LE CHAUMIERE DU PROSCRIT
Ce fut l'âme débordant de félicité que Louis de Milliers regagna son cantonnement, après avoir accompagné jusqu'au seuil de leur chaumière le proscrit et sa fille qui se trouvaient désormais en sûreté.
Mais une mauvaise nouvelle l'attendait au fort Duquesne.
Le courrier de Québec venait d'arriver; au nombre des lettres apportées par lui, il s'en trouvait une à l'adresse du capitaine de Villiers.
Cette lettre était du baron de Grigny, officier au régiment de Guyenne, l'ami d'enfance de notre héros. Elle lui annonçait que la comtesse de Maleval était parvenue tout récemment à découvrir le stratagème employé par son séducteur pour arriver à se séparer, à se débarrasser d'elle et de son amour.
Furieuse de se voir si lestement abandonnée par ihomme auquel elle avait sacrifié sa renommée et sa vertu ; exaspérée de se trouver chaque jour en butte aux ironiques consolations de ses admirateurs évincés, aux sourires de toutes les femmes envers lesquelles elle s'était montrée si sévère jadis, elle avait juré de tirer une vengeance éclatante de 'ce lâche abandon qu'elle considérait comme une insulte sanglante.
Son amour-propre souffrait autant, plus peut-être., que son amour.
Elle avait fermé sa porte, et virant seule, dans la retraite la plus absolue, à quelques lieues de Québec, elle mûrissait un projet dont l'exécution ne devait pas se faire attendre.
Depuis ce moment, personne n'avait pu pénétrer auprès d'elle.
Elle s'était confinée dans une de ses terres et se laissait oublier.
Le baron de Grigny recommandait sérieusement au comte de Yilliers de se tenir sur ses gardes.
La haine implacable que madame de Maleval lui avait vouée ne reculera devant rien, lui écrivait-il. En plus d'une circonstance, le caractère de cette femme s'était révélé à ses yeux sous un jour effrayant.
11 ajoutait en terminant sa lettre qu'avant peu il re-
LE FORTsDUQUESNE 140
joindrait son ami au fort Duquesne, le gouverneur de la Nouvelle-France devant le charger d'une mission pour le commandant du fort.
Il promettait à son ami des renseignements et des détails plus amples lors de son arrivée.
Tout en haussant les épaules à la lecture de cette missive écrite légèrement, quoique sur un fond sérieux, le jeune homme, au lieu d'éprouver uc sentiment de crainte ou d'appréhension, respira plus à son aise.
La haine de sa dernière maîtresse le déliait entièrement de tout remords envers le passé.
Que pouvait-il avoir à redouter de la haine d'une femme, au fond des terres, dans une retraite où jamais la comtesse n'aurait l'idée ni la possibilité de mettre le pied?
Avant qu'il ne retournât à Québec, sa colère aurait cent fois le temps de s'user et de s'éteindre.
— Et puis, se disait-il en souriant, s'il fallait se préoccuper des menaces de toutes les femmes abandonnées qui ne savent point prendre leur abandon en patience, où irait-on ?
D'ailleurs, l'image d'Angèle était là, qui se plaçait entre lui el le souvenir de sa vindicative créole.
Après quelques minutes de réflexion, il jeta la lettre du baron de Grigny et il n'y songea plus.
. M. de Villîers prouva qu'il ne •onnaiasah pas les fi êine les femmes dont
' s'était fait le cavalier servant.
veugle, et le comte aimait passionlémenl a fille du proscrit.
S'il s'était agi d'une autre, il eût vu clair dans le caractère d^ ces séduisants lutins aux griffes roses, lux regards magnétiques, aux sourires enivrants.
I! eût bien su s me rcés
Tue leur organisation nerveuse, que 1 • tée n : 1 si dangereuses, contre ces sirènes extrêmes lans le bien comme dans le mal. qu'une insulte à leur beauté pousse parfois jusqu'au crime, e ignorance, ou plutôt cette insouciance, devait avoir pour lui des conséquences terribles. Il ne croyait pas à un orage, et surtout à un si prochain.
Tout à l'emportement d'un amour qu'il considérait comme le premier de sa vie, M. de Villiers faisait litière à son passé galant, méprisait les menaces de l'avenir et résumait son existence tout entière dans le présent qui lui offrait des jouissances de cœur infinies.
ns avoir failli au serment que la jeune Canadienne avait exigé de lui. il venait, grâce à un hasard inespéré, d'obtenir l'accomplissement de le plus cher.
LE MM DtJQlJÉêNË UU
Il l'avait vue chez elle sans contrainte, sous les yeux de son père et par le consentement exprès de celui-ci.
En effet, à la suite de leur rencontre providentielle, le vieux planteur et sa fille avaient conduit M. de Villiers et son fidèle Rameau-d'Or jusqu'en vue de > demeure.
Là, s'inclinant cérémonieusement devant îe jeune homme, il avait retenu dans la sienne la mair< fondue par lui.
Puis, après quelques instants de silence et de réflexion, les yeux fixés sur ses yeux avec une ténacité étrange, il lui avait dit :
— Une dernière grâce, Monsieur ?
— Je suis tout à votre dévotion, répondit Louis de ViDiers décidé à tout faire pour acquérir la bienveillance et l'amitié du père de celle qu'il adorait.
— Ne partez pas sans me laisser le nom de l'homme à qui je dois plus que la vie, ajouta le veillard.
— Je me nomme Louis Coulon de Viiliers. Le proscrit tressaillit.
Son interlocuteur continua.
— Je suis capitaine au régiment de Royal-Marine, actuellement en garnison au fort Duquesne.
— Le comte de Viliiers 1 murmurait le père d'Angeie.
— Comte de Viliiers, oui, Monsieur, répartit le
152 LE FORT DUQTJESNE
jeune homme étonné de voir qu'on lui donnait un titre négligé par lui... mai? vous pleurez, monsieur!
Le proscrit essuyait furtivement deux grosses larmes qui tombèrent de ses yeux levés vers îe ciel avec une expression de bonheur indicible.
