DËGËPIËRATION DE L'ESPÈCE HUMAINE
SOUS LB RÉGIME ACTUEL DB L'ilfBUSTBIB.
(Extrait da Journal la Phalange, du 15 novembre 1839. )
C'est un spectacle curieux et pénible à la fois que de voir comme la Presse quotidienne, en faisant ressortir par des faits, hélas ! trop nombreux, les vices de notre état social et les déplorables effets de notre régime industriel , semble prendre à lâche de mettre dans le plus grand jour rignorance de nos graves pubiicistes sur les moyens propres à &ire disparaître le mal en en détruisant la cause.
L'article suivant, extrait du National^ est éminemment propre à montrer comment, après ayoir sondé la plaie dans tout ce qu'elle offre de hideux et de poignant, nos hommes politiques sont forcés de laisser voir leur dénûment en fait de moyens curati£s.
Un des correspondants dn Journal de Rouen lui écrit d'Elbeuf :
« Le conseil de révision nous a visités jeudi dernier. Le contingent « était de cinquante-sept conscrits que l'on a pu cboisir tant bien que « mal jusqu'au numéro deux cent sept ; quatre numéros seulement n*ont « pas été atteints.
<• Dès l'année dernière il a fallu épuiser tous les numéros pour com- « pléter le contingent. Pour notre canton, il deviendra inutile de faire ■* lirerausort.
«« Il est vraiment affligeant de voir que, à Tàge de la grande virilité , « les villes manufacturières n'offrent que des ombres d'hommes tout ra- €( bougris , étiolés autant par l'excès du travail que par des habitudes vi- « cieuses. »
Nous avons été témoins, il y a deux ans, d'un fait encore plus significatif ; nous avons vu, dans une des principales villes manufacturières de la vallée de la Seine, un conseil de révision appeler quarante-sept nu* méros avant de trouver un seul homme qui pût ôtre déclaré bonpour le iervice militaire. Nous n'oublierons jamais ia douloureuse impression que fit sur nous Taspect de res jeunes gens au teint bavé , à l'œil terne , débiles, souffreteux, contrefaits, et rachitiques pour la plupart. Ce iriste étalage de nos misères sociales avait frappé de stupeur tous les membres du conseil , et leur air morne contrastait étrangement avec la joie qui
éclatait sur le visage de ces malheureux à Taudition 4e Tarrét si désiré : impropre au service mùitaire.
Cependant cette dégradation phy9ique de la classe ouvrière est peutêtre moins marquée dans les villes manufacturières de la vallée de la Seine qu'es beaocoiip d'fnitres endroits. Là, les ateliers aont, en général, bien aérés, cbauftés en hiver et tenus avec une grande propreté. Les logements des ouvriers y sont aussi , relativement du moins, assez sains, assez spacieux. Mais à Lyon , par exemple , où les ateliers froids, infects, ne reçoivent quelquefois pas un rayon de soleil dans une année ; à Lyon, où les ouvriers habitent des logements qu*on prendrait pour des chambres sépulcrales; à Lille, où ils n*ont d'autre demeure que des caves, la popu^ lation des manufactures est plus chélive, plus malingre encore.
La constitution et la santé des femmes ont souffert naturellement les mêmes ravages.
Cet épouvantable éial de choses est destiné à empirer de jour en jour, de génération en génération ; car de ces pères , de ces mères mal conformés, faibles, valétudinaires, il ne peut naître que. des enfants qui vaudront moins encore physiquement, et même moralement, puisque Taflaiblissement du corps correspond fatalement à un affaiblissement des facultés inteliectuellec.
Ainsi, avant peu ^ nous arriverons à ce résultat que les villes manufacturières ne pourront plus fournir aux besoins du recrutement, et que tout le fardeau de l'impôt du sang retombera sur les populations agricoles. Le cas échéant d'une guerre sérieuse, prolongée, la France devra donc opposer aux Phalanges du Nord, aux guerriers robuste», demi-sauvages de l'immense empire russe, des brigades composées de soldats couris et débiles, ou bien elle sera obligée d'épuiser la classe des cultivateurs.
Mais l'intérêt de la défense du territoire, de notre nationalité, n'est pas le seul dont il s'agisse ici ; cette dégradation physique des populations industrielles, incessamment plus nombreuses, carhe une question qui ne saurait rester longtemps sans solution, tous peine d'un épouvantable désordre social.
