‹ Le Fort DuquesneChapitre 13 sur 32 · FAYARD FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

FAYARD FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

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LA BELLE RIVIÈRE

Depuis le commencement des hostilités avec la France, le bu, des Anglais avait été de s'établir sel!

.dément dans la vallée de l'Ohio au sud du lac Eréà | proximité du Mississipi. '

; De la sorte, ils coupaient toute communication en- , tre la Louisiane et le Canada.

I Sous le prétexte assez peu plausible du reste de porter secours aux Indiens qu'ils avaient armés et enlevés contre les colons, les planteurs et les chas eurs canadiens, ils faisaient sourdement de grands" préparais Mais personne ne s'y trompai, Chacun e doutait quils se préparaient à nous attaquer à l'improviste de ce côté. 4«diim

M. le marquis Duquesne de Menneville, nommé gouverneur de .a Nouvelie-France en remplacement

deM.deLongudl.avait trouvé la colonie dans un état de démoralisation et de désorganisation presque complète. Homme probe, énergique et bien intentionné, il avait accepté la mission ardue de rétablir Tordre dans L'administration, de raffermir la discipline presque perdue, et de mettre la colonie eu situation de résister à la guerre dont elle était menacée.

Cette tâche difficile, il l'avait accomplie, non sans peines, grâce à de salutaires exemples et à une sévérité qui ne transigeait pas.

Ses espions l'avaient averti des intentions encore secrètes des Anglais. Le gouverneur, avec ce coup rVœil infaillible que possèdent certains hommes de guerre, visita la vallée de l'Ohio, reconnut le point précis formant la clef du pays que les Anglais prétendaient lui enlever, et il résolut de s'y établir solidement.

Les mesures furent prises en conséquence.

Un détachement de soldats d'élite, placés sous le commandement du capitaine Marin, officier brave et expérimenté, reçut l'ordre d'élever un fort, au confluent des deux rivières Alleghany et Manangahela qui, par leur union, forment l'Ohio ou Belle- Rivière.

Le capitaine Marin, comprenant toute l'importance de la mission qui lui était confiée, se mit aussitôt à l'œuvre et cela avec une ardeur telle qu'il succomba

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à ses fatigues avant même que le fort se trouvât en état de défense.

L'érection de ce fort remplit le gouverneur anglais de la Virginie d'une inexprimable colère. Les Français avaient deviné ses intentions et les avaient déjouées.

En effet, quelque temps auparavant, ce gouverneur venait d'envoyer dans la vallée de l'Ohio, afin d'y reconnaître et d'y prendre position en élevant un fort dans la situation la plus convenable, un jeune officier de beaucoup 'avenir, âgé de vingt et unans, nommé Georges Washington et major dans les milices Virginiennes.

Washington était venu en qualité de commissaire, sous le prétexte de parlementer avec les Français, mais en réalité afin d'étudier les localités, d'observer les forces, d'enîamef des intelligences parmi les nations indiennes alliées de la France et de reconnaître l'endroit le plus propice pour élever un fort; bref, il était a la fois espion et ambassadeur.

L'excellente position de la Belle-Rivière n'avait pas échappé aux regards clairvoyants du jeune major qui, à son retour en Virginie, l'avait indiquée au gouverneur anglais.

lialheureusemenî, malgré l'empressement que mit celui-ci a s'emparer de ce point, la diligence des Français fut plus grande, et lorsque les Anglais arrivèrent sur l'Ohio, ils trouvèrent le fort construit,

armé d'une façon formidable etdéfendu par une garnison nombreuse et bien disciplinée.

Le major Washington, contraint de se retirer devant des forces supérieures, voulut cependant accomplir autant que faire se pourrait la mission qui lui était confiée, il donna l'ordre à l'enseigne Ward, commandant son avant-garde, d'élever sur l'Ohio une forteresse rivale de celle des Français.

Mais, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, à peine construite, cette forteresse avait été attaquée et prise par les Français, qui en avaient retenu la garnison prisonnière.

C'était à la suite de cette inqualifiable invasion de notre territoire en temps de paix et à la suite du châtiment mérité infligé par nos troupes au détachement anglais, que M. Villiers de Jumonville avait été lâchement assassiné.

Meurtre commis par un bas sentiment de vengeance impuissante qui ne pouvait imprimer qu'un caractère plus féroce à la guerre, sans donner sur nous aucun avantage aux assassins.

Si nous avons autant insisté sur tous ces détails, c'est qu'à notre avis, la vérité, toute cruelle qu'elle soit, est due aux morts, si grands qu'ils aient été de leur vivant. Il est bon que la postérité sache que le Cincinnatus américain, cet homme d'un caractère antique qui, pendant le cours de ses deux présidences,

se promenait dans les rues de New-York dans un char traîné par quatre chevaux blancs et entouré d'une garde nombreuse galopant à ses rôtés, tout comme n'emporte quel roi de droit divin de l'ancien monde, avait marqué le commencement de sa carrière par une tache de sang et préludé par un inqualifiable assassinat à ses hautes destinées futures. De plus, nous tenons à constater une fois pour toutes que du premier jour au dernier, pendant la lutte glorieuse soutenue si vaillamment par nous au Canada, la justice et la loyauté furent toujours de notre côté, tandis qu'au contraire la trahison et la duplicité furent constamment de celui de nos adversaires.

La garnison du fort Duquesne se composait des régiments de Royal-Marine et de Guyenne, d'un détachement d'artillerie et de deux compagnies de pontonniers, le tout formant un effectif de plus de trois mille hommes, sans compter quelques centaines de chasseurs Canadiens, engagés pour un laps de temps plus ou moins long au service du gouvernement colonial et remplissant surtout les fonctions d'éclaireurs et de batteurs d'estrade.

Sur le bord de la Belle-Rivière se trouvait un village indien, village improvisé, bien entendu, [-lacé sous la protection des canons du fort et dont les cabanes, construites par les Français, étaient destinées à rece voir les naturels qui venaient trafiquer avec les habi-

tants, c'est-à-dire avec les colons libres. Ce village était en ce moment inhabité. Ses derniers hôtes l'avaient quitté quelques jours auparavant pour regagner leurs forêts.