Mais il se remit promptement et reprit :
— Monsieur le comte, voici ma modeste habitation. Si la réputation qui m'a été infligée par des colons ignorants et injustes ne vous effraie pas, si l'amitié, la reconnaissance d'un homme qui n'a jamais commis un acte de méchanceté ni de forfaiture ne vous semble pas à dédaigner, venez le plus souvent possible vous asseoir à mon foyer. Ma fille et moi, nous nous estimerons toujours très-heureux de vous y recevoir.
Le jeune homme s'était incliné à son tour en signe de remerciement et s'était retiré, maîtrisant avec peine la joie qui le mettait hors de lui-même.
Rameau-d'Or l'avait suivi en faisant une réflexion philosophique sur les vicissitudes des choses de ce bas monde, l'aveuglement des pères pour les amoureux de leurs filles, et ils étaient rentrés au fort Duquesne où la lettre du baron de Grigny attendait le comte de Villiers.
Nous venons de voir l'effet que produisit sur ce dernier la lettre pleine de prévoyance de son ami.
Le lendemain, le jeune officier s'empressa de rendre visite au solitaire.
Les jour? suivants, il reparut.
Cordialement reçu par les hôtes de l'habitation isolée, il finit par prendre une telle habitude de ces visites au vieillard et à la jeune fille que ses pas le conduisaient instinctivement à la chaumière, sans le secours de sa volonté.
Rameau-d'Or ne l'accompagnait plus que rare* ment.
— Il paraît que je gêne mon capitaine, s'était dit le brave garçon, et il ne questionnait même plus M. de Yilliers au sujet du proscrit et d'Angèle.
Du reste on attendait l'officier chaque jour et on le recevait avec les marques non équivoques d'une joie réelle ; si bien que le jeune homme et la jeune fille, aussi libres en présence du vieillard que quand ils se rencontraient seuls dans la forêt, en étaient venus à ne plus regretter ces heures bénies du ciel.
— Quand vous ne venez pas, Louis, lui disait Angèle, dans son naïf langage, il me semble que le soleil ne se lève pas pour notre maison.
Le proscrit qui pour la première fois de sa vie, à la counaissance de sa fille, se départait de ses habitudes de sauvagerie et d'isolement, considérait le jeune homme comme s'il eut été de la famille.
Il prêtait les mains à la liaison, aux amours naissantes des deux jeunes gens.
11 leur laissait la plus entière liberté, allant, ve-
nant, sans autrement s'inquiéter d'eux, demeurant parfois quatre ou cinq heures en courses dans la forêt et ne semblant pas autrement étonné ni mécontent de les retrouver causant ensemble comme â l'heure de son départ.
A part le bonheur que le comte de Villiers trouvait dans ces entretiens avec Angèle, pour laquelle son amour augmentait de jour en jour, le jeune homme s'intéressait de plus en plus à ce vieillard mystérieux.
Pour lui comme pour les autres il s'appelait : le proscrit.
Tout en se révoltant contre la stupidité et le préjugé qui l'avaient jeté si brutalement en dehors de la société, qui en avaient fait le but de l'antipathie ou de la terreur générale, il ne pouvait de temps à autre s'empôcher de se demander si ce malheureux n'avait jamais mérité cette antipathie et ce mépris inexplicables par des actes quelconques, réprouvés par l'honneur.
Mais quand ces pensées lui venaient, un regard jeté sur la loyale figure de cet homme, un sourire de son innocente maîtresse le désarmaient et chassaienl ses soupçons involontaires.
Peu à peu, la confiance finit par s'établir entre le? deux hommes.
Durant leurs longues causeries le comte de Vilïier* avait été à môme d'apercevoir et d'apprécier le/
vastes connaissances, l'esprit cultivé et ia rectitude du jugement de ce vieillard haï par tous, sans que jamais à sa connaissance, il eut causé de préjudice à âme qui vive.
Les ténèbres qui enveloppaient le passé de son hôte, piquaient sa curiosité.
Il se sentait attiré, dominé par cette nature forte, énergique, hautaine, qui acceptait, sans courber la tête, un opprobre immérité.
A l'injustice des colous et des planteurs, le proscrit répondait par Je silence du dédain.
Jamais une plainte ni un murmure ne sortaient de sa bouche.
Il n'avait qu'indulgence pour ses persécuteurs et ses grossiers ennemis ; et si parfois il s'en occupait, c'était pour leur rendre des services dont aucun d'eux ne connaissait jamais l'auteur.
Le comte de Viiliers se le disait avec juste raison : cet homme singulier avait vu des temps meilleurs.
Son existence n'avait pas toujours été réduite à la culture de ce coin de terre isoié.
La fréquentation de ia haute noblesse se sentait en lui.
Ses manières révélaient malgré lui le grand seigneur.
Soit en Europe, soit en Amérique, il avait dû tenir une large place, occuper une position élevée.
Ces pensées avaient tellement germé et travaillé ians l'esprit du capitaine qu'elles étaient pour lui arrivées à l'état de certitudes.
Aussi plusieurs fois, sans en avoir l'air, avait-il essayé de pénétrer le mystère qui voilait la première vie du père de la jeune Canadienne.
Mais tous ses efforts pour l'amener sur le terrain des confidences furent vains.
Le vieillard qui parlait d'une façon si originale et si intéressante ûe toutes choses ne le concernant point, possédait un merveilleux talent pour rompre les chiens dès que le jeune homme mettait la conversation sur ce sujet.
Sans froisser son curieux interlocuteur, il trouvait facilement moyen de le dépister.
Celait a damner un saint.
Aussi l'amant d'Angèie se donnait-il au diable sans avancer d'un pouce dans ses recherches.
Le problème restait insoluble pour lui.
Après un mois d'une fréquentation aussi assidue, il était aussi peu instruit que le premier jour de leur rencontre, sur le nom véritable, sur la naissance et sur ie passé de son hôte.
