‹ Le Fort DuquesneChapitre 15 sur 32 · LU DEPART · texte numérisé non relu

LU DEPART

Le comte de Viliiers sortit de la forêt sans se préoccuper davantage du misérable aventurier si agréablement accommodé par lui.

Il reprit la route du fort Duquesne.

Cependant, sans s'en rendre compte, tout en cheminant, il jetait des regards inquiets à droite et à gauche, sur les buissons et sur les fourrés.

11 tenait la main sur la poignée de son épée, prêt à dégainer à la moindre alerte.

La double attaque dont il avait failli devenir la victime lui donnait fort à réfléchir.

Tout était bien clair pour Jui : l'aventurier l'attendait pour iui chercher une mauvaise querelle et le tuer roide. Le* individus dont les billes avaient troué soi* ena; eau a un pouce de sa tète étaient non pas des

chasseurs maladroits, mais bien des bravi embusqués sur son passage pour l'assassiner.

Mais qui pouvait avoir un si grand intérêt à sa mort?

11 ne se connaissait point d'ennemis, n'ayant jamais, à sa souvenance du moins, fait de mal à personne; de plus, il était trop nouveau dans la colonie pour avoir excité contre lui une si grande haine.

Le souvenir de la comtesse de Maie val traversa sa pensée, mais il repoussa bien loin l'idée que cette femme qu'il avait aimée, qui appartenait au meilleur monde, et dont rien dans la vie passée ne justifiait un pareil soupçon, eût ainsi de sang-froid, par dépit d'amour, comploté sa mort.

C'eût été pousser loin le désir de se venger d'un abandon qui, à sou compte à lui, l'homme aux nombreuses bonnes fortunes, n'avait rien que de très-naturel.

Ce n'était point admissible.

Quel était donc cet ennemi implacable ?

Etait-ce une haine indigène?

Le coup venait-il des Anglais ?

Le comte de Villiers s'arrêta plus volontiers à cette dernière idée.

Les Anglais, qui quelques jours auparavant, avaient fait tomber ton frère, M. de Jumonville, dans un si odietx guet-apens, pouvaient bien avoir intérêt a se débat casser ue lai, son vengeur présumé.

Mais, toutes réflexions faites, il reconnut l'inanité de cette supposition.

Il finit par en rire.

Les Anglais savaient-ils seulement si le comte de Jumonviile laissait un frère?

La position secondaire du comte de Yilliers,sa toute récente venue dans la colonie, ne lui donnaient pas malgré sa bravoure et sa témérité, une importance telle qu-3 les représentants du gouvernement britannique dussent en venir à de semblables extrémités contre lui.

Le jeune homme se creusait vainement le cerveau à chercher la solution de ce problème.

Aucune lueur n'éclairaitles ténèbres qui entouraient l'audacieux attentat dont il avait failli être victime.

Par moments, il se prenait à douter de la réalité (les coups de feu qu'il avait essuyés; mais les Irons de son chapeau étaient là.

De guerre lasse, il finit par renoncer à chercher plus longtemps à percer ce mystère.

Il résolut de laisser aller les événements et de s'en lier au temps, ce grand découvreur des choses cachées, qui probablement, lorsqu'il y songerait le moins, lui révélerait la vérité.

Il en était la de ses réflexions lorsqu'il atteignit les glacis de la forteresse et qu'il rencontra son ami Armand de Grigny.

Le uai'uu venait au-devant de lui.

Les *.1eux jeunes gens se joignirent à quelques pas seulement de la poterne.

— Pardieu! dit le baron en serrant la main du comte, c'est affaire à vous, mon cher ami, de vous échapper ainsi, sans rien dire à personne. Que diantre!...

— Ma foi, vous dormiez de si bon cœur ce matin, répondit en riant M. de Vilîiers, que je me suis fait scrupule de troubler votre sommeil.

