‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 92 sur 135 · PARTS DU CALCUL ET DE L'INSTINCT · texte numérisé non relu

PARTS DU CALCUL ET DE L'INSTINCT

tile et de bien \ les conseils de l'intérêt et les prescriptions de la justice, la prudence et la sagesse, se confondent en une masse homogène qui revêt en même temps un aspect religieux.

Contrairement à l'opinion ancienne et suivant les évolutionnistes, la naissance du droit n'a pas attendu celle des plus hautes facultés de l'homme et en particulier de la a raison ». Il est apparu comme un instinct et c'est plus tard seulement que la réflexion put intervenir à un moment quelconque du processus : soit pour fournir les données initiales qui, par la suite, deviennent habituelles, soit pour travailler sur les données de l'instinct. L'adaptation systématique s'est ajoutée à la spontanéité. Dans la morale, comme dans la plupart des disciplines, la pratique a devancé la théorie, l'art a précédé la science. — Mais quelle part revient-il à chacun des facteurs qu'on démêle dans l'élaboration des idéaux : instinct, hérédité et innéité, habitude, imitation, suggestion, éducation familiale ou sociale, par les idées ou par les faits, expérience personnelle ou d'autrui (ascendance, parents, collectivité, maîtres, savants)?

D'abord, qu'est un instinct et comment se produit-il? Darwin ^, qui a jeté un jour nouveau sur ces problèmes, avoue qu'il éprouva mainte difficulté à appliquer la distinction de l'instinct, de la conscience, de la volonté, de l'intention : des actes dont le résultat est originairement prévu et désiré, deviennent habituels ou héréditaires et peuvent alors se produire malgré la volonté ; inversement, d'autres, dont la fin nous apparaît clairement aujourd'hui, ne servaient pas primitivement comme moyens. En tout cas, il convient de faire de l'instinct non une faculté spéciale, mais un phénomène complexe, produit, conformément aux lois de l'économie, par des actions répét'es. Entre ses deux sources concevables : [a. sélection de dispositions utiles, mais n'ayant jamais été réfléchies, et la défaillance de l'intelh'gence (lapsed intelligence) dans des actes originairement accomplis en vue d'un résultat voulu, il n'y a point incompatibilité. L'un des principaux résultats du darwinisme est d'expliquer, sans l'intelligence, des faits qui sembleraient l'exiger; en fait, on constate des acles instinctifs chez des espèces troi basses pour qu'ils proviennent de l'expérience, et on observe des habitudes non réfléchies, transmissibles par hérédité, variables, et dont les variations, également héré-

1. Les Tongans appliquent le mot vertu à un homme ou à une hache. N'a-t-il pas de même un double sens en notre langue ?

2. Essai sur l'Instinct (Romanes, Ev. ment, chez les animaux, p. 153, 258-267) ; Scia-cia, Pslcogen. dello ist. e délia morale sec. Darwin, p. 9 s ; Mantia, Psic. del dir.. 1893 : Schultze, Ev. Ethik, Zsch. f. Socialw., 1900, p. 325.

ditaires, peuvent se fixer et s'intensifier dans un sens avantageux D'autre part, il est hors de doute que des adaptations conscientes deviennent automatiques par répétition et se transmettent comme telles. — Malgré la différence qui sépare des tendances purement animales les sentiments juridiques et moraux, ceux-ci naissent, se développent et poussent à agir de même. Ils proviennent de dispositions involontairement ou volontairement adaptées à des fins par l'influence directe et héréditaire des conditions de vie.

La sélection conserve les variations avantageuses, fût-ce des idées, qui viennent à se produire. Or nous avons déjà montré à quelles utilités inconscientes, pour l'espèce et ses membres, correspondent le droit et le devoir, et nous n'avons pas à développer ici le mécanisme de la survie des plus aptes ; il suffit de constater qu'il s'opère un triage des idées comme des variétés et des individus, ou plutôt que ce dernier s'effectue notamment à raison des tendances psychologiques. D'une manière générale, les êtres dont les sentiments et conceptions étaient le mieux en rapport avec les conditions de leur existence et spécialement avec les nécessités sociales ont dû, toutes choses égales, s'accroître, multiplier et évincer les moins bien doués (Spencer). 11 en est résulté une adaptation progressive du subjectif aux conditions objectives de vie : les individus qui regardent ou poursuivent leur bien comme leur mal cèdent incessamment la place à ceux qui comprennent et pratiquent mieux les exigences du milieu-. L'observation montre, se poursuivant encore sous nos yeux, l'élimination des aberrants et des criminels, qui ne respectent pas l'inviolabilité d'autrui. Il s'est produit, au cours des âges, un phénomène complexe qu'on peut ainsi schématiser : les hommes qui, par une variation fortuite ou non, présentaient une tendance à agir selon les besoins de leur vie et de l'espèce, faisaient seuls souche durable et transmettaient à leur descendance ces heureuses particularités, tandis que les inadaptés s'effaçaient et disparaissaient. Il en est résulté une disposition à accomplir sans se rendre compte du pourquoi et comme désirables en soi les actes favorables à soi-même directement ou par la collectivité. Jointe aux désirs et corrigée parfois par la réflexion, l'intuition nous donne ainsi des mobiles assez exactement proportionnés au degré de vitalité des actes correspondants.