Cn matin, £. de Villiers arriva à la chaumière de meilleure heure que d'habitude.
Il était venu en chassant a travers la forêt.
li apportait un superbe coq de bruyères.
Le proscrit, occupé en ce moment à laver et à nettoyer son fusil, le reçut en le remerciant.
— Voila qui m'évitera la peine d'aller en quôte de QOtre repas du matin, ajouta-t-il, Angèle va accommoder ce gibier dont je ne suppose pas que vous nous refusiez de prendre votre part. A cette heure., vous ne devez pas avoir déjeuné?
— Ai-je déjeuné, Angèle V demanda gaîment le jeune homme.
— Vous ne devez même pas y avoir pensé, répondit la jeune fille sur le même ton.
— C'est vrai.
— Vous acceptez mon offre, aiors?
— De grand cœur et de grand appétit.
— Reposez-vous. Dans une-demi heure au plus, nous nous mettrons à table, n'est-ce pas, fillette?
— Oui, père, répondit Angèle qui vaquait déjà à ses devoirs de bonne ménagère.
— Voulez-vous que je vous aide, fit l'officier en s'approchant de la fille du proscrit qui commençait à plumer le coq de bruyères.
Elle se mit à rire et se retira.
— Avouez que vous méritiez bien cette réponse dédaigneuse, dit son père.
— Tel père, telle fille, repartit finement le comte de Villiers.
Son hôte n'eut pas l'air de comprendre l'épigramme du jeune homme.
— Quoi de nouveau au fort? demanda-t-L
— Rien que je sache.
— Comment! vous n'avez reçu aucune nouvelle?
— Aucune.
— C'est siûgulier, fit le chasseur avec une certaine insistance qui étonna l'officier.
— Pourquoi?
— Pour... pour rien.
— Vous hésitez à me répondre?
Le vieillard avait eu en effet un moment l'air embarrassé, il répliqua vivement :
— Non pas. Ma question vous étonne bien à tort ; mais tout va si mal dans la colonie... que malgré soi on est toujours sur le qui-vive.
— C'est un peu vrai, le mal existe un peu partout, mais qu'y faire?
Le père d'Ângèle secoua tristement la tète.
— Depuis combien de temps habitez-vous le fort Duquesne, capitaine?
— Depuis plus de deux mois.
— Vous avez passé quelque temps à Québec?
— Oui.
— Et vous ne savez rien de ce qui se passe ici?
— Pas graud'ctiose ; et je ne demande pas mieux
que de compléter mon instruction. Entre nous soit dit, tout ce que j'ai vu m'a paru déplorable.
— Oui, déplorable est le mot, répondit le vieux chasseur avec amertume, et cependant, cette contrée est une des plus richement dotées du Nouveau- Monde. Il aurait été facile d'en faire une magnifique colonie.
— - A qui la faute, s'il n'en est rien?
— A nous tous, répondit sèchement le vieillard.
— Je ne vous comprends pas.
— C'est juste, mais en quelques mots je vous mettrai au courant. D'ailleurs, il n'est pas mauvais que, devant faire un assez long séjour en ce pays, vous sachiez comment les choses s'y passent.
— Je vous serais obligé de m'instruire à ce sujet. Vous devez d'autant mieux le connaître, que probablement depuis longues années vous habitez la colonie.
Un sourire équivoque plissa les lèvres du vieillard a cette question directe.
— Oh! répondit-il avec indifférence, le premier venu pourrait vous renseigner aussi bien que moi : mais n'importe, écoutez-moi, je vous prie.
Le capitaine aurait sans doute préféré causer avec ta jeune fille qui venait du rentrer et mettre le couvert, mai.- comme, somme toute, la question était sérieuse ei îoil intéressante pour mi, il se résigna assez
facilement à prêter attention à ce qu'allait lai dire son interlocuteur.
— Ce que vous me demandez est grave, monsieur, un pauvre malheureux comme moi, mis pour ainsi dire au ban de la société, n'a guère le droiL de porter un jugement sur ceux qui l'entourent, reprit-il tristement. Cependant, j'essaierai de vous satisfaire. Pour entrer du premier coup au cœur de la question, prenez en masse la population du Canada, et dans tous les rangs qui la composent, vous trouverez le même esprit de démoralisation, la même rapacité, la même bassesse.
-Eh quoi! En est-il donc ainsi, dans ce malheureux pays?
— Monsieur, nous marchons a une ruine certaine, cela est évident. Avant dix ans, cette magnifique colonie, qu'on avait nommée la Nouvelle-France, qui nous a coûté des flots d'un généreux sang, ne nous appartiendra plus et sera tout entière passée entre les mains des Anglais.
— Nos ennemis sont puissants, il est vrai; depuis longtemps déjà ils convoitent nos possessions, et avec l'entêtement particulier a leur race, ils essaient continuellement, sans se rebuter jamais, de nous en chasser, mais...
— Oui, les Anglais sont opiniâtres. Chaque tentative qui échoue eat immédiatement suivie par une
tentative nouvelle ; mais si nous n'avions qu'eux à combattre, jamais il? ne réussiraient à nous vaincre. Nos ennemis les plus redoutables se trouvent au milieu de nous.
— Que vouîez-vous dire?
— Quels sont les gens qui nous arrivent d'Europe comme colons? des hommes perdus de vices, des femmes de mauvaise vie pour la plupart. Les chefs de la colonie, ruinés en Europe par des débordements de toutes sortes, viennent ici pour refaire leur fortune, comme ils disent, et tous les moyens leur sont bons pour obtenir ce résultat : prenant l'argent de toutes les mains, sans se préoccuper de la façon dont ils le prennent, ils sacrifient tout à leur cupidité.
— Le tableau que vous me faites là est bien sombre ; pour l'honneur de l'humanité je veux croire qu'il est exagéré.
Le proscrit éclata d'ua rire railleur.