Le capitaine Louis de Villiers et le Canadien Berger, après s'être séparés du chef indien, sur la lisière de la forêt dont les derniers arbres s'élevaient à environ deux portées de canon du fort, se présentèrent vers midi à une poterne qui leur fat immédiatement ouverte.

Après avoir traversé sans s'arrêter plusieurs passages aboutissant à des cours dans lesquelles en ce moment des soldats de la garnison étaient occupés à faire l'exercice, ils s'arrêtèrent devant une large porte sur le seuil de laquelle se tenait en faction un grenadier du régiment de Guyenne.

Ce grenadier était connu du capitaine.

A sa vue, il porta vivement l'arme av&e une précision indiquant un vieux soldat et s'effaça, afin de laisser le passage libre aux arrivants.

Mais avant de pénétrer dans l'intérieur du bâtiment, le capitaine après le salut rendu, s'arrêta devant le soldat et lui demanda :

— Risquetout, depuis quand ta compagnie est-elle arrivée au fort?

— Depuis hier soir, mon capitaine, répondit le

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gre adier flatté d'être interpellé et reconnu par le comte de Viliiers.

— Quand avez-vous pris la garde?

— Ce matin, moi et quinze camarades.

— Bien. Dis-moi , ta compagnie est arrivée à Québec avec son cadre d'officiers?

— Oui, mon capitaine.

— Au complet?

— Au complet....

— Ainsi M. de Grigny est ici?

— Oui, mon capitaine ; à preuve que dès notre arri vée, il m'a envoyé l'annoncer chez vous.

-Ah!

— Mais vous n'étiez pas dans le fort, et ce matin quand je suis retourné prendre de vos nouvelles, Rameau -d'Or m'a annoncé d'un air assez inquiet que vous n'étiez pas encore rentré.

— Ce cher baron i je serai heureux de l'embrasser, fit M. de Viliiers. J'entre chez le commandant. Fais par un de tes camarades prévenir M. de Grigny que je suis de retour.

— Ce sera fait, mon capitaine, mais...

— Mais quoi ?

— Ce sera bien inutile, allez!

— Explique-toi.

— ,M. le baron s'est installé chez vous.

— Chez moi?

— Dans votre appartement même, en disant : Il faudra bien que de Villiers... pardon, mon capitaine, c'est monsieur le baron qui parle;... il faudra bien que de Villiers rentre un jour ou l'autre. Je ne sortirai d'ici qu'après l'avoir embrassé.

— Je le reconnais bien là, dit l'officier en souriant malgré lui. Qu'il m'attende, je ne tarderai pas à le rejoindre.

Et, après un geste amical au grenadier, il franchit le srjuil de la porte , suivi pas à pas par le chasseur Canadien.

Un planton l'annonça au commandant, qui donna l'ordre de l'introduire immédiatement.

M. de Contrecœur, commandant en chef le fort Duquesne, était à cette époque un homme de quarante-cinq ans environ, aux traits sévères, durs même, mais empreints d'une rar ion.

Il était colonel du régiment de Guyenne.

Depuis quinze mois, il habitait la colonie où il était arrivé capitaine.

Esprit d'un grand sens, brave à toute épreuve, résolu, énergique, il cachait une exquise sensibilité de cœur sous des apparences austères, sous une feinte dureté.

Le marquis Duquesne de Menneville, plusieurs fois I mis à môme d'apprécier ses brillantes qualités, taisai: 1 de lui le plus grand cas.

Il l'avait choisi pour remplacer le capitaine Marin, ne manquait pas de le consulter dans les circonstances les plus graves et souvent il agissait d'après ses conseils et ses inspirations.

A l'arrivée du capitaine du Royal-Marine, il se tenait assis auprès d'une table recouverte d'un tapis vert et soutenant une foule de plans et de cartes déployés.

La lecture d'un volumineux manuscrit ouvert devant lui absorbait toute son attention.

En entendant le nom du comte de Villiers, annoncé par le planton, il releva la tête et tendant la main au jeune homme :

— Eh! arrivez donc, déserteur, lui dit-il du ton le plus amical; je commençais à désespérer de vous... sur mon honneur, j'étais inquiet et j'allais envoyer à votre recherche, si vous aviez tardé quelques heures de plus.

— Me voici à vos ordres, commandant.

— Asseyez-vous près de moi ; là, très-bien. Nous avons à causer sérieusement ensemble; et jetant un regard interrogateur sur le Canadien modestement demeuré de!>out et appuyé sur son fusil près delà porte : (Juel garde de corps amenez- vous à votre suite ? ajouta-t-il. N'est-ce pas un chasseur Bois-Brûlé?

— Oui, commandant.

— Et vous répondez de lui?

— Comme de moi-môme.

— La caution est bonne et je l'accepte. Vous pensez qu'il nous sera utile?

— Je l'espère. M. Berger était dévoué à mon pauvre frère qu'il a vu mourir.

— Quoi! vous savez? reprit le colonel dont le visage se rembrunit subitement.

— Oui, monsieur, grâce à ce brave homme, répondit tristement le jeune homme, j'ai vu la place où mon pauvre frère a été si lâchement assassiné et j'ai pu pleurer sur sa tombe. Voilà la cause de ma longue absence.

M. de Contrecœur lui tendit la main de nouveau.

— Nous le vengerons, mon ami, dit-il avec émotion.

— Merci, monsieur, répliqua le capitaine, et faisant un effort sur lui-même pour maîtriser sa douleur ravivée par ce? parole?, H reprit d'une voix ferme : Mon frère est mort à son poste, en soldat ; je prie Dieu qu'il nous réserve à tous une fin aussi belle. Revenons, je vous prie, à ce brave chasseur ; il m'est dévoué comme il l'était à mon pauvre frère; je lui ai dit que j'avais besoin de lui. Vous voyez, commandant, que cela était suffisant, puisque le voilà.

— C'est juste, mais ne l'avez-vous pas nommé Berger?

— En effet, monsieur, je l'ai nommé ainsi.

