‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 84 sur 135 · DESIDERATA DE LA PSYCHOLOGIE DU PRIMITIF · texte numérisé non relu

DESIDERATA DE LA PSYCHOLOGIE DU PRIMITIF

à moins qu'ils ne soient aussi légers que lui, auquel cas l'insécurité rend impossible toute société : « On ne peut avoir aucune confiance dans les promesses des Esquimaux : non pas tant qu'ils ont l'intention de tromper qu'à cause du caractère inconstant et mobile qui leur est commun avec d'autres sauvages •. )) Ceux-ci n'apportant point en naissant « d'habitudes apprises, d'entraves salutaires, )) les superstitions multipliées, les prohibitions des tabous et du nefas, la nécessité de propitiations, jouaient le rôle de régulateur de l'activité.

En l'absence de calcul, de sursis à la réalisation du désir, une satisfaction directe et unilatérale était seule possible. De là notamment la fréquence du vol et du pillage. La réaction dépassait toute mesure. L'idée de droit et de devoir contribue heureusement, avec la crainte, à empêcher ce double empiétement. Ne s'abstenant que sous la menace ressentie d'un grand danger, la rigueur était indispensable dans les sanctions humaines : flétrissure de 'l'opinion et peine.

Les primitifs, guidés surtout par l'instinct, avaient aussi peu de réflexion qu'étaient dominateurs leurs émotions et désirs (Lubbock) : sur quoi, d'ailleurs, l'eussent-ils exercée, puisqu'ils n'avaient pas de connaissances acquises? Ils ne possédaient pas ou guère d'idées générales, ni la notion de loi ou seulement de causalité naturelle. Il eur était donc impossible de prévoir, au moins les conséquences non immédiates, de saisir les rapports difficiles à comprendre. Sans prévision, aucune prévoyance n'est possible, si elle n'est instinctive ; ignorant les suites et risques d'un acte, on ne saurait chercher à les éliminer. Sans la notion de cause, pas de notion de fin, pas de téléologie, d'utilitarisme : les idées de désirabilité et de respectabilité remédiaient à Vincompréhension des devoirs logiques et des intérêts, lesquels exigent une finesse relative. Les actes du sauvage n'ont, pour ainsi dire, pas de but, et quand ils en ont, c'est le but prochain, la sensation liée à l'accomplissement du fait. Son activité se rapproche du jeu (K. Bûcher). Or l'obligation morale remédie à l'absence et à la spécialité du but. Honneur, gloire, vanité, soutien-

1. Lubbock, H. préh., p. 468,521 s, 528: Quelque récompense qu'attendissent les Indiens Dogribs, on ne pouvait compter sur eux pour porter une lettre: la cause la plus futile les détournait indéfiniment. Les passions des sauvages s'expriment avec soudaineté et violence : on ne leur a jamais appris à dissimuler ou à étouffer ce qu'ils sentent, (à avoir la maîtrise de 5oi). N'ayant pas l'habitude de penser (qui rappelle sans cesse le passé et anticipe l'avenir), ils se livrent à toutes les impressions et impulsions du moment et réfléchissent la couleur du temps. « Us n'ont point de ces projets que l'on poursuit de jour en jour. » — Cook cite le cas de sauvages ïui, de bonne foi, acceptent des échanges, ou font des présents, et réclament l'objet livré, dès que le besoin leur en rappelle l'utilité.

lient le courage, préventif ou répressif de lésions. Une susceptibilité pointilleuse, un point d'honneur relativement affiné, tiennent lieu de la théorie de la « lutte pour le droit ». L'inviolabilité de la personne d'aulrui équivaut à l'appréhension des retours à endurer. Ne connaissant pas ses véritables intérêts, au nom de quoi sinon de suggestions morales, eût été limitée l'activité de l'homme inculte?

Ce n'eût certes pas été par les inléréls de l'espèce ou de la collectloile, pourtant solidaires avec les siens, mais qu'il n'appréciait pas davantage. Les voir, d'ailleurs, n'eût pus suffi : il eût fallu que la sensibilité se les appropriât.