— Les honnêtes gens se comptent ici, dit-il. Leur nombre ne va pas jusqu'à dix. Monsieur le marquis Duquesne de Menneville est un gentilhomme de grande maison, de haute capacité, d'une honorabilité proverbiale qui veut sincèrement le bien. Qu'a-t-il fait depuis son arrivée? Rien.
— Comment ! Rien ?
— Rien, je îe répète, Monsieur; ses réformes ne sont qu'à la surface. 11 ne pouvait en être autrement, vous
m LB PORT DÎJQUÉSïŒ
te reconnaîtrez bientôt. Pour obtenir un résultat, il faudrait arrêter tons les administrateurs de la colonie, les mettre en jugement et leur faire rendre gorge. Le go jverneur n'en a ni le pouvoir, ni la volonté, car il n'ignore pas qu'il se trouve entre les mains de ces administrateurs fort écoutés à Versailles, et qu'un rapport défavorable ruinerait non-seulement sa forlur.e, mais briserait encore sa carrière et anéantirait à tout jamais son crédit à la cour.
Le visage du jeune capitaine s'assombrit.
— Comment se fait-il que vous, dont l'existence s'est écoulée dans les bois, vous sachiez tant de choses q'je j'ignore, et que vous les sachiez si bien?
— Ah! fit-il avec ironie, c'est que nous autres, habitants, ces choses nous intéressent au plus haut point, placés que nous sommes pour ainsi dire, entre l'enclume et le marteau, dépouillés tantôt par les uns, tantôt par les autres sous le plus futile prétexte et cela sans recours d'aucune sorte contre personne
— Puisque vous avez si bien commencé à m'instruire, continuez, je vous prie ; vous me rendrez un véritable service en le faisant et peut-être, grâce au crédit personnel dont je jouis auprès du gouverneur, cette révélation ne serait-elle pas inutile aux intérêts des colons.
Le vieillard secoua la tête en souriant avec amerurne.
LfiîPOËT DÙQtJËSNË iéS
— 11 est trop tard, monsieur, reprit-il. Le mal a jeté de trop profondes racines pour qu'il soit possible d'y apporter un remède efficace; cependant, puisque vous le désirez, je coatioue.
— je vous remercie de cette obligeance.
— Le mal dont je vous parlais remonte haut, Monsieur. Il date de la fondation de la colonie. Voici comment : Lorsque les premiers Français débarquèrent dans cette contrée, ils trouvèrent un pays vierge; habité seulement par des nations Indiennes nomades, belliqueuses il est vrai, passionnées pour la liberté, mais avec lesquelles en somme, à part quelques-unes sans importance pour l'intérêt général, on parvint à s'entendre assez facilement. On contracta des alliances qui assurère-t la tranquillité du nouvel établissement. Pour le bien-être commun, il aurait fallu qu'on laissât chaque colon libre de choisir luimême sa résidence et de s'établir où cela lui plairait; le terrain ne manquait pas, grâce à Dieu. Eh bien, au contraire, on exigea que les nouveaux débarqués se fixassent tous sur le même point. En un mot on fonda une ville avant de songer aux moyens de nourrir les habitants. Puis après cette ville, une seconde, une troisième, que sais- je? de façon que tous les métiers prospérèrent hors le plus utile de tous, celui d'agriculteur, et que les colons mouraient de faim. Ce ne fut pas tout. Le r<u divisa la Nouvelle- France inculte en-
core et presqu'inhabitée en Duchés, Comtés et Seigneuries dont il distribua généreusement les litres et les brevets à une fouie de courtisans qui jamais n'avaient songé à passer la mer et qui expédièrent ici des intendants chargés de veiller à leurs intérêts. Or, ces intendants, pauvres diables toujours sans sou ni maille, n'ont pensé qu'à une chose : s'enrichir ; de sorte que la misère ne fit qu'aller en augmentant et que, malgré les etforts et le dévouement de certains hommes bien intentionnés, elle atteignit enfin, et cela en trèspeu de temps, le point où nous la voyons aujourd'hui,
— Mais quel moyen employer pour remédier à cet état de choses ? demanda le capitaine, vivement ému par ce tableau si sombre de la situation de la colonie.
— Je vous le répète ; il est bien tard, Monsieur ; cependant, peut-être y parviendrait-on ; mais il faudrait trancher dans le vif.
— C'est-à-dire?...
— Délivrer avant tout les colons des intendants ; rendre la terre libre en abolissant les Seigneuries et laisser chacun libre d'exploiter à sa guise.
— Hum! fit le gentilhomme, c'est un moyen extrême.
— Ne as ne ferions en cela que suivre l'exemple de nos voisins les Anglais; de plus, purger le pays des mauvais sujets venus d'Europe, qui ne sont bons à
LE FORTpUQUESNE 163
rien qu'à inoculer aux colons les vices dont ils sont infectas.
— C'est plus qu'une réforme que vous demandez ià, Monsieur; c'est presqu'une révolution sociale.
— Je le sais, capitaine. Aussi en ai-je depuis longtemps déjà reconnu l'impossibilité.
— Mais iî me semble que tous les colons envoyés ici ne sont pas des mauvais sujets ainsi que vous le prétendez. Est-ce que, après la première paix avec les Iroquois,les officiers et les soldats du régirent de Carignan, tous fort braves et surtout fort honnêtes, n'obtinrent pas leur congé à la condition de se fixer dans la colonie?
Un nuage passa sur le front du proscrit dont une pâleur livide envahit subitement le visage.
— En effet, capilaine, reprit-il avec émotion; on distribua même des Seigneuries au plus grand nombre d'entr'eux; et comme la plupart étaient gentilhommes, la Nouvelle-France possède à elle seule à présent plus de noblesse que toutes les autres colonies ensemble.
— Mais que devinrent ces officiers et ces soldats?
— Ils se dispersèrent, ajouta- Ml, d'une voix altérée et se fixèrent sur toute l'étendue du territoire. Beaucoup d'entre eux s'enfoncèrent dans les forêts vierges dans lesquelles ils firent des défrichements. Ils épousèrent des Indiennes, devinrent chasseurs et peu à peu se mêlèrent aux naturels du pays. G est aux
166 LE FORT DUQUESIŒ
descendants de ces gentilshommes qu'on a donné le nom de Bois-brûlés^ à cause de la teinte bistrée que le croisement des races a imprimée sur leur peau.