— Est-ce donc le fameux chasseur si redouté des Anglais et des Indiens de leur parti, auquel es Peaux- Rouges ont donné le nom de...

— Sans-Piste, interrompit le Canadien en souriant, oui, mon colonel, c'est moi.

M. de Contrecœur l'examina un instant avec un mélange d'intérêt et de curiosité.

— Soyez le bienvenu, mon brave, lui dit-il, depuis longtemps je désirais vous connaître, car j'ai bien souvent entendu parler de vos exploits; je remercie M. de Villiers de vous avoir amené. C'est une bonne fortune pour moi en ce moment surtout où j'ai grandement besoin de vous.

— Eh bien! me voilà, mon colonel, répondit-il gaiment, prêt à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.

— Merci, mon ami, je ne tarderai pas à mettre votre bonne volonté à l'épreuve.

— Faites, colonel ; maintenant, comme vous avex sans doute à vous entretenir avec M. de Villiers de choses qui vous regardent seuls, je vous demanderai la permission de me retirer.

— Non pas, s'il vous plaît, diable ! Je ne vous lâche pas ainsi ; demeurez au contraire ; je n'ai rien à dire à M. de Villiers que vous ne puissiez entendre: j'ai à vous demander d'ailleurs certains renseignements.

Le Canadien »alua respectueusement, s'assic sur un

tabouret, plaça son fusil entre ses jambes et se tint prêt à répondre aux questions qui lui seraient adressées.

— - Mon cher de Villiers, continua M. de Contrecœur en se tournant vers le capitaine, j'ai à vous annoncer une bonne nouvelle; le baron Armand de Grigny, pour lequel vous professez une si chaude amitié est

— Je l'ai appris à l'instant, Monsieur, par le factionnaire placé à votre porte.

— Ce diable de Risque-tout est bavard comme une pie ; il lui est impossible de retenir sa langue. Vous n'avez pas vu votre ami, alors?

— Pas encore, Monsieur. Je sais seulement qu'il m'attend dans mon appartement. Vous avez donc demandé des renforts à M. de Menneville?

— Ma foi, non. La compagnie de Grigny m'est arrivée sans que je l'attendisse; je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle n'en est pas moins la bienvenue, surtout en ce moment. Le baron était porteur de dépêches du gouverneur.

— Ah 1 et ces dépêches sont importantes?

— Jusqu'à un certain point. Elles m'annoncent que nos voisins les Anglais se remuent beaucoup, qu'ils font de grands préparatifs, en un mot qu'ils se mettent en mesure de nous tailler de la besogne.

— Tant mieux, Monsieur. Ces nouvelles me sem-

blent bonnes à moi; car nous avons une rude revanche à prendre.

— Et nous la prendrons, soyez tranquille ; malheureusement nos projets se trouvent ajournés.

— Ajournés ! s'écria le jeune homme avec dépit.

— Oh! rassurez-vous. Pour quelques jours seulement.

— Dieu soit loué i Vous m'aviez effrayé, colonel.

— Il ne s'agit que d'un retard de quinze jours, un mois au plus.

— C'est bien long, Monsieur. Et pendant ce tempslà, les assassins de mon frère échapperont sans doute.

— Ils n'auront garde. Au contraire, ils se préparent à nous assiéger. Ils comptent nous prendre sans vert.

— Une telle audace me confond.

— La jeunesse est présomptueuse, répondit en riant le colonel, mais nous ne laisserons pas le temps à ce bouillant major de mettre ses beaux projets à exécution.

— Dieu le veuille, Monsieur.

— Vous avez ma parole, mon cher de Villiers.

— Je n'insiste pas, Monsieur. D'ailleurs, je sais l'ami tié qui vous liait à mon brave et regretté Jumonville. Maintenant, de quoi s'agit-il?

— Tout simplement de leur rendre ce qu'ils veulent nous faire, pas autre chose. Voici, en deux mois, ce que le gouverneur attend de nous : Vous savez que les Anglais qui tentent de nous supplanter partout ont fondé en 1668, il y a tnviron quatre-vingts ans, sur la baie d'Hudson découverte par eux, le fort Kupert?

— Oui, monsieur, je sais cela.

— Eh bien, vous savez sans doute aussi, qu'un an après, une compagnie fut formée pour l'exploitation exclusive des contrées avoisinant la baie d'Hudson, c'est-à-dire pour faire en grand le commerce des pelleteries. Or, soit incurie, soit par un vice inhérent à l'organisation de cette société, malgré le vif désir quelle en a, jamais elle n'a pu réussir a nous faire une concurrence sérieuse. Toujours nous avons eu une supériorité incontestable et incontestée sur nos rivaux. A quoi cela tient-il? Je ne saurais le dire.

— Je vous le dirai, moi, monsieur, si vous le désirez, lit le Canadien en s'inclinant.

— Certes, je ne demande pas mieux.

— Cela tient simplement, colonel, à ce que nos agents sont pjns alertes, plus intrépides que les Anglais; qu'ils poussent sans nésiter leurs aventureuses excursions a des distances considérables dans le Nord, découvrant sans cesse de nouvelles régions d'animaux à fourrures; qu'ils se plient avec une facilité extrême

aux usage?, au genre de vie et jusqu'au langage des indiens avec lesquels ils se mêlent; que par leur gaieté, ieur insouciant courage et leur loyauté, ils se font des amis et des auxiliaires des Peaux-Rouges, épousant des femmes indiennes, se faisant adopter dans les tribus, et oubliant pour ainsi dire la civilisation européenne au milieu des hôtes sauvages qui leur ouvrent leur cabanes. Voilà, mon colonel, les seules causes de cette supériorité.

— En effet, cela pourrait bien être. Vos observations me paraissent d'une grande justesse.

— S'agirait-il de surprendre le fort Rupert? demanda le capitaine.

