENDANTE DES DIEUX
pas plus de droit sans Dieu qu'il n'existe de devoirs à leur égard? S'il n'y avait pas de mobiles moraux autres que la crainte de l'enfer — dont on se rit aujourd'hui, — les relations sociales seraient sérieusement compromises. Si le fidèle seul pouvait revendiquer la protection, s'il n'y avait pas de délit contre l'hérétique, ne seraitce pas rétrograder au-delà de la période où le droit embrasse même les non-conformistes. Il n'y a plus d'infidèles aux yeux de la loi et il ne doit pas y en avoir. La liberté de conscience est une des plus précieuses (sinon des moins précaires) conquêtes modernes dans l'ordre social. Or la liberté de religion et même d'irréligion fonde l'indépendance du droit.
Ce trait n'interdit point le prosélytisme par persuasion. Mais pouvons nous prouver l'existence et la nature de Dieu et spécialement ses facultés tout humaines de raison ou de volonté, ses fonctions de législateur et de justicier? L'influence morale de la foi ne peut donc se faire sentir que sur les esprits possédés, d'avance, du besoin de croire. x\uprès des autres cette justification, œuvre du désespoir ou de l'ignorance, ne justifie rien. Que nous ne touchions pas le fond de toutes choses, cela est incontestable, mais l'idée de dieu n'y remédie en rien. Que l'on place l'inconnu au-dessus de l'édifice de nos connaissances, nous n'y voyons pas grand inconvénient; à coup sûr on ne saurait bâtir sur lui. X\ns\ comprise, (( une morale sans Dieu est un édifice qui pèche par le faîte, non par la base ^ )). A plus forte raison en est-il de même du droit, à qui la question du couronnement métaphysique ne se pose pas avec la même rigueur.
1. Beaussire, Pr. du dr., p. ii ; Mo7\, p. 255; La mor. laïque. R. des Deux- Mondes, 1881 : L'athéisme se concilie parfois avec la morale la plus pure. — Fouillée, Mor. cont., p. 58, C2.
SECTION VI Systèmes « arbitraires ».
Les dieux célestes eussent été bien empêchés de donner des ordres. Aussi, ce qu'exprimaient leurs serviteurs, était-ce l'enseignement ou l'exemple d'ancêtres de marque ou d'hommes supérieurs, élevés au rang de dieux ou de héros, à moins que ce ne soit l'objet de leur propre idéal, de leur expérience ou de leur désir. L'institution s'est peu à peu transformée ou a été supplantée par d'autres, voisines.
Une mission ou au moins une investiture divines ont consacré longtemps et la personne du monarque et ses ordres législatifs. Ayant d'abord invoqué une supériorité en qualité de vicaires, les princes, devenus absolus, ont parlé en leur nom propre, ne se considérant plus comme limités par quoi que ce soit: Sic volo... Quidquid principi placuit, legis habet vigorem. Des désirs des sujets, ils ne montraient cure, en apparence, sauf dans la mesure où leur transgression eût compromis le pouvoir. En réalité, que le monarque en ait ou non souci, le droit s'élabore par une action beaucoup plus profonde des masses et lorsque celles-ci « prennent le pouvoir », elles rendent seulement plus précise, plus impérative, la façon d'exercer leur influence.
Dans le despotisme, on ne sait pas toujours exactement si l'on a affaire à une volonté divine ou à une volonté humaine. Dans la doc trine démocratique, le principe n'est que rarement rattaché à la (( vox dei »: l'ordre d'en haut est remplacé par celui d'en bas^ émané des volontés individuelles ou d'une volonté collective, suivant les conceptions.
L'expression la plus fameuse de la première variante a été formulée par J.-J. Rousseau. La loi dérive et dépend du libre consentement des hommes, confédérés par un contrat conclu en vue de sortir de l'état dénature. Conception individualiste et sociale à la fois, puisque le droit, à l'instar de la société, se fonde sur la volonté personnelle, mais non conçue comme isolée. Ce consentement fondamental attribue à la justice son caractère sacré. Ce n'est pourtant pas l'autonomie plus que l'hétéronomie. Rousseau entreprend en effet la tache difficile de ramener la loi à la volonté s'affirmant et se respectant elle-même et de trouver une forme d'association où chacun, en obéissant à tous, n'obéisse qu'à lui-même, parce qu'il participe à l'auto-