— Peut-être vous-mêmes êtes-voas un Bois-brûlé, mon hôte?
— Qui sait? répondit-il avec un sourire contraint.
— Une idée, un souvenir m'a toujours tourmenté, murmura le jeune homme.
— Quel souvenir ?
— Un de nos parents faisait partie de ce régiment, de Garignan.
— Ah ! s'écria le vieillard qui se leva, comme s'il avait été atteint d'une balle en pleine poitrine. Voilà votre repas servi, ajouta-t-il brusquement en détournant la tête.
— Ne le partagerez-vous pas, demanda M. de Villiers stupéfait de ce changement singulier dans le ton et les manières de son hôte.
— Nom monsieur le comte, c'est impossible. L'officier allait insister, mais un regard d'Angèle
lui cloua les lèvres.
— Vous m'excuserez, continua le père, je me vois obligé de vous fausser compagnie... Une affaire... un rendez -vous auquel je ne puis manquer .. des voyageurs a qui j'ai promis de servir de guide.
— Ne vous gênez pas, mon hôte, dit le capitaine qui n'eut pas l'air de s'apercevoir que le vieuj
LE FORT DTJQUESNE 167
shasseur cherchait dq prétexte pour s'éloigner. — Merci, capitaine. Je vous laisse avec ma fille. Elle vous empêchera de vous apercevoir de mon absence, ajouta-t-il en souriant.
— Je ferai de mon mieux, père, dit-elle ingénument.
— Bois-brûlé, ou non, capitaine, reprit le proscrit en lui serrant la main, souvenez- vous que je vous suis dévoué corps pour corps.
— Je le sais.
— Si quelque jour vous avez besoin de mon aide, comptez sur moi.
— J'ai foi en vous.
Le vieillard embrassa sa fille et se dirigea vers la porte.
Mais ou moment où il allait sortir, il se ravisa et revenant lentement sur ses pas :
— - Monsieur le comte, avez-vous depuis peu reçu des nouvelles de votre frère? demanda-t-il.
— Non, pourquoi me i ai tes- vous cette question, Monsieur?
— Y a-t-il longtemps qi.e vous ne l'avez vu ? continua-t-il sans répondre à l'interrogatoire du capitaine.
- Je n'ai pas vu M. de Jumonville depuis mon débarquement en Amérique, dit le comte; lorsque j'ai quitté Québec, je comptais le trouver au fort Du-
168 LE FORT i)UQUESNE
qucsne, mais le matin môme de mon arrivée il avait quitté le fort chargé d'une mission par le gouverneur, dont il est aide de camp.
— Une mission auprès des Anglais?
— Oui. Pauvre frère! Comme il a dû regretter de ne pas pouvoir retarder son départ de quelques heures afin de m'embrasser avant de se mettre en route.
— Et depuis lors?
— J'attends son retour impatiemment :
— Dans nos forêts, mieux vaut avoir affaire aux Peaux-Rouges et même aux bêtes fauves qu'aux Anglais, dit le proscrit avec une sombre amertume.
— Que voulez-vous dire ?
— Courage, Monsieur de Villiers, courage ! répondit le Proscrit d'une voix étouffée. Tournant brusquement le dos au jeune homme vivement émotionné par ces paroles énigmatiques, il s'éloigna à grands pas de sa demeure
LES ME^SAGKÎIS
Les deux jeuDes gens étaient demeurés immobiles.
Ce brusque départ, ces paroles d'encouragement empreintes d'une si grande tristesse les avaient frappés do stupeur.
Louis de Villiers s'était senti chanceler.
L'approche d'un malheur pesait sur lui; un douloureux pressentiment lui serrait le cœur.
Un moment, il eut l'idée de se précipiter à la poursuite du père d'Angèle, de le rejoindre et de lui demander l'explication de son sinistre adieu.
Mais la vue de la jeune fille le retint.
Elle ie regardait avec une anxiété touchante.
Elle le sentait souffrir, et elle partageait sa souf france.
11 fit un eiFort et lui dit :
— Angèle, vous ne savez rien, n'esl-ce pas?
Elle lui répondit vivement :
— Rien, rien qui doive vous attrister, vous effrayer.
— Votre père m'a mis la mort dans l'âme.
— Pourquoi vous inquiéter ainsi, mon Louis? mon père ne vous a rien annoncé de positif.
— Peut-être n'a-t-il pas osé être plus explicite sur le malheur qu'il m'a fait pressentir.
— Quel malheur? Pourquoi ces pressentiments? Vous reverrez bientôt votre frère, mon ami.
— Dieu le veuille! mais les derniers mots prononcés par votre père ont retenti à mon oreille comme un glas funèbre.
— Espérez!
— Espoir, dites-vous, Angèleî Votre père lui, m'a crié : Courage. Pourquoi suis-je sans courage? Pourquoi suis-je sans espérance ?
— Vous l'aimez donc bien, votre frère ! interrogeat-elle avec une légère émotion que le capitaine, tout à ses sombres pensées, ne remarqua point.
— Gomme un autre moi-même, répondit-il.
Et se laissant aller au sentiment qui le dominait, il ajouta :
— Pauvre Jumonville ! si beau, si brave, si lovait C'était plus qu'un frère, mieux qu'un ami pour moi.
Sans s'en douter, le frère du comte de Jumonville pari ail déjà au passé de ce frère bien-aimé et faisait son oraison funèbre.
LE FORT DUQUESSE 171
La jeune fille s'en aperçut et voulant changer le cour? de ses réflexions :
— Louis? lui dit-elle de sa voix la plus .caressante.
— Angèie! répliqua le capitaine, cherchant à se* couer sa torpeur et sa tristesse : Qu'avez-vousS? Parlez.
— Est-ce donc cela aimer?