— Non, pas tout à fait, répondit M. de Contrecœur. Le gouverneur a appris que la compagnie de la baie d'Hudson vient d'expédier, il y a environ un mois, un convoi considérable à destination d'un des ports de la Virginie; lequel? voilà jusqu'à présentée qu'il a été impossible de découvrir. Mais ce détail est quant à présent de peu d'importance. Le gouverneur m'a donné l'ordre d'enlever ce convoi. L'expédition est des plus difficiles, car elle ne peut être confiée qu'à des hommes, non - seulement d'un courage éprouvé, mais connaissant à fond le pays, il faut entrer sur le territoire anglais, s'y engager peut-être à une distance de soixante ou quatre-vingts ligues. Le gouverneur pense, et je partage son avis, que l'enlè-

vement de ce convoi sera d'autant plus sensible à nos implacables ennemis, qu'il les blessera dans leur amour-propre national. Malheureusement, je vous le répète, l'expédition est des plus périlleuses et n'a que très-peu de chances de succès.

— C'est possible, monsieur, mais n'en aurait-elle qu'une seule, cela nous suffirait, je crois, pour la tenter.

— Je le sais bien. Ce qui m'embarrasse, ce n'est pas d'expédier un détachement, mais de le faire assez secrètement pour que nos ennemis n'en aient pas connaissance. Nous sommes entourés d'espions.

— Pourquoi préparer l'expédition ici? Je n'en vois nullement la nécessité. Berger nous servira de guide, n'est-ce pas? Je dis nous, moasieur, parce que je suppose que c'est moi que vous avez choisi pour commander le détachement. S'il devait en être autrement, vous ne m'auriez pas entretenu de cette affaire.

— J'ai pensé vous être agréable en vous confiant cette corvée périlleuse.

— Je vous remercie sincèrement, monsieur. Puisqu'il en est ainsi, faites-moi la grâce, je vous prie, de me laisser régler tout cela avec Berger. Je vous en âonnema parole de gentilhomme et d'officier français, à fins que soient les Anglais, nous leur mettrons un

bandeau tellement épais sur les yeux, qu'ils n'y verront goutte.

- Je vous donne carte blanche, mon cher de Villiers ; agissez à votre guise. Dès ce moment l'organisation de l'expédition vous concerne seul.

— Mille grâces, mon colonel, je ne demande qu'un mois.

— Prenez tout le temps nécessaire, mon ami.

— Dans un mois, j'aurai réussi ou je serai mort.

— Ou nous serons morts, ajouta Berger avec sa placidité ordinaire, morts tous les deux.

— Vive Dieu! voilà qui est parler, s'écria M. de Con. trecœur.

Il allait continuer, mais une voix reprit à leur grande surprise :

— Morts tous les trois, s'il vous plaît.

M. de Contrecœur, le comte de Villiers et le Canadien se retournèrent vivement.

Un officier du régiment de Guyenne se tenait devant ou derrière eux, comme il vous plaira.

Cet officier n'était autre que le baron de Grigny, l'ami de M. de Villiers, l'enfant gâté du colonel commandant le fort Duquesne

FLAN DE CAMPAGNH

Tout d'abord le colonel avait fait un geste de menace et froncé le sourcil avec colère, se promettant de tancer d'importance, de punir môme sévèrement Tindiscret qui se permettait de pénétrer ainsi dans la salle du conseil.

Mais en voyant les deux jeunes gens se précipiter dans les bras l'un de l'autre, l'expression de sévérité qui envahissait son visage disparut et ce fut le sourire aux lèvres qu'il regarda l'écervelé gentilhomme.

Pendant que les deux amis s'embrassaient, M. de Contrecœur ne put s'empêcher de dire gaiment au chasseur Canadien immobile et impassible sur son tabouret:

— Ne croyez pas au moins, mon brave, qu'on manque toujours de la sorte à toutes les convenances, au fort Duquesne.

— La jeunesse est la jeunesse ! grommela le chasseur. Laissez-les faire; c'est une foiie qui se corrige tous les jours.

— Passe pour cette fois! L'étourdi ! ajouta le commandant en désignant le baron de Grigny. Voyei seulement s'il se doute qu'il est devant son chef!

— Attendez, monsieur, votre tour viendra, repartit Berger, en riant doucement.

— J'y compte, ût le colonel sur le même ton. Cependant l'officier de Guyenne disait au capitaine

de Royal-Marine :

— Par tous les saints, je te tiens donc ! Te voilà, c'est bien toi! Il faut que je vienne te relancer jusqu'ici pour mettre la main sur toi.

— Pardonne-moi, mon cher Armand. La faute n'est point à moi. Un malheurs! grand m'a frappé'

— Un malheur? demanda le baron qui ne connaissait pas la nouvelle de la mort de M. de Jumonville.

— Pins tard tu sauras tout. Averti depuis quelques minutes à peine de ton arrivée au fort Duquesne, j'allais en quittant M. de Contrecœur m' empresser de me rendre auprès de toi.

Le baron de Grigny se tournant alors vers le colonel auquel il daigna faire attention, le salua respectueusement.

— Veuillez, je vous prie, monsieur le comte, dit-il, agréer toutes mes excuses pour la façon brusque et...

j déplacée avec laquelle je me suis permis de pénéer céans.

— Vous avez eu deux torts, répartit M. de ontrecœur, voulant essayer de garder son sérieux; eux torts graves, capitaine.

— Lesquels, mon commandant?

— Le premier de ne pas venir au commencement 3 notre entretien, continua-t-il gracieusement, et en langeant de ton; le second, dem'adresser des excu- S. J'allais vous prier de passer au gouvernement.

— Décidément, vous êtes un brave homme, fitBersr, ne résistant pas au désir qu'il ressentait de témoiaer toute sa sympathie à ce chef si intelligent et si ïable.

— Merci, Berger ; mon cher de Villiers, vous serez ssez aimable, n'est-ce pas3 pour mettre votre ami au jurant de notre conversation.

— Oui, mon colonel.

— Ses conseils ne peuvent que nous êtres utiles.

— Les conseilleurs ne sont pas les payeurs, fit senncieusement le chasseur qui peu à peu devenait issi familier avec M. de Contrecoeur qu'il l'était rec le frère de feu M. deJumonville.

— Que voulez-vous dire, mon garçon ?

— Je veux dire que M. le baron de Grigny est Dp généreux pour se contenter de nous donner des mseils.

