‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 57 sur 135 · NON UNIVERSALITÉ DE L'ÉGOISME. TÉLÉOLOGIE INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

NON UNIVERSALITÉ DE L'ÉGOISME. TÉLÉOLOGIE INDIVIDUELLE

iitte encore, dit Stirner, pour un but et en réalité pour un but à ui. N'est-ce pas que ce but le possède, qu'il se met à notre place, de même que, dans l'acte spontané de a sympathie », la personne d'au- [rui semble agir en nous : d'où le nom d'altruisme. On en conclura peut-être que le désintéressement n'est que l'égoïsme... des autres, et que c'est la collectivité qui le suggère et l'impose par une « culture )) appropriée. Mais n'apportons-nous pas en naissant, ou n'acquérons-nous pas par expérience personnelle, des dispositions aussi impérieuses? Congénitales ou inoculées par l'homme, elles donnent un moyen simplifié de profiter de l'expérience passée et, tenant compte des aspirations communes, de nous accorder avec notre prochain, comme cela est nécessaire à notre propre développement. Les méconnaître, c'est s'attaquer au mécanisme des associations héréditaires ou traditionnelles d'idées, pourtant fondamental en psychologie : lui seul permet le jugement rapide sans remonter, au moindre propos, jusqu'aux principes premiers ou descendre jusqu'aux conséquences lointaines. Si l'on ne s'arrêtait à mi-chemin dans les pourquoi, la vie serait impossible; si la coordination de certains phénomènes psychiques était sans cesse remise en question, ce serait la folie (infra : Nécessité du devoir). La preuve que toutes ces tendances : affection^ dévouement, ne sont pas le produit d'un calcul personnel ou étranger, c'est qu'elles se rencontrent chez les bêtes. (( L'oubli de soi est donc bien spontané et primitif. La réflexion est pour les grandes circonstances. Le reste du temps, on va devant soi, sans regarder à droite et à gauche, par vitesse acquise, par besoin d'aller. L'homme calculateur est un monstre, une chimère ^. »

L'altruisme est réel, conviendra-t-on, mais, la vie étant radicalement égoïste, la sympathie n'est-elle pas, comme le prétendait Schopenhauer, une diminution de nous-mêmes, le commencement du renoncement à la vie? Rien n'est plus faux. « Lequel vit le plus, de celui qui concentre sur lui-même tous ses désirs, toutes ses pensées, toute son activité, ou de celui qui, par la science, l'art, le travail, la famille, la guerre (?), mêle son existence à celle d'un grand être permanent? La question renferme la réponse -. ))

Est-ce donc qu'il y a coïncidence entre l'altruisme et l'égoïsme, entre le devoir et l'intérêt? Il en est ainsi dans une large mesure et ce trait doit encourager les utilitaires à se conformer à l'éthique. Quant à savoir si l'altruisme dérive de l'intérêt personnel et comment l'homme a pu s'élever de l'intérêt personnel au pur désintéres-

\. Fouillée {Mor. de Kant et amor., p. 211, 216) réfute La Rochefoucauld. 2. G. Richard, Orig. de l'idée du dr.^ p. 61, 24.

sèment, ce passage est vraiment « une sorte de Rubicon pour les systèmes de morale )). La volonté suit, dit-on, toujours la ligne de plus grande pente, le choix va toujours dans le sens du plaisir maximum; mais cet axiome prétendu est-il équivalent de cette proposition, évidente aux yeux de tous autres que les partisans du libre arbitre: la détermination incline du côté du mobile le plus fort? De même que l'action de la pesanteur enlève le ballon et précipite le caillou, de même le principe hédonique, s'il était universel^ n'exclurait nullement l'altruisme.

Si l'on entend influer sur les gens, les amener à un acte donné, la méthode la plus sûre n'est donc pas toujours de les empoigner par leur cupidité, de leur montrer qu'ils en tireront profit. 11 est bon d'indiquer que morale et droit correspondent dans leur ensemble à des intérêts sagen)ent entendus; mais cette formule n'est point exacte dans tous les détails et ne suffit pas à l'éducation, notamment des personnes qui comprennent mieux l'excellence en soi d'une chose qu'une relation quelconque.

A ces divers points de vue, l'utilitarisme est insoutenable sans les compléments et corrections de Vécolutionnisme : ce dernier, au point de vue objectif, propose des fins et moyens conformes mais non confondus avec Tintérêt et, au point de vue subjectif, ne tient pas, sans le bannir, l'intérêt pour un mobile universel; il élucide le problème des rapports de l'égoïsme avec l'altruisme, met en relief les particularités des sentiments éthiques et leur mode d'action en dehors de l'idée d'utilité. D'un monde inférieur il fait sortir un monde supérieur et laisse l'espérance d'un progrès social indéfini : tout en comptant sur le processus naturel, il exhorte à la patience, mais n'exclut nullement l'intervention rationnelle de l'homme.

Avant cette léléologie, où la fin est loin d'être entendue au sens strict, nous rencontrons une forme plus simple où le but est supposé toujours connu par l'homme et par la société.

G. Tarde ^ a juxtaposé aux syllogismes intellectuels, logiques, des syllogismes moraux, téléologiques, issus de la combinaison d'un désir avec une croyance : je désire faire mon salut, or le jeûne est un moyen de se sauver, donc je dois jeûner, c'est-à-dire tâcher de le

1. Tramf du dr., p. 128 .s; Lor,. sociale, p. 1 s, 53 s. - M- ci. Rover, Le bien et la loi mor. Ethique et féléoL; G. Palante. La tôléol. soc. et son mnsen.bl. ,f '^'«""t^^Of; - Spencer, Mor. év., p. 4, 20: la conduite est Penvm an' 1 '''Y;'.^'^''^^^'' ^ des fms; les actes sont bons ou mauvais suinr H . '? r ™^^ appropriés à ces fins (conservation personnelle).

- 1)1 oit, rectum, indique la direction vers un but

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