— Oui, chère enfant, c'est cela. L'amour, qu'il soit fraternel ou passionné est un composé de joies et de douleurs, de plaisirs et de peines, de désespoirs et dVspérances.
— - Malheureux qui n'a pas ces joies et ces souffrances!
— Tu dis vrai, Angèie, fit tendrement l'officier.
— Mon Louis, je t'aime bien alors, puisque je ressens, puisque je partage toutes tes appréhensions?
— Tu m'aimes donc, Angèie? s*écria le jeune homme avec passion.
— Vierge Sainte! voilà la première fois que nous nous disons: tu.
— Je ne m'en étais point aperçu; je laissais parlei mon cœur.
— En vous voyant si triste, si malheureux tout à l'heure, j'ai éprouvé comme une défaillance... mon cœur a cessé de battre.
— Vraiment"
— Oui ! J'aurais donné tout au monde pour le ,
elle se reprit pendant qu'il lui baisait les mains, pour vous rendre un peu d'espoir. Mon impuissance m^ désole.
— Cher an o-e !
Il l'écouiâit avec ravissement.
Elle continua.
— N'est-ce pas que mon père est le meilleur des hommes? N'est-ce pas que les autres sont des méchants de ne pas l'aimer? S'il nous a laissés seuls, c'est qu'il a compris ton besoin de consolation.
— Ne parle pas ainsi, Angèle, ne me rappelle pas quo mort itère court un danger que je soupçonne, que ie pressens sans pouvoir le comprendre. Laisse-moi ne voir que toi, laisse-moi lire dans tes yeux toutes les promesses d'un bonheur qui sera nôtre. J'oublierai peut-être des craintes chimériques. Oh ! c'est bien la première fois que j'aime, que j'aime avec mon cœur.
— Moi. c'est la première et dernière fois f murmura la jeune fille du proscrit en posant ses deux mains réunies sur son cœur. Je voudrais toujours vivre comme je suis là, avec toi, près de toi !
Leur ivresse était pure et chaste.
Aucune pensée coupable ne venait à l'esprit du Lovelace. du Don Juan, du blasé coureur de ruelles de Versailles, aux genoux de cette enfant de la nature.
C'est à peine si, entendant un bruit de pas rapides et croyant au retour du proscrit, il osa s'approcher
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d'Angèle, lui mettre un baiser au front et lui dire en tremblant:
— Angèlé, à partir d'aujourd'hui, nous sommes fiancés. Nos âmes sont sœurs. Tu m'appartiens comme je t'appartiens. Désormais, aucunepuissancehumaine ne sera assez forte pour nous désunir. Aussitôt ton père revenu, je lui demanderai ta main.
La fille du proscrit jeta un cri de joie folle et s'élance rougissante et le visage inondé de larmes dans une autre pièce attenante à la salle commune.
Le capitaine inquiet fit un mouvement pour la suivre; en ce moment on frappa à la porte de la chaumière.
II s'arrêta, et après avoir jeté un dernier regard du côté où venait de disparaître la jeuae fille
— Entrez, dit-il.
La porïe s'ouvrit. Deux hommes parurent.
Le premier était un chasseur Canadien, le second un Peau-Rouge.
Leurs vêtements en désordre, usés, tachés de boue et déchirés en maints endroits indiquaient qu'ils avaient fait une longue route.
— Quel que soit îe motif qui vous amène, reprit le capitaine, soyez ies bienvenus dans cette chaumière. Si vous êtes fatigués, voici des sièges, si vous avez faim, sur cette table sont ries aliments. Si vous avez soif, voici à boire. Donc,asf-eycz-vous. buvez et mangez.
Le chasseur Canadien s'inclina on signe de remerciement et faisant quelques pas dans l'intérieur de la chambre.
— Nous sommes fatigués, répondit-il d'une voix sombre, mais l'heure du repos n'a pas encore sonné pour nous. Si grandes que soient la faim et la soif que nous éprouvons, nous avons fait serment de ne point nous reposer, de ne pas boire et de ne pas manger avant d'avoir accompli la mission dont nous nous sommes chargés.
— Faites à votre guise, vous êtes les hôtes de cette demeure. Je n'ai le droit de vous contredire eu rien; s'il vous plaît de garder le silence, je ne vous interrogerai pas.
— Interrogez, au contraire, monsieur, et nous répondrons, car c'est vous que nous cherchons.
— Moi I fit-il avec surprise,
— Vous-même.
— Vous ne me connaissez pas?
— Peut-être, monsieur. Mais, je vous le répète, c'est vous que nous cherchons. C'est à vous seul que nous avons affaire.
— Voilà qui est étrange, murmura le capitaine. Qui donc êtes-vous, vous-mêmes, pour être aussi sûrs de votre fait?
— J'ai l'honneur, n'est-ce pas, de parler au comte Louis Coulon de Villiers? reprit froidement le Cana-
dien. sans répondre autrement à la question qui lui était adressée.
— Je suis en effet le comte Louis Coulon de Yilliers, fit le jeune homme, mais raison de plus, puisque vous savez qui je suis, pour que je sache qui vous êtes.
— Qu'à cela ne tienne, capitaine.
— J'attends, monsieur, dit l'officier avec impatience.
— Moi, je suis Pierre-Jean-Baptis^e Berger, répliqua le chasseur. Celui ci est Kouha-Handè, le chef des Loups -Hurons. Tous deux, nous accompagniuns M. de Jumonville.
— Mon frère t s'écria le jeune homme.
— Oui, monsieur le comte, votre frère, dit le chasseur en baissant tristement la tête.
Entiu, reprit le comte avec joie, je vais donc apprendre des nouvelles de mon frère ! Soyez tes bienvenus, braves gens, parlez, je vous écoute.
— Les nouvelles dont nous sommes porteurs, reprit îe Canadien, ce n'est pas ici que vous devez les apprendre.
— Où donc, alors?
— Venez, capitaine, vous le saurez.
— Ou voulez-vous me conduire?