218 LE FORT DDQUESNE

Cependant, pour obéir aux ordres qui venaient de [ui être donnés, M. de Villiers s'inclina devant le colonel, indiqua un siège à son ami et lui appnt en deux mots ce qui avait été convenu entre lui et M. de Contrecœur. Le gentilhomme prêta la plus sérieuse attention à ce récit succinct.

Vous comprenez baron, ajouta le colonel, que pendant l'absence de votre ami, c'est vous qui le remplacerez ici.

M. de Grigny hocha la tête à plusieurs re-

prises.

- Pardon, Monsieur, fit-il, ne dites-vous pas que je remplacerai M. de Villiers ici pendant son expédition?

- Certes, je le dis, répondit le colonel. En quo cela vousétonne-l-il,s'ilvousplaît,M.lebaron? N'êtes

vous pas après M. de Villes roffîcier le plus anciei

de grade ?

- En effet, Monsieur; aussi ce que vous me faites

l'honneur dp me dire ne m'étonne pa*

- Eb! bien, Monsieur?

Cela m'afflige, Monsieur. Je vous avoue en toutj humilité que je n'ai demandé à tenir garnison au forfe Duquesne que dans le but d'être auprès de mon amti dont j'ai trop longtemps été séparé, de partager se* périls, de vivre enfin de sa vie... Me Permeltrez-vous d'implorer de voire Bienveillance...

- Diable l interrompit en souriant le colonel, penj

dant que les jeunes ?ens échangeaient un serrement de mains, c'est de la plus pure mythologie cela, mon cher baron: vous renouvelez tout simplement Nysus et Euryale, Oreste et Pylade et tous les amis célèbres des temps héroïques.

— G est ainsi. Monsieur, répondit le baron en saluant, vous m'affligeriez réellement en nous condamnant à une nouvelle séparation.

Le colonel se pencha vers M. de Villiers.

— Que pensez-vous décela? ltri dit-il. C'est vous que cette affaire regarde puisque vous êtes le chef de l'expédition.

— Oh! merci, Monsieur, s'écrièrent ensemble les deux jeunes gens. Ainsi vous consentez?

— Pardieu ; mais à une condition.

— Laquelle? demanda le baron.

— C'est que vous ne vous ferez tuer ni l'un ni l'autre. Les officiers comme vous sont rares et j'y tiens.

— Nous tâcherons, Monsieur, répondit en riant le baron. Seulement nous ne pouvons vous l'assurer malgré notre désir de vous satisfaire.

— Maintenant je vous rends votre liberté, reprit le colonel. Vous devez avoir mille choses à vous dire, vous ne quitterez point le fort sans me prévenir, n'estce pas?

— Nous aurons l'honneur de prendre vos ordres et de vous faire nos adieux, colonel.

— Allez donc, Messieurs et à bientôt.

Les jeunes gens se retirèrent, accompagnés de Berger auquel II. de Villiers avait faitsigne de les suivre et queM.de Contrecoeur avait congédié d'un signe amical.

Au lieu de rentrer dans ses appartements, le comte passa son bras sous celui de son ami et toujours accompagné du Canadien, il se dirigea vers une des poternes du fort.

— Les murs ont des oreilles, dit-il en souriant; la place est bourrée d'espions anglais; et pour ce que nous avons à nous dire, mieux vaut le grand air et l'espace sous l'œil de Dieu.

- Bien, murmura Berger avec satisfaction, voilà de la véritable prudence.

Et il prit les devants pour leur servir de guide.

Au bout d'une vingtaine de minutes, les trois hommes se trouvèrent en rase campagne, au sommet d'un léger monticule, entièrement dépouillé d'arbres et que dominait le cours de la rivière.

- Maintenant, dit M. de Villiers, après avoir jeté un regard satisfait autour de lui, nous ne risquons plus d'être entendus; asseyons-nous sur l'herbe et causons.

Avant de continuer notre récit, nous présenterons plus intimement au lecteur le baron Armand de

LE FORT BCQUESNE 221

Grigny destiné a jouer un rôle important dans la suite de cette histoire.

Au physique, le baron Armand de Grignv était un grand et beau jeune homme de vingt-cinq ans au Plus, au front vaste, à l'œil perçant, aux traits régnas à la physionomie loyale, a la poitrine large, à la tulle hardiment cambrée, aux manières élégantes et dont toute la personne respirait un indicible pariurnde noblesse et de distinction.

Le baron, issu d'une de ces vieilles races normandes dont la généalogie remontait à Rollon, possédait une fortune considérable, jouissait d'un crédit solide a la cour et se trouvait en passe de parvenir aux plus hautes dignités d« royaume. Tout à coup, sans que nen motivât une semblable détermination de la part d'un homme si heureux en apparence, M. de Gngny acheta une compagnie au régiment de Guyenne; il donna sa démission de toutes ses charges, puis après avoir brusquement pris congé de ses «mis, il quitta Paris et il alla s'embarquer à Dieppe pour la Nouvelle-France. Il donnait pour prétexte à cette étrange résolution, l'amitié fraternelle qui le hait a M. de Villiers avec lequel il avait été élevé et un désir irrésistible de voir ces mystérieuses contrées d outre-mer sur lesquelles on faisait en Europe de si émouvants récits.

Ses amis n'avaient accepté qu'avec des sourires

d'Incrédulité les raisons plus ou moins plausibles mises en avant par le jeune homme afin de justifier son départ à leurs yeux : mais ce fui vainement qu'ils essayèrent de découvrir les motifs réels de l'espèce d'txil volontaire que s'imposait le baron; si ces motifs existaient véritablement, le sccreten était si bien garde que rien n'en avait transpiré au dehors et malgré les plus minutieuses recherches, la curiosité générale demeura inassouvie.

La première personne rencontrée par lui en débarquant était précisément cet ami qu'il venait chercher si loin.

A son arrivée dans la colonie, le jeune gentilhomme avait été reçu ainsi que devait l'être un personnage de su;: nom et de son rang, c'est-à-dire avec la plus vive sympathie; et s'il l'avait voulu, rien ne lui aurait été plus facile que de passer, soit à Québec, soit à Montréal une existence toute de fêtes et de plaisirs.