Le primitif, comme le sauvage et l'enfant, est loin d'ignorer les actes désintéressés. Leur pratique cadre d'ailleurs parfaitement avec son caractère impulsif, avec l'unilatéralité de ses désirs, avec son naturel non économique. 11 accomplit des fonctions sociales, d'ailleurs non organisées; mais c'est par instinct, et non par conscience de la solidarité qui lie les parties à l'ensemble. Les notions de va- j leur, d'unité, de mesure et de comparaison sont beaucoup trop com- : pliquées pour entrer en des cerveaux aussi frustes. Les présents, voire réciproques, sont possibles et pratiqués bien avant les échanges : ils en tiennent lieu, avec le vol et les rapines mutuelles, seuls moyens de se procurer ce qu'on ne possède pas, en l'absence de production et de commerce. Aussi n'est-il point étonnant que tous ces actes soient d'abord fort appréciés, ainsi que les combats et les vertus guerrières, tandis que plus tard la morale consacre l'état inverse.

L'homme n'est point d'abord 1' a être social » qu'on s'est plu à représenter comme notre modèle. Il ne possède originairement ni le sentiment de la solidarité avec autrui, dans l'espace ou dans le temps, ni l'idée de l'union nécessaire des volontés individuelles pour concourir au but social. En un mot le principe de la moindre contradiction des efforts, l'économie des forces, souffrent d'aussi graves échecs dans les relations avec autrui que dans la vie individuelle. A peine la sympathie, l'instinct maternel, l'amour de la descendance, suppléent-ils tant bien que mal à la notion des nécessités les plus urgentes pour la conservation de l'espèce K Ne concevant pas le consortium qui lie chacun à tous, l'individu ne prenait pas en considération l'avantage (d'ailleurs croissant avec le perfectionnement social)

i. Infra: supériorité, infériorité de ces deux mobiles. Des auteurs exaltent l'animal, d'autres abaissent l'homme au dessous de lui. Nous ne contestons ni les beaux traits des sauvages (décrits avec complaisance par E. Keclus, Les ?rimilifs) ni les mauvais côtés de notre « civilisation ».

INFÉRIOHITK MORALE DES SArVAGES 197

qu'il avait à ne pas nuire à la communauté. Tout le monde agissant de même, il en serait résulté un état pire que celui de l'animalité et on ne voit pas comment l'humanité en serait sortie, — personne ne voulant faire le premier pas, — si cet état n'avait contenu en lui-même le germe des améliorations. De la lutte même est issue la survivance des mieux adaptés, qui est un principe de progrès.

Hier encore, les sauvages donnaient le spectacle de la férocité, du cannibalisme, des sacrifices, infanticides et rapts, de la polygamie, de la domestication des femmes, de l'esclavage, des razzias, meurtres et vendettas. L'homme traitait l'homme comme et en bête féroce. Quelle association eût été possible dans ces conditions, si on l'avait conçue? Aussi n'est-il point étonnant que lorsqu'on cherche des traces de la société primitive, on trouve... « une absence presque complète de groupements sociaux » (Bïicher).

On objectera que Vidée de bien a été appliquée à toutes ces institulions, à cette absence d'institutions même, et a servi à les consolider ^ — Elle a eu certes ses perversions, ses abus, mais il ne faut pas oublier que maint usage dont la barbarie nous choque, a eu sa raison d'être relative, sa supériorité par rapport à un état antérieur ; peut-être même a-t-il été, dans des circonstances données, une condition indispensable pour passer outre au développement postérieur. Cette idée a participé à la persécution des dissidences, à l'établissement de coutumes rigides, de traditions propices à la stagnation; mais elle a servi essentiellement à promouvoir l'évolution, à ouvrir de nouveaux champs d'activité, à assurer une satisfaction plus large de besoins plus nombreux, plus variés, plus a élevés » et notamment intellectuels, à rendre la vie plus intensive et expansive, meilleure à vivre.