— Auprès de votre frère!
— Pourquoi ne vous a-t-il pas accompagnés? Qui peut le retenir?
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— Je hp pais vous répondre en c^ moment. Suivezmoi.
— Certes, je vous suivrai, car maintenant je me souviens avoir entendu parler de vous par mon frère comme d'un ami dévoué.
— Dévoué jusqu'à la mort; oui, capitaine, dit le Canadien d'un ton lugubre.
Le jeune homme tressaillit.
— Vous m'effrayez, dit-il. Parlez. Vive Dieu! je suis un homme; j'ai du courage! Mon frère serait-il blessé?...
— Vous le verrez dans quelques instants, capitaine. Alors vous saurez la vérité.
— Je ne vous demande qu'une minute pour prendre congé de la maîtresse de cette habitation.
— Faites, mais faites vite.
— Je vais...
Mais avant que le comte de Villiers eût achevé sa phrase, la porte de la chambre dans laquelle s'était réfugiée la jeune fille s'entr'ouvrit et une voix douce lui dit:
— Suivez ces hommes, mon bien- aimé Louis.
— Vous m'attendrez?
— - Oui, et en vous attendant je prierai pour vous.
— Jeune fille, dit lentement le chasseur canadien, après que vous aurez prié pour les vivants, n'oubliez pas de prier pour les morts.
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— Pour les morts? s'écria-t-elle avec eftroi.
— Oui.
— Que signifie? demanda le comte de Villiers en se tournant vers Berger qui venait de parler.
Berger ne répondit pas.
Angèle lui évita une violente apostrophe, de l'officier, en répétant à ce dernier:
-Allez! allez!
— Soit, fit-il, marchons, compagnons, je vous suis. Et se retournant du côté de la porte toujours entrouverte, il cria à la jeune fille:
— Merci, Angèle, merci, ma bien -aimée! Adieu, bientôt, dans peu, je serai de retour avec lui, avec mon frère qui va devenir le tien.
Un soupir lui répondit et la porte se referma.
LES DEUX FRERBS
Les trois hommes perdirent bientôt de vue 11 chaumière du proscrit.
Uni' pirogue était amarrée dans le petit port.
— Voilà notre chemin, dit le chasseur, en montrant la rivière.
— Celui-là ou un autre, peu m'importe, répliqua le capitaine, pourvu que nous arrivions promptement.
Nous arriverons toujours à temps, lit Berger eu détournant les yeux.
— Vous êtes sûrs que mon frère nous attendra?
— Oui. Il nous attendra.
— Dans combien de temps serons-nous arrivés?
— En moins d'une heure.
— Soit, partons.
Il monta dans la pirogue. Les deux hommes le sui-
virent, saisirent les rames et la légère embarcation commençaà descendre rapidement le courant.
En moins de vingt minutes, elle se trouva dans l'Alleghany, sa course redoubla de vitesse.
Le capitaine était silencieux, les bras croisés sur sa poitrine, la tète baissée, il réfléchissait profondément. Il se sentait peu à peu envahir p.ir une inexprimable tristesse; les façons des deux hommes qui l'accompagnaients lui semblait étranges; leurs réticences obstinées, inexplicables ; il ne comprenait rien à leur conduite et cherchait vainement dans sou esprit les motifs qui pouvaient les engager à agir à son égard ainsi qu'ils le faisaient.
Pourquoi, si son frère était malade ou blessé, ne pas le lui avoir dit tout de suite au lieu de le laisser dans une ignorance qui accroissait son inquiétude, au lieu de la calmer ? Deux ou ferots foi», il avait essayé de les interroger, mais ils s'étaient bornés à détourner tristement la tête, sans rompre le silence auquel ils s'étaient voués.
Bien que Berger eût répondu au comte de Villiers qu'en moins d'une heure il serait rendu auprès de son frère, un plus long temps s'écoula avant que leur pirogue n'abordât.
Une seule fois l'officier, incapable de maîtriser plus longtemps son impatience et son inquiétude, leur
LE FORT DUQTJESNE 181
demanda s'ils étaient encore loin du terme de leur course.
Kouha-Handé n'était point sorti de son mutisme.
Berger lui avait répondu un :
— Nous arriverons, hélas !
Qui lui avait fait froid au cœur.
Enfin la pirogue dévia de la ligne droite, se rapprocha du bord de la rivière et bientôt son avant grinça sur le sable de la plage; les trois hommes sautèrent vivement à terre.
Le chef Indien tira l'embarcation hors de l'eau et il la cacha dans le tronc creux d'un arbre mort, mais encore debout.
— Venez, dit Berger
Ils s'enfoncèrent dans la forêt.
Leur marche fat pénible et longue.
Les deux chasseurs marchaient lentement et comme a regret.
Le jeune homme se contraignait, afin de ne pas leur crier :
— Plus vite !
Enfin, ils débouchèrent dans une vaste clairière. On s'arrêta.
— C'est ici, dit Berger en se découvrant.
— Ici, répondit le capitaine, en regardant autour de lui avec surprise.
— Oui, reprit le chasseur, dans cette clairière.
— Mais, fit le jeune homme avec hésitation, je ne vois personne autre que nous?
— Parce que, capitaine, reprit le Canadien avec une ironie douloureuse, vous regardez sur la terre, au lieu de regarder dessous.
— Ciel! s'écria le comte en chancelant, mon frère!...
— C'est dans ce lieu qu'il a été tué.
— Ûhî malheur à moi! s'écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains et en éclatant en sanglots.
Quelques minutes s'écoulèrent.
Les deux coureurs de bois se tenaient silencieux et mornes auprès de cet homme si fort et si brave, que la douleur avait terrassé et qui pleurait comme une faible femme, comme un enfant.
Soudain, il releva la tête et le visage pâle, les yeux étincelants, le regard fixe, il se dirigea vers une légère éminence qui se trouvait au centre de la clairière.
— C'est là que vous l'avez mis, n'est-ce pas? dit-il,
— Oui, répondit sourdement le chasseur.