Mais telle n'était pas l'intention du jeune homme. A peine arrivé, il prit le commandement de sa compagnie, s'occupa sérieusement de ses devoirs militaires, qu'il semblait prendre à cœur de remplir avec la plus scrupuleuse exactitude.

Il ne profita de l'influence que lui donnait son nom que pour réclamer à chaque occasion les postes les plus dangereux et tes missions les plus péril-

iduite aussi extraordina*^ de la p; ri d'un ou de fortune ne pouvait d . rit l'attention sur - 1 1 î , loi

attira la bienveillance et Festin raies. To

le faisant passer aux yeux de ses camarades pour un nomme d'un caractère singulier et incompréhensible, elle le posait sur un piédestal glorieux.

Seul, M. de Villiers son ami, s'étonnaitsans cependant lui en faire l'observation, de sa conduite bizarre. Il 8 'affligeait de le voir jouer chaque jour avec une insouciance railleuse sa vie dans des rencontres obscures et sans gloire, soupçonnant peut-être avec ra^on que l'humeur belliqueuse du baron et la gaîté souvent forcée qu'il affectait en public, cachaient une blessure secrète et toujours saignante. Il aimait trop réellement le fier jeune homme pour essayer mal à propos de provoquer sa confiance et de pénétrer malgré lui dans le secret de ses douleurs. Ecartant au contraire avec soin tout prétexte d'explication entre le baron et lui, le comte feignait de ne pas remarquer le changement qui s'était opéré dans le caractère autrefois si calme et si réservé de son ami et d'accepter comme vraie son insouciance et sa gaîté dont les éclats dégénéraient si souvent en sanglots étranglés. Il atteodait patiemment que l'occasion s'offrît de déchirer le voile que celui-ci avait vainement essayé d'épaissir autour de sa personne.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur le baron de Grigny dont le caractère se développera aux yeux du lecteur au fur et à mesure que nous avancerons dans cette histoire, et nous reprendrons notre récit trop longtemps interrompu.

Ce fut M. de Villiers qui au bout d'un instant entama l'entretien.

— Ainsi, mon cher Armand, dit-il d'une voix affectueuse au baron, ce n'est pas une plaisanterie, vous êtes bien réellement dans l'intention de nous accompagner ?

— Pardieu, mon cher Louis, répondit en riant le jeune homme, je trouve votre question précieuse. Ne me suis-je pas offert de mon plein gré? suis- je de Bordeaux ou de Versailles?

— Vous vous êtes offert en effet, mon ami, cependant, pardonnez-moi si j'insiste, je n'ai pas pris cette offre au sérieux.

— Et vous avez eu tort, mon cher Louis, rien n'est plus sérieux.

— Réfléchissez, je vous prie, que cette expédition sort complètement des règles ordinaires.

— C'est justement ce qui m'enchante. Nouveau venu en ce pays dont je connais à peine le littoral, je serais charmé de faire en votre compagnie surtout une tournée d'exploration dans l'intérieur. Ainsi, brisons là, ai vous tenez à m'être agréable; ma détermination

est prise irrévocablement, et à moins d'un refus catégorique de votre part

— Refus que vous n'avez pas à redouter, mon ami, interrompit vivement le capitaine, votre présence m'est trop précieuse, vous le savez, pour que j'essaie àù m'en priver. J'ai cherché à vous faire comprendre que l'expédition que nous entreprenons, fort périlleuse en elle-même, n'offre aucune compensation de gloire ou de profit; vous insistez, c'est bien, n'en parlons plus, vous serez des nôtres.

— Merci, Louis, merci du fond du cœur. Vous n'imaginez pas le plaisir que vous me faites en me parlant ainsi. Donc, voilà qui est convenu.

— Oui, fit M. de Villiers avec un soupir étouffé. Vous avez ma parole, maintenant occupons-nous de notre affaire, arrêtons notre plan de campagne.

— Quant à cela, cher ami, je décline toute responsabilité, moi ; je suis trop neuf dans cette guerre, pour émettre un avis quel qu'il soit.

— Voyons, Berger, puisqu'il en est ainsi, c'est à toi de parler, mon camarade, reprit-il en s'adressant au Canadien qui, assis à quelques pas, avait semblé n'attacher qu'un médiocre intérêt à la conversation des deux jeunes gens.

En s'entendant interpeller ainsi, le chasseur releva la tête comme un cheval de guerre aux premiers sons

de la trompette sonnant la charge, et se tournant ver» te capitaine :

— Je suis à vos ordres, monsieur Louis, dit-il, que désirez-vous savoir ?

— Mon ami, tu es un vieux coureur des bois. M. de Grigny et moi nous sommes au contraire des Français ignorants. Instruis-nous donc de quelle manière il nous faut procéder, afin de mener à bien l'expédition dont nous sommes chargés.

— Hum! dit-il, ce n'est pas facile, à vous parler franchement, monsieur Louis, nous ne sommes point ici en France où les routes sont toutes tracées et où par conséquent on n'a qu'à les suivre, sans compter que nous devons nous attendre à trouver sur notre passage des ennemis de toutes les couleurs, blancs ou rouges, hommes féroces et bêtes fauves.

— Très-bien. Maintenant supposons qu'au lieu de me donner la direction de cette expédition, M. de Contrecœur te l'eût donnée à toi, comment aurais-tu manœuvré pour réussir? En un mot quelles eussent été tes dispositions?

— Eh! eh ! fit-il entre ses dents, on ne sait pas trop.

— Parle hardiment, mon ami, tu es homme de bon conseil, nous faisons le plus grand cas de ton expérience.

— Ma foi, monsieur Louis, répondit avec une bonhomie enjouée le Canadien, puisqu'il en est ainsi, jd

serai franc avee vous et je vous dirai ma façon de penser sans tergiverser. Vous en ferez ce que vous voudrez, après tout.

— C'est ce que je désire, mon ami.,. Parle.