Elle nous apprend que nous ne devons pas heurter notre prochain, mais au contraire rechercher son bien en même temps que le nôtre. Elle est ainsi Vauxiliaire de la sympathie^ par laquelle nous éprouvons les sensations agréables ou pénibles d'autrui. Est-elle donc

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étrangère aux mobiles et à la sensibilité 'personnels'^ — L'homme est appelé par le plaisir, c'est incontestable. Mais s'il ne l'était, s'il se faisait une règle de ne l'être, que par les plaisirs résultant des conséquences intrinsèques de ses actions, il écarterait maint acte utile à la vie; car le rapport du plaisir et de l'intérêt n'est pas universel et ne fournit pas un critère infaillible : il y a des jouissances nuisibles, des douleurs propices à la vie. Les conditions de l'existence ne sont donc accomplies, que si des variations conservées par sélection les accompagnent de satisfactions morales ou y joignent une idée-force appelée à contrebalancer les mobiles opposés. Inversement, en présence d'une éventualité prometteuse, l'homme pourra se soustraire à son attrait, s'il pense : « C'est défendu, je ne le puis moralement. » Ainsi se conçoit, sans infraction au caractère personnel de l'activité, l'alliance héréditaire du plaisir et de l'obligation éthiques à des actes vitaux, mais demeurés pénibles en eux-mêmes, indifférents ou insuffisamment désirés.

Le processus suppose déjà née l'idée de bien et nous avons par conséquent à rechercher d'où elle venait, comment elle est apparue en premier lieu, pourquoi elle a affecté la forme de la désirabilité, par quelles voies elle s'est propagée et. dans tous ces processus, quelle est la part de l'influence du milieu et celle du calcul.

Elle a pu naître, sans doute, fortuitement, de circonstances accidentelles, mais il est probable que, dans la plupart des cas, cette élaboration a été soumise à des lois.

L'idéal ne procède d'aucun de nos sentiments égoïstes en parti culier, ni du conflit de tels ou tels mobiles intéressés avec le désintéressement. Par dessus tout, il importe de ne pas le confondre avec une manifestation déterminée de Val truisme. Quoi qu'il comporte des restrictions à nos fins propres, apporte un frein à nos désirs et ne s'explique point par l'égoïsme seul, il ne s'ensuit pas qu'il soit issu de la tendance opposée^ et d'ailleurs indispensable^ de la sympathie '. — Cet apparent dilemme n'en est pas un et le troisième terme consiste dans des dispositions qui ne sont ni la compassion ni le calcul. Non seulement la bienveillance et la crainte, auxquelles

\. Richard, ib., p. 24; Tarde, Tr. du dr., p. 14. — Toute autre est l'idée que « le sentiment d'obligation morale est le substitut de l'élan sympathique » et qu'il revivifie, lorsque les bons sentiments viennent à manquer, ceux que nous avons éprouvés en des circonstances analogues. — Nietzsche explique le devoir, sans égoïsme ni altruisme, par un sentiment pathologique : ce serait une transformation de la jouissance procurée par la cruauté envers nous-mêmes, contre nos penchants naturels.

on attribuait autrefois séparément le droit et la société, ont pu se mêler en des proportions variables, mais si les sentiments éthiques proviennent surtout du contraste entre l'imperfection de l'esprit et les exigences de l'évolution, beaucoup d'autres facteurs peuvent être cumulativement admis, comme le résultat soit de l'impression spontanée d'influences extérieures, soit de l'adaptation systématique.

Le désir fort est souvent accompagné d'une idée de légitimité ^ Il est assez rare que la sensibilité éprouve une aspiration puissante et constante, sans que l'intelligence, se mettant à son service, ne proclame qu'il est convenable d'y satisfaire et que la méconnaissance en est injuste. 11 arrive aussi que nous nous inclinions, comme par devoir, devant le désir d'autrui, reflété en nous. — Pourtant l'idée de désirabilité ne se confond pas avec la force du désir personnel et elle n'en est pas une conséquence directe, même lorsque la réflexion s'exerce sur lui. Bien souvent, au contraire, elle s'oppose à de violentes passions ou favorise l'essor d'un souhait faible ou naissant.

L'habitude individuelle ou sociale joue dans la genèse de l'idéal un rôle analogue, ni moindre ni majeur. Le remords, prétend-on, ne serait autre que la gêne engendrée par la violation d'une habitude, qu'il s'agisse soit d'un acte accoutumé auquel on ait manqué^ soit d'un acte inaccoutumé qui ait troublé la marche ordinaire. L'action criminelle (( place l'individu, vis-à-vis de ses semblables et même s'il en a déjà commis, dans une situation exceptionnelle, sinon nouvelle, car les occasions où il se conduit comme tout le monde sont plus nombreuses. Or l'esprit de l'homme, comme son corps, se sent à la gêne quand il est dérangé de sa position ordinaire 2. » — Est-ce là le malaise du repentir? Sans doute la sensibilité morale s'é mousse à mesure qu'on s'enfonce dans le vice. Mais sa vivacité, parfois persistante, parfois nulle dès le début, n'est pas toujours en raison inverse du nombre des mauvaises actions. La répétition affecte, tout au plus, son degré, et

1. Spencer, Just., p. 328 : les sentiments directeurs. — Guyau, Mor. sans obi., p. 42 : l'obligation est la prévision de la durée indéfinie d'un penchant, l'expérience de son indestructibilité. — Nietzsche: tempérament... — Rolf Lagerborg, Nature de la moral., R. int. soc, 19U3, p. 377 : « L'approbation et le blâme dépendent toujours du caractère et de la force de la tendance dominante. » Sa force explique le caractère surnaturel qu'on lui prête, P. 388 : le sentiment de l'obligation diffère à peine de l'impulsion résultant de toute tendance forte et constante.

2. R. de Gourmont, Culture des idées, p. 65 ; Lagerborg, p. 375 : La norme des jugements moraux est toujours la tendance habituelle et dominante. La faute morale se distingue des fautes logiques, grammaticales, en ce qu'elle se produit contre l'attente générale. — Sièrebois, Mor. fouillée dans son fond., p. 256.

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