X. Donnez-moi vos raisons, s'il vous plaît
L'industriel. C'est que l'humanité n'est pas parfaite» c'est qu'elle n'avance que pas à pas, et d'ailleurs, si nos institutions ne sont pas les meilleures possibles, on peut les i^méliorer, les perfectionner •••
X. Diable! voici bien des points à examiner. L^Huma* nité, dites-voas, ne marche qae pas à pas ; comment i'entendez-vous? Regardez -y de près ; elle fait des pas bien pins grands les uns qae les autres, et d'ailleurs sa marche n'est pas toujours et régulièrement dirigée dans le même sens. Si TOUS eussiez étudié les périodes du mouvement social» vous ne douteriez pas que l'Humanité n'ait « comme l'homme mêoQie, ses âges d'enfance , d'adolescence^ de virilité et de caducité. Eh I mon Dieu ! Pascal Fa dit : <« V Humanité est un homme qui apprend toujours, n Fécondez donc ce principe de l'on de vos maîtres ; tirez-en les conséquences. Nierez-vous que l'Humanité soit encore dans son état d'enfance , dans sa phase de langueur , de dentition? qu'elle essaie de se dégager de ses langes?... Et cela n'est point une métaphore ) ce que je vous dis est à la lettre.
Le docteur. Toutes les observations de la science viennent à l'&ppul de cette opinion^
L'industriel. J'admets tout cela. Hais siThomme ou plu* tôt si l'Humanité a, comme les animaux , une vie propre et progressive, laissez-la donc accomplir tranquillement sa vie : elle arrivera au but comme y arrivent les animaux.
X. Un instant !... L'homiyie a^ de plus que les animaux, l'intelligence ; et ce li'est pas sans motif qu'il en est ainsi. Et si l'Humanité plus clairvoyante aperçoit de loin le but que les animaux ne voient que lorsqu'ils y touchent, pour-* quoi négligerait-elle les moyens qu'elle peut avoir d'abréger Son enfance ddtilotiréusé ? Pourquoi ti'éssaierait - elle pas de briser ses liens et de conquérir son émancipation^ — En d'autres termes, lorsque, sur une branche quelconque des connaissances humaines, l'homme invente une méthode supérieure aux méthodes usitées, il doit se hâter de rejeter celles-ci pour employer celle-là; et lorsqu'enfin il a découvert la Science, dernier terme de ses recherches, à plus forte raison doit-il rompre avec le présent pour inati*^
garer îa Science et profiter de ses bienfaits. En effet COQsnltons rhistoire : si les astrologues , au lien de repousser les découvertes de Galilée, avaient eu le bon esprit de les adopter, ils se seraletii épargné bien des travaux inutiles ; et si , lorsque la méthode expérimentale a été trouvée » les alchimistes s'étaient hâtés de reconnaître le cercle vicieux de leurs vaines recherches, que de progrès n'aurait pas faits la Science?... Voulez- vous d'ailtres exemples? Si, lorsque la machine a vapeur a été inventée, on s'était obstiné à conserTer à Marly l'ancien et barbare moteur dont on a tâiit parlé , cela ii'aurait-il pas été absurde? De même , si Ton découvre , tant pour la vapeur que pour les voies en fer, des moyens plus simples, plus économiques, plus puissants et moins dangereux (et ces moyens doivent exister), à coup sûr il y aurait foliâ à ne l^s pas adopter. Or, quand il s'agit de la société, ce ne sont plus seulement des économies qu'il faut réaliser ; ce sont des commotions , des catastrophes sanglantes, des angoisses terribles qu'il importe dé prévenir. — Quoi donc ?. faut-il , sous prétexte qu'elle doit tôt ou tard arriver au but, faut-il laisser parcourir à l'Humanité des siècles de misère et d'infortune? Et puis, écoutez donc , c'est la lot — que l'Humanité progresse : .c'est aussi la loi — que l'homme vive un certain nombre d'années ; mais il arrive souvent que cette loi n'est pas observée , et que l'homme meurt avant l'âge... Et si l'Humanité en fait autant.... Hâtez-vous donc de la conduire suremeiit et promptement au port, si vous en aves les moyens.
L'nmuSTMBi.. Mais d'abord existent-ils, ces moyens?
X. Cest ce qu'il s'agit d'examiner. £t quand des hommes sérieux... oui, messieurs, ajouta- t-ii en lançant aux rieurs un coup d'œil sévère, oui, je me range au nombre des hommes sérieux... quand, dis-je, des hommes graves vous afQrment que ces moyens existent, qu'ils sont très sim-
pies , qu'ils sont immédiatement réalisables, ne pensez-vous pas que l'étude de ces moyens soit pour vous le plus sacré des devoirs? Eh ! messieurs, donnez- vous la peine d'y réfléchir. Tous avouez que tout est Hé dans le système de la nature ; vous reconnaissez en elle une harmonie » une prévoyance qui s'applique à tout ; et vous voudriez que Thomme, le plus bel et le plus parfait ouvrage de Dieu sur la terre, fût seul privé de ces lois naturelles que Dieu a prodiguées aux derniers des animaux? Pouvez-vous même concevoir que les relations des hommes entre eux ne soient pas réglées par un code divin, quand la matière elle-même n'échappe pas un instant à ces lois immuables ? Il y aurait donc lacune dans la Nature, oubli de la part de Dieu? Mais ce serait. absurde !... Concluons donc qu'il doit y avoir des lois pour l'homme, et surtout, oui, surtout pour l'homme!