— Pour lors, voici ce que je ferais, moi ; les contrées que nous avons à traverser sont pour la plupart des déserts parcourus seulement par des Indiens nomades ; nous ne devons espérer de rencontrer ni routes, ni villages. Plus nous avancerons vers le Nord, plus il nous faut attendre à trouver d'obstacles, de difficultés et d'ennemis à combattre. Me comprenez-vous bien, monsieur Louis?

— Parfaitement, mon ami, continue.

— Ce n'est donc pas une expédition militaire que nous faisons, nous ne sommes plus des soldats, mais des chasseurs.

— Fort bien. Après?

— Donc si nous prenons avec nous des soldats de Guyenne ou de Royal -Marine, marchant au pas avec leurs fifres et leurs tambours, nous devons nous attendre, malgré leur courage et leur discipline, à ne pas cheminer un jour entier sans donner dans une embuscade où nous laisserons nos chevelures. Les Indiens avertis de notre arrivée nous guetteront et nous massacreront sans que nous ayons seulement le temps de songer à nous défendre.

— Ce raisonnement est fort j udicieui. Alors, a ton avis?

— A mon avis, M. Louis, il vaut mieux laisser les soldats au fort Duquesne où ils sont très-utiles, et prendre avec nous des chasseurs du pays, habiiués à suivre les sentes des forêts, connaissant à fond les ruses indiennes et, par conséquent, seuls capables de nous conduire où nous voulons aller.

— Bien. Rien n'est plufc facile; justement, il y a en ce moment au fort des Canadiens qui, j'en suis convaincu, ne demanderont pas mieux que de nous accompagner, en leur donnant une bonne solde, bien entendu.

— Ce n'est pas cela, sauf votre respect, M. Louis, dit le chasseur. Les Canadiens qui sont dans le fort ne peuvent nous convenir, voici pourquoi. Nous sommes entourés d'espions, ici, vous le savez; aussi vous n'aurez pas plutôt essayé d'enrôler des hommes que déjà ils auront deviné dans quel but vous le faites. Les Anglais seront prévenus, ils se tiendront sur leurs gardes et tout sera manqué.

— C'est vrai, mais que faire alors? le cas est difficile, tu en conviendras.

— Nullement, M. Louis, rien n'est plus simple au contraire.

— Ah! par exemple, si tu peux me prouver cela?

— Vous allez voir. Je vous quitte, vous et votre ami. Vous rentrez dans le fort. En vous promenant, vous avez soin de dire assez haut pour qu'on

vous entende que les frontières étant tranquilles, M. de Contrecœur vous a permis de vous absenter pour aller pendant quelques jours à la chasse. Vous quittez ce soir vos uniformes pour prendre le costume du pays. Vous vous faites suivre chacun par un homme résolu dans lequel vous aurez toute confiance; et après avoir salué le commandant vous partez du fort.

— Très-bien, mais après?

— Après, je vous attends dans ma pirogue à la baie des Marmousets ; vous vous embarquez et je vous conduis n'importe où, à ma plantation par exemple. Une fois là, vous chassez sans vous occuper d'autre chose. Pendant ce temps-là, moi à qui naturellement ou ne fait pas attention, et qui par conséquent suis libre de mes mouvements, je réunis une troupe de chasseurs, tous hommes d'élite, connus par moi, des bois-brulés pour lesquels le désert n'a conservé aucun secret.

C'est l'affaire de deux ou trois jours au plus. Je m'adjoins quelques éclaireurs indiens Hurons ou Algonquins fidèles pour battre l'estrade, puis, lorsque tout est prêt, je vous rencontre par hasard pendant une de vos parties de chasse, vous prenez le commandement du détachement ; nous partons et à la grâce de Dieu.

VoilC mon planv M. Louis, il est simple comme

vous voyez, mais je le crois bon. Si vous en avez un meilleur à me proposer, je ne demande pas mieux que de l'accepter.

— C'est inutile, mon ami; ton plan est excellent. Je le suivrai de grand cœur. Il offre à mon avis toutes les conditions de succès désirables. Qu'en pensez-vous, Armand?

— Moi, répondit ie jeune homme, tressaillant, comme s'il se fût éveillé en sursaut, je pense, mon cher Louis, qu'il nous serait impossible de trouver mieux et que par conséquent nous ferons bien de nous en tenir là, sans nous rompre la tête à chercher davantage.

— Bien dit, sur mon âmei Ainsi, voilà qui est convenu, mon vieux Berger, sauf une légère modification, toutefois.

— Laquelle, M. Louis?

— C'e^t que, pour certaines raisons à moi connues, le départ ne peut avoir lieu aujourd'hui.

- Bon et quel jour voulez- vous partir alors ?

— Demain, si cela t'est égal.

— A moi, parfaitement, M. Louis.

— C'est entendu, mais a quelle heure alor

— Au coucher dû soleil, s'il vous plan : c'est l'heure où d'ordinaire les chasseurs vont se mettre à faffût. Votre sortie du fort n'étonnera personne.

—C'est vrai; tu n'oublies rien. Ainsi à demain soir.

LE FORT DUQTJESNE 231

— À demain soir, répondit-il en se levant. — - Parfait! et toi, que vas-tu faire d'ici là»

— Tout préparer pour le voyage. Au revoir, M. Louis, et la compagnie.

— Au revoir, mon ami.

— Bonne chance, mon brave, dit le baron.

Le Canadien jeta son fusil sous son bras, descendit le monticule et s'enfonça dans les bois qui bordaient la rivière, de ce pas gymnastique et cadencé particulier aux Indiens et aux chasseurs.

— Je crois qu'il est temps de rentrer, fit observer le comte.

— Bah I pourquoi cela ? répondit son ami, nous avons le temps, d'ailleurs nous sommes très bien ici?

M. de Villiers regarda fixement le jeune homme :

— Vous avez a me parler, Armand, lui dit-il?

— En effet, répondit celui-ci, mais je n'ai que deux mots a vous dire.

— Est-il donc nécessaire que vous me les disiez ici?

— Je ne sais; pourtant je vous rappellerai vos paroles: les murs ont des oreilies.

— C'est donc un secret?