On reproche aux ouvriers des manufactures des habitudes vicieuses; on a raison, parce qu'il faut toujours flétrir les vices. Mais il serait bon de s'enquérir de la cause première de ces habitudes vicieuses; car on reconnaîtrait peut-être que, chez la plupart, elles iirovieonent de l'excès même du travail, et, chez tous, d'un défaut d'éducation. Courbé sans cesse sur une tAche pénible, manuelle, uniforme, l'ouvrier perd peu à peu l'usage de ses faeultés intellectuelles; pour dire le mot, il s'abrtitil à la longue et n'est plus sensible qu*à de grossiers plaisirs. Obligé de tra^ vailler dès l'enfance, il n'a eu que peu de temps à consacrer à son instruction ; les moyens de s'instruire lui ont manqué le plus ordinairement, et il n'a pu prendre goût aux travaux de l'esprit, arriver à les regarder comme un délassement.
Où a proposé, et le National a demandé il y a longtemps «ne loi régulatiiee du travail des enfants dans les manufactures. Cette loi est d'urgente nécessité, car il est certain qu'un travail précoce détruit l'organi,satîon humaine; mais elle ne peut être, elle ne sera qu'un palliatif aa mal, et un palliatif moins paissant que ne l'espère la philanthropie. En effet, les pères ne gaspillent pas par plaisir, par avarice, la santé de leurs enfants; s'ils les appliquent de très bonne heure, le plus tôt possible, aux travaux corporels, c'est qu'ils ont besoin du salaire gagné par ces petits
malheureux pour subvenir aux besoins de leur famille. Privés de cet aide ])écuniaire, ne seront-ils pas obligés d'économiser sur le pain, sur les vêtements de la famille, la^somme que gagnaient leurs enfants?
Pour trouver une solution satisfaisante de la question, il faut donc considérer les choses de plus haut, ne pas pf^ndre l'effet pour la cause ^ et une mesure transitoire pour une mesura radicale.
Certes, après des prémisses posées d'une façon aussi précise , aussi formelle, on a droit de s'attendre à une conclusion directe, à une proposition, à quoi que ce soit qui ressemble à un moyen, à un remède. Malheureusement les lignes qiii suivent immédiatement sont de nature à prouver qu'autre chose est de sentir vivement un mal social et d'en présenter un tableau véridique, autre chose est d'en savoir faire une analyse raisonnée; qu'en un mot Ton peut censurer un résultat social vicieux, censurer les demi-mesures proposées pour y mettre un terme, sans cependant pouvoir indiquer quelque chose de mieux, et sans méuie bien comprendre la véritable cause du mal.
« L'industrie est en proie à des crises périodiques, à des crises plus fréquentes que jamais, qui ruinent les fabricants et réagissent forcément d'une manière- déplorable sur le salaire des ouvriers. V industrie manque d'institutions de crédit \ elle est livrée à V anarchie la plus profonde. Là est la cause du mal qui ronge les populations ouvrières', c'est là qu^il faut V attaquer si on veut la guérir, »
Sans aucun doute l'Industrie manque d'institutions de crédit, sans doute elle est livrée à une anarchie profonde ; mais ces institutions (que nous avons sans cesse réclamées et dont en outre nous avons eu soin d'indiquer les conditions), ces institutions, utiles aux chefs des établissements agricoles ou manufacturiers, mais qui ne sont elles-mêmes que des me^re^ ^ran«t7ot're$, sontelles susceptibles de détruire la cause du mat? En aucune façon; car cette cause, il la faut'aller chercher dans le mécanisme même de cette Société fondée sur le Morcellement industriel aussi bien que foncier, morcellement anarchique d'où découlent la lutte des intérêts et l'exploitation du pauvre par le riche. Cette cause, elle se trouve encore ( vous l'avez dit ) dans l'excès du travail ; elle se trouve dans la continuité de fonctions qui clouent l'ouvrier à une même occupation pendant toutes les heures de sa vie. Cette continuité qui n'est qu'une des conséquences de Pétat de Morcellement, cette continuité commandée par la misère et la faim, voilà ce qui peuple nos ateliei*s d'êtres rachitiques et déformés, ou plutôt de véritables machines à face humaine. Or, on sait que leNational^ qui déplore si énergiquement ces effets inévitables du Morcellement, est cependant un des plus ardents
champions du Morcellement, — contradiction qui du reste ne doit étonner personne.