Souvent elle a méprisé les faibles et donné le droit à ceux qui possédaient déjà la force, facilité la résignation des impuissants. Mais, pour une part, ce processus a favorisé l'élimination des déchets sociaux, et l'utilisation de capacités d'abord inemployées, telles celles des femmes, a, d'autre part, fini par faire admettre une

]. Les conditions de vie externes et internes, réellement différentes, ont pu pénétrer l'une dans l'autre: par ex , la permission du vol et du meurtre s'infiltrer du dehors au dedans, la condamnation des moyens extrêmes, aujourd'hui non prématurée, s'étendre en dehors du groupe social (Spencer, Mot\ des di/jf. peuples). — Ne porte pas davantage l'objection tirée de la préconisation successive d'états différents ou opposés: ils ont pu paraître et être utiles (Subjectivité et relativité des conditions de vie), corriger des excès inverses; tantôt ce furent des ébauches historiques, tantôt l'esprit de système prit à contre-pied les préceptes mauvais, etc..

certaine « capacité » en faveur de leurs titulaires. Le développement des sentiments juridiques a tempéré le pouvoir absolu, la force brutale, châtié les crimes, par la reconnaissance d'un plus grand nombre de sujets de droits et leur égalisation devant la loi.

Le remède est né des excès du mal et, en ce sens, il n'est point paradoxal ni tautologique de montrer que les idéaux étaient utiles parce qu'ils faisaient défaut : la constatation de leur absence manifeste leur (( manque », corrélatif de tendances insuffisantes ou nuisibles par quelque côté. Or le dénuement moral des sauvages est le digne pendant du dénuement matériel et intellectuel précédemment esquissé *. Malgré toute indulgence, Lubbock est forcé de reconnaître que les sauvages sont moralement inférieurs aux races plus civilisées et que la vie et les propriétés sont, chez eux, moins en sûreté que chez nous. Le vol, la vengeance, le viol, le meurtre, dans bien des circonstances, constituent des actes naturels^ non des crimes, si même ils ne sont estimés, recherchés comme moyens de distinction, racontés comme exploits, rappelés par des trophées et enseignés aux enfants (Sioux).

Tasmaniens, Tongans, Indiens de l'Amérique du sud, ou bien n'ont aucune conception religieuse, ou bien ne croient nullement à des châtiments et récompenses futurs. Il ne sied pas de voir là une preuve de supériorité philosophique : la religion, superflue en de rares esprits, y eût joué un rôle favorable. Ailleurs l'idée d'un dieu distributeur de faveurs et de condamnations à perpétuité ou à temps a remédié à l'imperfection de la justice humaine, plus encore à raison des moyens d'investigation que de la gravité et du caractère immédiatement impressionnant des sanctions.

Nulle part n'éclate mieux aux yeux les moins prévenus, l'amoralisme et ses inconvénients qu'en cet exemple, rapporté par Eyre : « Les Australiens n'ayant aucune notion du juste et de l'injuste, leur seule règle de conduite est de savoir s'ils sont numériquement ou physiquement assez forts pour braver la vengeance de ceux qu'ils provoquent ou offensent. » Et sommes- nous aussi loin qu'on le pense de cet état? Les apologistes de l'Etat « au-dessus duquel il n'y a rien, — ni droit ni morale », — nous donnent-ils un autre idéal des relations internationales? Nos alliances, notre « équilibre » de puis-

i. Lubbock, ib., p. 475, 485, 494; 527, 523; Or. de cio., p. 383, 387-400. Certaines peuplades n'ont « aucune impression morale ». Les Tongans n'ont pas de mots pour: vertu, justice, humanité. Chez les Soors. les Santals, en Afrique orientale: ni conscience, ni remords; le seul repentir est d'avoir manqué l'occasion d'un crime (Burton).

Page 1