EVRARD, GEORGES
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THoMas.— Non, Jean-Paul, non! s'il n'avait [fallu pour racheter ta liberté que donner les quel- M ques jours qui me restent, j'aurais avec bonheur ! payé ta rançon; mais le pauvre Thomas n'avait pu rien obtenir ; une autre personne...
JEAN-PAUL.— Une autre personne ! vous me la nommerez ? |
THoMas.— Te la nommer... non... cette personne veut et doit rester inconnue pour toi !
JEAN-PAUL.-- Inconnue ?
EvrARD.— Je vous l'avais déjà dit, monsieur Bergeau. Acceptez le bienfait, gardez-en le souvenir au fond du cœur, mais n’essayez pas de découvrir votre bienfaiteur. |
JEAN-PauLz.— Mon bienfaiteur !.. Quel qu’il soit, je béniraï la main qui a brisé mes fers, car, à présent, je pourrai peut-être. (Regardant son père comme sù n'osaîit l'interroger.) Mon père, vous ne m'avez pas encore parlé d'Henri, n’avez-vous donc rien découvert ? Eh quoi! pas de nouvelles... pas de traces ! |
THoMaAs (avec abattement).— Ni traces, ni nouvelles !
JEAN-PaAuL.— Du courage. Regardez-moi, mon père... j'ai du courage, et pourtant, je vais. vous quitter | | F1
THomAs.— Me quitter ?
JEAN-PAUL.-— Oui, pour cherchcr Henri... Si Dieu m'a laissé vivre, si un généreux inconnu m'a fait libre, c’est que je dois retrouver Henri. Oh! ma
vie a un but, maintenant ; je parcourrai la France et l'Allemagne, s’il le faut, mais, je vous le dis, mon père, je retrouverai Henri.
EvrARD.— Oui, monsieur Bergeau ! espérez, et, si je puis vous aider dans vos recherches, comptez sur mon entier dévouement.
JEAN-PAUL.-- Merci, monsieur, merci. Oh! je suis plein de courage... je partirai aujourd’hui, tout à l'heure. Vous me pardonnerez, mon père, de vous quitter si tôt, mais vous auriez aussi tout quitté pour votre enfant |
THomMas— Oui, mon ami, pars, et que Dieu te conduise.. Que je revoie Henri, ne fût-ce qu’un instant, et j'aurai assez vécu, je mourrai content !
JEAN-Paur..— Monsieur le docteur, avant de me mettre en route, je veux, je dois remercier celui que mon cœur a deviné. Oh ! rassurez-vous, son nom ne sortira pas de mes lèvres; ce nom, ma main ne l’écrira pas ; mais pour ce généreux inconnu, je veux vous laisser une lettre : vous ne me refuserez pas de vous charger de cette lettre ?
EvrARD.— Non, monsieur Bergeau, non...
JEAN-PAUr.-- Merci !
EvRARD (appelant).— Antoine ! Antoine! (Antoine paraît.) Conduis monsieur Bergeau dans mon cabinet. Vous trouverez là tout ce qu’il vous faut.
THoMas.— Je t’'accompagnerai jusqu’à Nancy.
JEAN-PAUL..-- Oui, mon père !
EvrARD.— Jusqu'au dépar, de:votre fils, entrez
ici, brave homme, et prenez au moins quelques instants de repos.
GEORGES à, monsiei EVRARD Paul).-- O GEORGES EVRARD Georges, à JEAN-P2 Oh ! interi core 8a VO EvRARD Vous avez GEORGE!
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GEORGES (relevant lu tête). — Vous êtes toujours là, monsieur le docteur ?
EvrARD (qui se place toujours entre lui et Jean- | Paul).-- Oui, près de vous !
GEORGES.-- Seul ?
EvrARD (retenant Jean-Paul qui fait un pas vers Georges, à demi-voix).— Pourquoi tressaillez-vous ?
JEAN-PAUI.—Parce que cette voix n’a rappelé !.… Oh ! interrogez cet homme pour que j’entende encore 8a voix |
EvRARD (contenant Jean-Paul ; haut à Georges).— Vous avez, n'est-ce pas, un aveu à me faire ?
G&oRGES.— L’aveu d’une faute, d’un crime...
JEAN- PAUL (avec des sanglots étouffés).— Oui ! il a la voix de Georges ! de Georges qui est mort !
EvRARD (bas à Jean-Paul).— Pas un mot qui puisse trahir votre présence ; vous me le jurez ?
JEAN-PAUL (à voix basse).—- Je vous le jure, :1onsieur, (En ce moment Georges relève la tête et ôte son chapeau ; Evrard s’est effacé.) Ah !