Non, ce n'est pas dans l'absence d'institutions de crédit qu'est la cause de cette dégradation physique et morale de la' race humaine dans la Société civilisée ; nous le répétons, il en faut accuser le mécanisme même de cette Société, qui ne permet pas à chaque homme d'appliquer ses facultés aux fonctions, aux nuances de fonctions qui lui conviennent, et de ne les appliquer que le nombre d'heures qui convient à ses forces. Il en faut accuser en un mot l'absence du Travail sociétaire ^ libre et attrayant^ lequel est absolument incompatible avec notre régime morcelé, du Travail sociétaire qu'on ne pourra organiser qu'en substituant à l'état actuel un Ordre de choses supérieur, celui dont la Théorie de Fourier indique les principes et les moyens. Là est le remède, le remède radical I
Voulez-vous connaître maintenant la conclusion du National^ son dernier mot sur le problème soulevé par les terribles faits dont il a tracé le tableau? La voici, et eo vérité c'est à n'en pas croire ses yeux.
« En présence de cet immense problème, qui ne reconnaît la nécessilé, la pressante nécessiié d'opérer dans le goui^ememeni de la France des réformes profondes, radicales, qui amènent à l'exercice du pouuoir des hommes d'Etat pUis puissants par la pensée et par V étude ^ plus soigneux des intérêts de tous, plus jaloux de la grandeur, de la force de la patrie? des hommes qui n'aient pas l'infamie ou la soltise de penser et de dire que tous ces millions d'hommes qui traTatlleut et qui souffrent sont des Barbares ? »
H n'entrera dans la pensée d'aucun de nos lecteurs que nous songions à défendre les aveugles du Pouvoir contre les aveugles de l'Opposition, et que nous ayons la fantaisie de soutenir le principe du statu quo contre des agressions qui ne sont que trop souvent méritées. Mais bien manifestement, si les vices de l'In* dustrie actuelle ne proviennent pas de la faute des hommes du Pouvoir, le remède non plus ne saurait tenir à une question de personnes, à un changement de ministère. Pour le trouver, ce remède, et surtout pour l'appliquer, il faut remonter jusqu'aux choses; en un mot, ce sont les Rapports sociaux qu'il importe de changer. Quant aux ministres, nous ne pouvois raisonnablement leur faire qu'un reproche, c'est d'ignorer le remède au mal, comme le National l'ignore lui-même, comme l'ignorent les hommes puissants par la pensée et par Vétude^ que ce journal voudrait voir à la place des ministres.
Au reste, nous ne saurions trop regretter que l'article du National manque d'une conclusion logique, et que, comme tous les
articles de polémique civilisée, il sape à coups redoublés un étâf social essentiellement et évidemment mauvais, sans cependant rien indiquer pour mettre à la place ; car» nous devons le reconnaître, cet article ne peint pas d*une manière moins saisissante les vertus du peuple que la misèreet la dégradation dans lesquelles il est plongé. Voici en effet comment termine le National :
m Ces Barbares, aux jours de danger de la patrie, volent à la frontière, pieds nus, sans paiUf le fusri sur l'épaule ; ils combattent et ils meurent.- Snblimcs martyrs qui n*onl pas même l'espérance de laisser leur nom inscrit sur un bulletin de bataille! Ces Barbares ont cimeaiéde leur sang rédifice de notre nationalité. S'ils Tenaieni à manquer, il n'y aurait plus de nation française, tandis que si le monde ofiiciel disparaissait, la lacune serait comblée tout de suite, v
L'ensemble de Tarticle du National nous ramène toujours à cette triste réflexion, que nos publicistes politiques ne peuvent rien oublier ni rien apprendre. Là où ils ont à faire œuvre d'éludé, dépensée^ d'intelligence^ là où ils reconnaissent avec nousmêmes que c'est à Vétude, à la pensée^ à Vintelligence de fournir la solution, ils ne savent toujours que soulever Us passions et exciter les haine».
FIW.