Maintenant il me sera bien facile de répondre à votre dernier argument. Mais ici il faut changer de ton...
Et en effet il changea subitement d'intonation, de gestes, de manières ; sa physionomie redevint joyeuse, et il dit avec un entrain qu'on ne peut rendre :
— Nttnc paulô minora canamnf .. . '
Le vers est faux, mais peu importe. Tous dites, monsieur (et cela me donne envie de rire), vous dites : si nos institutions ne sont pas parfaites, on peut les améliorer, les perfectionner. — Je voudrais bien que vous m'apprissiez, mon* sieur, si l'on améliore une chose fausse, si l'on perfectionne un vice. . . Le mensonge perfectionné conduirait donc à la Vérité ! ! Non, voyez- vous , on n'améliore pas le Mensonge ; dès qu'on le reconnaît, on y renonce pour courir à la Vérité. —-Parbleu ! ils vous ont servi à grand'chose, les perfectionnements que vous avez tenté d'introduire en politique : ils ont tout simplement empiré le mal , et cela ne pouvait pas être autrement : songez donc que tout ce que nous entrepre*
nons dans un milieu faux, est du travail et du temps perdus ; songez que nous ne faisons pas un tableau , pas une statue qui ne soit incomplète, que nous ne posons pas une pierre qai ne soit mal posée ; songez qu'un jour (et ce jour n'est pas loin, j'espère) l'on rira de la politique, base, hélas I bien mobile de nos institutions, absolument comme on rit aujourd'hui de la nécromancie.
L'homme de lettres* Et de quoi ne rit-on pas?
X. On ne rit pas de la Vérité, monsieur; les Gvilisés euxmémes, qui n'en ont qu'une idée confuse, la vénèrent et l'appellent de tous leurs vœux, mais elle n'est point faite pour eux. Youloir introduire la vérité en Civilisation, c'est comme si, en conservant son harem, le Sultan voulait y introduire le principe de la liberté ; c'est comme si l'on voulait conserver l'état sauvage en créant le droit de propriété, ou l'état barbare en organisant la grande industrie. C'est vouloir associer des choses inconciliables, séparer des choses inséparables. Sans doute on trouve en Barbarie des restes de l'état sauvage et des germes de Civilisation, comme en Civilisation il existe des restes de Barbarie et des germes d'une société supérieure; mais ces restes et ces germes ne sont point des caractères essentiels à la période sociale où ils se trouvent. S'ils étaient des caractères essentiels , ils empêcheraient la Barbarie d'être la Barbarie, la Civilisation d'être la Civilisation.
L'industriel. Monsieur, pardon ! je ne comprends pas. . . Qu'entendez-vous par des caractères essentieh à la période sociale od, ils se trouvent ?
X. Ah I c'est vrai, j'ai beau vouloir éviter les termes techniques, c'est plus fort que moi. C'est que, voyez-vous, Fourier a divisé les sociétés humaines , non arbitrairement , mais suivant la nature même des choses. Il faudrait rechercher, dans ses ouvrages, la formule du Mouvement et le
tableau de Venfanee sociale divisée eq sept périodes dont noDS accomplissons en ce moment la cinquième... j'ai eu tort dVntrer dans ces explications ; si je vops faisais un cours, à la bonne heure!... Revenons à la Yérité : il ne faut ni beaucoup de savoir ni beaucoup de sagacité pour comprendre qu'elle ne peut avoir cours que dans un état social supérieur à la Civilisation, dans celui qu'organisera la Science qui est elle-même la Vérité.
Un peintre. Tout cela est bel et bon , mais moi , je ne •uis pas partisan du système de la Communauté.
X. Qui vous parle de Communauté? La Communauté suppose pne parfaite égalité entre les hommes, et Tune des preuves les plus puissantes de la prévoyance de Pieu , Pun des indices les plus clairs de Ii^ loi sociale préétablie, repose dans la diversité et Finégalité infinie qui existent entre les hommes ; c'est justement cette précieuse inégalité qui çst le gage assuré de leur bonheur, et de Tharmonie qui régnera un jour dans les relations humaipes.
— Oui, ttihh vous voulez fondre le territoire; vous ne tenez donc pat compte de la passion de Phomme pour la Propriété.
X. A cela je ne peux que vous répondre : étudiez. Je vous certifie qucQous tenons compte de toutes le^ passions, de toutes les aptitudes, de toutes les tendances. Donnez-vous la peine d'étudier. ...
— Jamais vous ne réussirez, les (lommes sont trop mqyr vais.
X. C'est une grave erreur fondée sur l'observa^iop simflisledes faits...
L'industriel. Conuaent dites-vous?...