— Vous avez eu mille fois tort. Moi qui ne suis ici que depuis vingt-quatre heures, et qui, par conséquent, ne connais pas les environs, j'aurais été charmé de faire, en votre compagnie, un tour dans la campagne, que Ton dit fort belle, et cela d'autant plus que devant partir ce soir même, l'occasion ne se retrouvera pas de si tôt pour moi d'admirer les points de vue accidentés de la Belle-Rivière. Vous êtes un égoïste, comte.

— Je l'avoue; du reste, j'ai failli payer cher cet égoïsme

— Que voulez-vous dire: auriez- vous couru un danger? Je vous en voudrais de ne pas m'y avoir mis de moitié. Vous savez toute mon affection pour vous.

— Oui. mon ami, j'ai couru un danger, deux même. Mais ne vous hâtez pas de me blâmer; j'ignorais complètement, en sortant ce matin, à quoi je m'exposais. Ma promenade était toute pacifique. Je ue m'attendais pas au dénoûment qu'elle a eu.

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— \uus m'inquiétez: que vous est- il donc arrivé?

— Tout simplement ceci, mon ami, que d'abord on a tiré sur moi comme à la cible, si bel et si bien que... voyez! voilà les trous des balles qui ont traversé mon chapeau.

— Diable ! c'est sérieux, ,ela, et sans doute xàhé avez un peu massacré les assassins?

— Pas le moins du monde! Je ne les ai seulement pas aperçus; mais, à leur place et en courant après eux,. j'ai donné du pied sur un grand escogriffe à face patibulaire, lisant assis au pied d'un arbre. Ce monsieur m'attendait là sans doute dans la louable intention de m achever, au cas où je n'aurais été que blessé par ses acolytes. Je l'ai échappé belle !

— Mais c'est toute une tragédie que vous me contez là ! Vous êtes sauf au moins ?

— Je n'ai pas une égratignure.

— Dieu soit loué! Qu'est-il arrivé ensuite ?

— Il est arrivé que l'escogriffe susdit s'est levé comme un furieux, a dégainé une colichemarde démesurément longue et m'a demandé satisfaction.

— Satisfaction de quoi?

— De toutes les insultes que j'aurais ou lui faire, répondit le comte en riant.

— Bien. Et alors ?

— Alors, nous noua .-"inmes battus,

— Et?...

LE FORTJ)UQUESNE

— Et, ma foi, je crois que je lui ai passé mon épée à travers le corps.

— Vous croyez est charmant. Est-il mort?

— Il doit être pour le moins en fort mauvais état. Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens avaient

traversé les cours de la forteresse et se trouvaient à la porte do leur appartement.

Le front du jeune baron s'était assombri.

— Hum î dit -il, savez- vous, cher ami, que tout cela me semble constituer un très-joli guet-apens.

— C'est assez mon avis.

— Et, pardon si j'insiste sur ce sujet, qu'avez-vous fait de l'escogriffe en question ?

— Que diable vouliez-vous que jen fisse ? Je l'ai laissé là, râlant, sacrant, et recommandant son âme à mons Satanas, qui se sera bien gardé de laisser échapper l'occasion de s'en emparer. Si je sais à quoi elle lui servira, par exemple?...

— Mais vous ne l'avez pas ainsi tué, sans lui demander un peu ses noms et qualités?

— Je n'ai pas eu à prendre ce soin ; avant de dégainer, il m'a défilé une kyrielle de noms plus barbares les uns que les autres. C'est un hidalgo qui descend de Pelage ; il se nomme Don Palamède Bernardo de Bivar y Carpio, il se donne le titre de capitaine.

— El quel homme est-ce?rsepourriez-vouspasme faire son portrait?

— Rien de plus facile. Grand, noir, sec comme un parchemin, des jambes et des bras de faucheux, des yeux ronds, un nez de perroquet, un menton de gauche, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, et des moustaches hérissées jusqu'aux sourcils : un accent circonflexe retourné! Avec cela, la mine et la tournure d'un grand d'Espagne en goguette.

