DIVERSITÉ DES IDÉA.UX
quelque chose en quoi les hommes diffèrent, c'est la finesse de leurs intuitions morales ; sans aller jusque chez les sauvages, on s'en assure en examinant les divers bancs de la société (Bagehot). Elles ne peuvent pas ne pas se modeler selon le développement mental, suivant que l'être prend sa base d'appréciation en dehors de lui, en lui-même ou que la société parle en lui. Les théoriciens mêmes ne s'accordent pas sur les principes fondamentaux. On connaît les paroles [de Pascal : « On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ^ »
A vrai dire, cette instabilité du droit positif ou théorique prouve seulement contre la prétendue universalité de ses procédés, non contre la permanence de son but; loin de lui enlever toute valeur pratique, elle montre qu'il s'adapte aux conditions de vie, et c'est pourquoi, présentée comme un produit a posteriori de l'expérience individuelle ou sociale et douée d'une valeur relative, la raison peut être conservée (infra ). Les systèmes proposés valent seulement pour leurs auteurs, et l'on ne saurait aspirer à en fonder de nouveaux qu'avec une portée relative -. C'est précisément ce qu'ont contrecarré, en tant qu'elles ont eu une influence réelle, les prétentions des théories rationalistes à l'universalité et à l'immutabilité et les résistances du traditionalisme juridique aux innovations sous prétexte que (( le droit ne doit pas être changé » : les lois, comme une maladie, se propagent de lieu en lieu et se transmettent de génération en génération. On nous applique celles qui ont été faites pour nos grands-pères.
absence de l'idée de droit chez certains peuples, et, chez d'autres, devoir de tuer, de servir d'aliment au chef...
i. Pensées, III, 8; VI, 6. — Mêmes paroles dans Montaigne, II, 12.
2. Droit naturel à contenu variable: Stammler, Wirtsch. u. Recht, p. 171, 184 s; Saleilles, Rev. trim. du dr., n» i.
SECTION VIII Tendances individualistes et socialistes.
Très près des précédentes se trouve l'idée que chaque homme possède, de par son existence et sa qualité d'être humain, des prérogatives naturelles, des droits m7iés, — das mit uns geborne Recht, suivant l'expression deGœthe. (( Anthropocentriqueraent », la Fie est le Bien ; tout ce qui est vital, dans l'humanité, est moral. Le droit à l'évolution vitale tout entière, active, sensible, intellectuelle, constitue le droit primordial de l'individu. Le fait de sa naissance, à lui seul, lui donne le droit de vivre; l'existence des besoins dont la satisfaction est nécessaire à la vie fonde la faculté juridique de les satisfaire. L'homme a donc le droit de vivre, de se développer, de se reproduire.
Sous un nom différent, c'est le même principe qu'on pose en vertu de la liberté, du moins quand on entend par là l'indépendance extérieure et non le libre arbitre. La vie, dit-on, ne vaut que par la libre jouissance de nos facultés et même du fruit de leur activité (propriété). Le droit résiderait dans l'autonomie de l'être humain, dans la permission et le pouvoir de ne dépendre que de lui-même dans ses actions, d'être le maître de sa destinée. De ce droit fondamental découleraient tous les autres, hypothétiques, c'est-à dire subordonnés à l'accomplissement d'un fait, ou absolus, c'est-à-dire assurant directement le respect de l'individu.
On voit que cette théorie se fond avec celle de V inviolabilité de la personne, basée sur sa dignité, qui en fait une fin en soi, non traitable comme une chose. Dès que la personnalité est définie un sujet de devoirs, on touche à la doctrine qui fonde le droit sur l'obligation. Distinctes à l'analyse, les idées de liberté et de dignité ont suivi une évolution presque parallèle ; le sentiment de la liberté semble inséparable de celui de la dignité, tandis que la liberté s'est souvent affirmée sans aucune dignité. Le christianisme, il faut lui rendre cette justice, a relevé, à cet égard, l'homme, dont les philosophes antiques avaient accepté l'esclavage. Quant à la doctrine de la liberté, elle est traditionnelle en France, et, par l'intermédiaire de Rousseau, elle a influé sur Kant K L'idée du droit subjectif inné a inspiré les
1. Delbos, Phil. praL de Kant. p. iV6. - Descartes, Mirabeau, Maine de Birau, Royer-Collard, V. Cousin, Jouffroy..., Proudhon, Franck. - Novicow