EvraRp (étouffant le cri de Jean-Paul). Chut !
JEAN-PAUL (à part).— Georges ! Georges, vivant!
EvRARD.— Oui, Georges qui ne peut vous voir, Georges qui ne croit parler qu’à moi seul |. Ecautez ! (Haut à Georges.) Toute faute se rachète par le repentir et l’expiation… Dites-moi toutes vos souffrances. c’est à un ami véritable que vous parlez, à un ami qui veut adoucir vos peines en les partageant |
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GEORGES. — Il y a quatre ans, j'étais étudiant dans une ville d'Allemagne... Ebloui par de vaines promesses. j'ai oublié les sentiments du devoir, pour prendre du service dans l’armée allemande, qui devait bientôt marcher contre la France. J'ai combattu contre mes frères, contre mon père même, qui, dans cette lutte, a reçu à la main une biessure que je voudrais couvrir de mes baisers et de mes larmes... J'ai reçu de ceux qui avaient utilisé ma trahison, la récompense que je devais en attendre... on me donna mon congé sou» un prétexte futile. La main de Dieu s’est alors appesartie sur moi... je fus privé de la lumière. Dans mon désespoir, j'ai voulu mourir ; maïs la justice divine m'a fait vivre !.…. Pendant six mois, je n'ai dû qu'à la charité l’asile et le pain de chaque jour; mais ce n’était pas là l’expiation.. Dans mon horrible nuit, parfois, des images m'apparaissaient.. je revoyais dans ma pensée mon père, mon frère, me souriant, me tendant les bras. Oh ! comime je les aimais tous les deux... Mais quand ces images s’effaçaient, quand, essayant en vain de les retenir, je me retrouvais seul dans ma nuit et dans ma honte, quand à mes oreilles résonnait encore, comme l’éclat de la foudre, la malédiction de mon père, oh! c'était là le supplice. c'était là ’expiation ! Oh ! monsieur, vous aurez pitié d'un malheureux, vous ne le repousserez pas, vous lui tendrez votre main, et quand il la pressera dans les siennes, le coupable se croira pardonné. (Georges cherche à saisir la main d’Evrard, muis celui-ci a reculé d'un pas, à a regardé Jean-Paul qui a compris le regard d’'Evrard, et c’est sa main qu'il tend à Geor-
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GEORGES.— Oui, monsieur ! Quand vous m'avez ordonné de vivre, Dieu lui-même vous inspirait. Il
voulait, dans sa miséricorde, que je retrouvasse
mon frère, que des infâmes allaient tuer peut-être après l’avoir volé !
EvrARrp.— Cet aveugle, dont j'ai entendu parler à Nancy, qui a repris un enfant des mains de misérables saltimbanques..
GEORGES.—-— C’est moi |
EvrAaRD.— Mais, dans l’état où vous êtes, que pouvez vous faire pour cet enfant ?
GEORGES.—- Oh ! mon frère aura un soutien, un protecteur, je le ramène à mon père |
EVRARD.—- A votre père ?:
GEORGES.— Pour tout ce que je lui ai fait souffrir, j'espérais que le ciel me réservait de rendre à ce pauvre père son trésor, son seul bonheur dans ce monde. Mais, à peine au début de mon voyage, je comprends que ce voyage est impossible, les forces de l’enfant l’ont déjà trahi; s'il tombait malade en route, je ne pourrais pas le secourir ; sion voulait me le ravir encore, je ne pourrais pas le défendre. Tenez, monsieur, ce n’est pas sans but que la Providence m'a conduit ici ; elle veut que la mission que je me suis donnée soit remplie par un autre.
EvrARD.— Un autre ?
GEORGES.-— Par un autre plus digne que moi de l’accomplir ; par vous, monsieur, par vous qui direz à Jean-Paul Bergeau.…
EvrARD.— Jean-Paul Bergeau.…. cet enfant est à Jean-Paul Bergeau, de Belfort ?
GEORGES.— Oui, monsieur, à Jean-Paul Bergeau, mon père.
EvRARD (à purt).— O Providence, que de miséricorde duns tes dessein !.…
GFORGES.—— À présent, il faut que vous sachiez tout le secret que j'ai refusé de vous avouer... je vais vous le dire. Vous verrez par cet aveu... combien je fus coupable...
EvrARD (apercevant Jean-Paul qui sort du pavillon une lettre à la main).—- Son père! (Aprortant à Georges un siège rustique.) Veuillez vous asseoir. je suis à vous dans l'instant.