— Cordieu ! s'écria le baron en se frappant le fron il serait curieux que ce drôle fût mon homme !

— Quel homme?

— Un assez ténébreux coquin, cousu de mauvaises affaires, escroc, brelandier et spadassin, que j'ai eu occasion de rencontrer deux ou trois fois à Québec.

— En supposant que ce fût le même, que ferait cela-?

— Pardon, ce doit être le même, insista M. de Grigny.

— Je l'accorde. Après ?

— Après?... Savez-vous où je l'ai rencontré pour la dernière fois, mon cher comte!

— - J'attends que vous me le disiez.

— Sortant de la maison de la comtesse de Maleval, entre dix et onze heures du soir, il se cachait de son mieux.

— Corbœuft

— Vous comprenez, n'est-ce pas?

t* LE FORT DUQUESNE

— Oui, parfaitement, d'autant plus que je me remémore à présent certaines plaisanteries de ce drôle ; ce doit être le même. Voila ce que c'est, m'a-t-il dit, que d'être trop aimé.

— C'est le même, je le jurerais.

— Alors votre opinion est...

— Pardieu ! que le coup vient de la comtesse ; la chère àme a tout simplement voulu vous égorgeter, comme disait le bon pelit roi Charles IX.

— Mais c'est affreux, cela! si affreux que je ne le crois pas encore.

— Ne vous ai-je pas averti?

Le comte se détourna et marcha rapidement vers une des sorties du fort.

— Où allez-vous donc? s'écria le baron en le suivant de son mieux.

— Trouver le drôle, et, s'il n'est pas mort, le confesser si bien qu'il avouera tout.

— L'idée est bonne, seulement vous n'irez pas seul.

— Soit! allons-y ensemble.

— Un moment, prenons des pistolets, on ne sait pas ce qui peut arriver ; rien ne nous prouve que les bandits qui déjà ont tiré sur vous n'aient pas regagné leur embuscade.

— Vous avez raison ; armons-nous donc, mais faisons vite.

LE FORT DUQUESKE 27S

— Patience, mon ami, dit le baron; n'agissons pas à la légère, s'il vous plaît. Cette affaire est beau- 50up plus sérieuse que vous ne le supposez, et avec des ennemis qui procèdent aussi brutalement, on ne saurait user de trop de prudence. Venez !

Les deux jeunes gens entrèrent dans l'appartement, où ils trouvèrent Rameau-d'Or et Risque-Tout occupés à jouera la prime.

Les soldats se levèrent en apercevant leurs maîtres, et ils attendirent respectueusement leurs ordres.

- Pendant que vous allez vous rendre chez le colonel de Contrecœur, dont vous prendrez congé en votre nom et au mien, fit le baron, Rameau-d'Or vous préparera vos vêtements de chasse. Il est inutile qu'au retour de notre promenade, nous rentrions dans le fort ; mieux vaudra, à mon avis, nous rendre tout de suite au lieu désigné pour l'embarquement. Qu'en pensez-vous?

— Je vous comprends et je suis votre conseil, dans quelques minutes je serai de retour.

Et il sortit.

— Maintenant, mes enfants, dit le baron aux soldats, alerte, vous autres; il s'agit de ne pas perdre de temps. Vous êtes de braves garçons dont le comte et moi nous connaissons le dévouement; vous nous accompagnerez dans une expédition que nous allons faire, quittez vos uniformes, préparez et fourbissez vo*

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armes, et ce soir, à six heures, trouvez- vovs tous deux, avec dos bagages, à l'anse des Marigols, où sera le Canadien Berger, avec une pirogue. Vous ie connaissez, Berger, n'est-ce pas, Rameau d'Or?

— Oui capitaine, répondit celui-ci; c'est un rude homme.

— Très-bien, vous attendrez notre arrivée.

— C'est entendu, capitaine, dirent ensemble les deux grenadiers.

— Ah ! ça, je ne veux pas vous tromper, mes enfants ; le danger sera grand là où nous allons î Pouvonsnous compter entièrement sur vous ?