— Non, c'est un avertissement.

— Hein I un avertissement. Vous savez que je ne vous comprends pas du tout, mon ami.

— C'est probable, mais en deux mots vous serex au fait.

— Parlez alors, je vous écoute.

— Mon cher Louis, vous avez dû recevoir une lettre de moi, il y a quelques jours.

— Effectivement, j'en ai reçu une.

— Bon! Vous rappelez-vous ce qu'elle contenait?

— Je vous avoue que je n'en ai gardé qu'un vague souvenir.

— Je m'en doutais. Permettez-moi, puisqu'il en est ainsi, de vous rappeler que je vous parlais assez longuement d'une certaine dame connue et méconnue par vous, mon cher Louis.

— La comtesse de Maleval ?

— C'est cela môme. Vous souvenez-vous de ce que je vous disais à son sujet?

— A peu près, mais je vous avoue que cela ne m'a que très médiocrement intéressé.

■ C'est un malheur, car c'est fort intéressant pour vous.

— Que voulez-vous dire, mon ami?

— Je veux dire que si la comtesse vous a voué une haine implacable, si elle a juré de tirer de vous une vengeance terrible, entre un homme perdu et vous, la différence n'est pas grande.

Le comte haussa les épaules.

— Que m'importe ? dit-il avec dédain, haine de

femme est un feu de paille qui s'éteint aussi vite qu'il s'allume.

— Dieu vous garde, mon ami, répondit le baron d'une voix altérée, d'être en butte à une de ces baines que vous méprisez tant. Elles sont à craindre, croyezmoi.

— Mais ne le suis-je pas, d'après votre dire, cher Armand ? reprit Louis de Villiers avec insouciance.

— Il se peut que je me trompe ; j'espère que cela est, je le désire surtout.

— Alors, à quoi bon nous inquiéter?

— Ecoutez, Armand, j'espère que je m'abuse et que mes craintes sont exagérées. Le créateur n'aura pas sans doute voulu mettre à la fois sur la terre deux créatures aussi implacables.

— Heinl de qui parlez-vous donc là, baron?

— Rien, rien, mon ami, reprit vivement le jeune homme. Ne faites pas attention a des paroles vides de sens et qui ne se rapportent en aucune façon au sujet que nous traitons.

— Soit, continuez, mon ami.

— Je vous disais donc qu'il est possible que je me trompe; pourtant j'ai comme un pressentiment d'avoir deviné le caractère de cette femme, ajouta- t-ii avec un soupir.

— Ebl bien, répondit le comte avec étonnement, où voulez-vous en venir?

234 LE FORT DUQUES>~E

- a ceci : elle a disparu de Québec sans que personne s-;cne ce qu- levenue.

— Bah ! peut-être est-elle partie pour la Frai

— Non, repartit le jeune homme. Elle n" femme à quitter ainsi la partie,

— Que soupçonnez-vous?

— Je la soupçonne de s'être enfoncée dans l'intérieur des terres.

— De notre côté?

— Oui.

— Ah! ah ! fit le coati* ei iourlant. Ce serait alors une idée ixe, une résolution bien arrêtée chez elle, de me faire disparaître de la surface de ce monde misérable.

— D'autant plus que la comtesse a entraîné à sa suite une douzaine de bandits, des coupe-jarrets de la pire espèce.

— Quel sérail !

— Vous riez, Louis, vous raillex... Tous avei tort. Je vous jure que vous jouez avec le feu.

— Etes- vous plus prudent que moi, Armand? fit sérieusement le comte de Villiersen regardant ce dernier bien en face.

Le baron de Grigny détourna les yeuxet cherchant, à faire bifurquer la conversation, il reprit:

— La nouvelle du départ de la comtesse de Maie val m'a effrayé pour vous, mon cher et seul ami.

Je vous ai écrit et j'ai suivi ma lettre fie près, comme vous le voyez. A deux, nous conjurerons plus facilement ce danger peut-être imaginaire.

— Je vous remercie d^ votre ve« ue, Armand, mais pourquoi prendre tant de précautions, pour chercher à me faire comprendre que la situation est tendue et peut-être périlleuse? De deux choses Tune, ou comme vous l'insinuez en hésitant, le danger est imaginaire, et alors vous ne vous seriez pas mis en quatre pour venir me rejoindre.

— Mais, mon affection pour vous?

— Laissez-moi finir.,, où le danger existe et je suis. ou plutôt nous sommes assez braves pour nous en soucier comme d'un nuage qui passe.

— D'accord. Cependant cette femme....

— Je la connais... un peu, mon ami, ajouta le comte de Viliiers souriant. Quoi qu'il en soit, elle me tuerait volontiers le lundi, quitte à ne pleurer le mardi.

— C'est cela.

— Mais à quoi bon nous préoccuper d'elle et de ses désirs de vengeance au moment où nous partons pour une expédition dont ni vous ni moi ne reviendrons peut-être pas?

— Vous avez raison. Quand partons-nous?

— Demain.

— J'eusse préféré partir ce soir.

236 LE FORT DUQUES>'E

— Enfant!

— Louis ! Louis ! Notez ces paroles dans votre mémoire.

— J'écoute.

— La haine d'une femme est plus à craindre que celle de dix hommes.

— Basi.

— Ne vous récriez pas... je suis une preuve vivante de... mais ne m'interrogez pas... vous me regardez avec surprise... Oui, Louis, oui... moi aussi j'ai passé par là : et quand ces souvenirs se réveillent, je me reprends à trembler doublement pour vous et pour moi.

— Mon cher Armand, pourquoi ne m'avoir jamais confié...?

— Un secret qui vous pèserait autant qu'à moi... non... l'heure n'est point arrivée de cette confidence,

Et le jeune homme rendu sombre malgré tous ses efforts, ne chercha point à lutter plus longtemps contre ses idées noires.

Il dit au comte de Villiers :

— L'heure passe, rentrons.

Et revenant sur ses pas, il reprit le chemin du fort Duquesne: le comte suivit son ami, devenu pensif par ces dernières paroi es.

Us rentrèrent au fort, sans avoir échangé un mot de plus.

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