Le capitaine tomba sur les genoux et pria.
Cette prière fuî longue, entrecoupée de sanglota déchirants.
Berger, agenouillé près de lui, priait aussi.
Le chef Indien, malgré l'impassibilité qui caractérise sa race, debout derrière les deux hommes,
courbait tristement la tête et les contemplait avec une expression de sympathie et de pitié aussi touchante que leur propre douleur.
Eaûn le capitaine se releva. Il essuya ses larmes et serrant avec force le bras du Canadien :
— Maintenant, fit-il d'une voix brève et hachée par le désespoir; maintenant vous qui l'avez vu mourir, dites-moi comment il a été frappé, pour que je connaisse ses assassins et que je puisse le venger.
— Vous avez dit vrai, capitaine, répondit le chasseur. Votre frère a bien réellement été assassiné et cela dans un lâche, dans un odieux guet-apens.
— Parlez, mon ami, parlez , je vous écoute, car, j'en suis certain, si vous m'avez conduit ici, c'est que vous avez compris que sur sa tombe seule devait m'eire fait le récit de sa mort. Dites-moi bien tout. Je veux connaître jusque dans ses plus infimes détails le crime dont il a été victime.
— Ecoutez-moi donc, capitaine, et je vous dirai comment les choses se sont passées.
— Asseyons-nous près de cette tombe, reprit le capitaine. Mon frère assistera invisible à ce récit et Dieu permettra que son esprit m'inspire là conduite que je devrai tenir pour tirer de ses assassins une éclatante vengeance.
Berger prit alors la parole et rapporta dans les plus minutieux détails les faits tels qu'ils s'étaient passés.
Le récit fut long et souvent interrompu par les larmes du jeuae homme et ses exclamations de colère et de douleur.
Depuis plusieurs heures déjà, le soleil était couché. One nuit profonde couvrait la terre, aucun des trois hommes ne semblait s'en apercevoir. Berger parlait toujours et ses auditeurs l'écoutaient avec un intérêt sans cesse croissant.
Enfin il s'arrêta.
— Merci, dit le jeune homme, en pressant la main du chasseur. Merci de m'avoir instruit aussi bien ; je n'aurai garde d'oublier le nom des deux assassins. I s sont à jamais gravés dans ma mémoire ; les soldats obéissent, seuls les chefs sont coupables. Ward, Georges Washington... un jour nous nous trouverons en présence et alors...
Il n'acheva pas sa pensée et redevint silencieux.
— Capitaine, frit Berger au bout d'un instant, j'étais dévoué à votre frère, disposez de moi.
— Merci, j'accepte, répondit-il. Je sais combien il vous aimait. J'essaierai dele remplacer auprès de vous.
11 y eut un nouveau siience.
Ce Tut encore Berger qui le rompit. Le comte de Vuliers, perdu dans ses pensées, semblait ne plus avoir conscience, ni de l'endroit où il se trouvait, ni de ce qui se passait autour de lui.
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— Capitaine, dit doucement le chasseur, il serait temps, je crois, de songer à nous retirer.
— Pourquoi donc ? répondit-il eu le regardant avec éionnement.
— La nuit s'avance, monsieur, et nous sommes dans un désert.
— Qu'importe? reprit le jeune homme; puis après un moment de réflexion: Je saurai retrouver mon chemin, dit-il, laissez-moi seul, j'ai besoin de demeurer quelques heures encore auprès de la tombe de mon frère. Qui sait s'il me sera permis d'y revenir jamais !
— C'est bien, je n'insiste pas, capitaine
— Vous parlez ? Adieu, mon ami.
— Non, je reste. Ne vous ai-je pas dit que j'étais à vous. Je ne vous abandonnerai pas seul ici.
— Qu'ai-je à redouter?
— Rien probablement, mais comme cela m'es* parfaitement égal de passer la nuit ici ou ailleurs, je bivouaquerai auprès de vous.
— A votre aise et merci.
— J'ai l'honneur dé vous faire observer, monsieur Je comte., que votre frère, qui m'aimait, me tutoyait. Si ainsi que vous me l'avez promis, vous consentez, monsieur, à m'ai mer ua peu, soyez donc assez bon pour ne plus me dire vous. Ce!a me rendra bien heureux, je vous assure.
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— Soit, mon ami, répondit le jeune homme aveoun triste sourire, tout eu lui tendant la main, je te dirai tu.
— Merci, oh ! merci, monsieur le comte ! s'écria le chasseur avec émotion.
Le jeune homme se replongea dans ses méditations.
Le chasseur et le chef indien allumèrent du feu et bivouaquèrent sur la lisière de la clairière.
La nuit s'écoula sans que le capitaine fit un mouvement, sans que le sommeil vînt une seule fois clore ses paupières.
Berger ne dormit pas non plus; jusqu'au matin, il surveilla le jeune homme.
Au lever du soleil, celui-ci se leva.
Son visage était oàle. mais ses traits avaient repris leur calme. Il s'approcha lentement de ses compagnons et leur tendant affectueusement la main :
— J'ai lutté corps à corps contre la douleur et je l'ai vaincue, leur dit-il; puis, se penchant sur a tombe : Au revoir, mon frère, murmura-t-il, je te quitte, mais c'est pour te venger !
Et après avoir jeté un long et dernier regard sur la tombe de celui qu'il ne devait plus jamais revoir, i) ajouta en s'adressant a Berger qui, en le voyant debout, s'était hâté, ainsi que l'Indien, de se lever:
— Partons 1
— Où allons-nous? répondit le chasseur.
— Au fort Duquesne. En sommes-nous bien éloignés?
— Par eau, nous y serons avant midi, c'est-à-dire en moins de sept heures. La pirogue nous attend.
— Bon, hâtons-nous; je suis pressé.
Quelques minutes plus tard , le capitaine, et ses deux compagnon^ avaient disparu dans la forêt. 1/» clairière était redevenue solitaire.
Seuls, les mor'S lui demeuraient.