— A la vie et à la mort, capitaine!

— Bien! tout est dit. Ah! une dernière recommandation ; tâchez, autant que possible, que votre départ ne soit pas remarqué. Ceci est de la plus haute importance. Peut-être ferez-vous mieux de vous donner! rendez- vous au dehors et de ne sortir que l'un après l'autre.

— Soyez calme, capitaine, répondit Risque-Tout, nous sommes de trop vieux soldats pour nous laisser : surprendre ou deviner.

-— Donc, plus un mot, et à ce soir !

Tout en parlant ainsi, H. de Grigny avait quitté son uniforme; il venait d'endosser un costume de fantaisie, ressemblant assez à celui adopté par les chasseurs canadiens. Il passait ses pistolets à sa cein-

ture après en avoir visité les amorces, lorsque la porte s'ouvrit. M. de Villiers entra.

— Eîi m'en? demanda le baron.

— Tout est terminé, répliqua le comte; M. de Contrecœur a reçu notre congé, il m'a remis mes intructioos et il nous souhaite une bonne réussite.

— Alors tout est pour le mieux.

— Oui, et nous pouvons partir quand nous voudrons.

— J'attends que vous soyez prêt.

— C'est l'affaire de quelques minutes.

En effet M. de Villiers changea cle cosiume avec une rapidité qui témoignait de son désir de partir au plus vite, si bien qu'il fut prêt au bout de cinq minutes.

Les soldats attendaient.

— Vous avez compris, n'est-ce pas, vous autres? leur dit le baron.

— Soyez calme, capitaine, répondit avec un sourire narquois Risque-Tout, qui affectionnait particulièrement cette phrase d'un laconisme expressif.

— Alors, à ce soir, à l'anse aux Marigots.

Les deux officiers prirent leurs fusils de chasse et sortirent.

Ils se retrouvèrent bientôt dans la campagne, et ils commencèrent à marcher a grands pas, afin de rattraper autant que possible le temps que leur avaient t'ait perdre leurs préparatifs.

27g LE FORT DUQUESNE

Le* Ur'ux jeunes gens, si gais et si insouciants cf ordinaire, étaient sérieux, presque sombres ; non pas qu'ils éprouvassent la pius légère crainte, mais iis ^avaient que leur vie servait d'enjeu daes la partie qu'ils entamaient.

Cette considération, fort grave, suffisait pour les faire réfléchir et les engager a agir avec la plus grande prudence. La réussite de leur mission les préoccupait plus que leur vie.

— Il doit être mort maintenant, dit le comte au bout d'un instant, ne cessant de penser à don Palaffiède.

— Qui sait? repartit le baron. Les drôles de cette espèce ont la vie dure. Dans tous les cas, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Vous rappelez-vous bien l'endroit où vous vous êtes battus? Ce ne doit pas être difficile à retrouver.

— Au besoin, je m'y rendrais les yeux fermés.

En causant ainsi, ils marchaient d'un bon pas, de sorte qu'il ne leur fallut qu'une demi-heure pour atteindre la lisière de la forêt.

— Voici le chemin qu'il nous faut suivre, dit le comte en indiquant du doigt un étroit sentier qui se trouvait un peu à leur droite.

— Bon! je le vois; attendez un instant pour respirer d'abord et prendre nos précautions ensuite. Armez votre fusil et surveillez les buissons, il ne s'agit

pas ici de nous faire Luer comme des coqs do bruyère. Au moindre mouvement suspect dans les taillis : leul

— Ne craignez rien : ce sera fait.

lis s'engagèrent dansla forêt.

Elle était calme et silencieuse, les oiseaux euxmêmes se taisaient, et, blottis sous la feuillée, dormaient la tête sous l'aile. On était à l'heure la pi us chaude delà journée1.

Après quelques détours, ils atteignirent une place assez vaste, complètement dépourvue d'arbres et formant une espèce de clairière.

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