‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 42 sur 127 · X. Vous trouvez · texte numérisé non relu

X. Vous trouvez

L'architecte. Mais oui. D'abord ils sont très mal écrits.

X. Mai écrits ! . . . Fourier mal écrit ! Dites donc que c'est un écrivain prodigieux, à cent coudées au-dessus de tous les autres écrivains de notre langue. Mal écrit ! Oui, c'est ce que je dis à ceux qui ne l'ont pas lu, pour ne pas les rebuter, parce que l'on ne comprend bien la supériorité de Fourier comme écrivain, que lorsque l'on comprend sa supériorité comme interprète de la Nature. Fourier est trop substantiel pour les commençants; accoutumés à la littérature cou* rante, ils ne peuvent le digérer; aussi débutent-ils tous par se plaindre de Tétrangeté de son style ; mais ils ne tardent pas à reconnaître, à saluer en lui le plus sublime, le plus simple, le plus naïf, le plus varié, le plus énergique, le plus spirituel, le plus mordant, et en même temps le plus ingénieux des écrivains. On peut sans doute lui reprocher de manquer de souplesse; mais quelle critique acérée sans cesser d'être juste! quelle démolition du Monde ancien et moderne! quelle majestueuse réédiiication du Monde nouveau ! quelle dialectique ! quelle allure de style ! quelle clarté! quel bonheur d'expression! quelle grâce! quelle amabilité I et cela sans qu'il le veuille, sans qu'il s'en doute. Et puis quel dédain! quel sarcasme! quelle audace d'imagination! et pourtant quelle méthode !

L'architecte. Oh! pour de la méthode, je vous arrête; car j'ai parcouru son grand Traité, et, ma foi ! cela m'a paru si peu méthodique, pour ne pas dire si conius...

X. Permettez-moi de vous répéter que vous ne l'avez pas bien saisi. Ce n'est pas là, sans doute, une méthode simple, facile à embrasser pour des Civilisés, mais c'est une méthode composée comme la Nature dont ce livre est la plus parfaite image... Ah! Dieu ! Et quand on vient à songer'que l'homme qui a rêvé le bonheur universel, qui a. calculé les moyens

de réaliser son rive» est mort dédaigné, méooiin!i;qaandon se rappelle qu'il est mort pauvre et presque ignoré, cet homme qui a décrit des splendeurs dont les plus opulents monarques n'ont pas d'idée! . . 0 Siècle des lumières ! ! . . . Hein! quoi! il y a, dites-vous, des redites dans Fourier ? Sans doute , et il, l'avoue avec une bonhomie charmante; mais de bonne foi! pouvait-il faire autrement dans un sujet aussi neuf?..» Songez donc : un livre écrit à une époque de subversion, de mensonges et de duplicités, et dans lequel il fallait montrer l'Humanité initiée à toutes les Harmonies de l'univers ! un livre où Ton prouve que le Bien, le Beau, le Vrai, régneront un jour sur la terre, en toutes relations! Croyeas-vous qu'il fftt facile, au milieu du conflit de faussetés qui nous heurte à chaque instant, d'extraire et de rassembler les éléments épars de la Vérité universelle? Ne pensez- vous pas qu'il a fallu, au milieu de la confusion générale, un grand effort de génie pour présenter le tableau et les preuves de toutes les Unités qui feront de l'Espèce humaine une seule et même famille, heureuse, épanouie et resplendissante au seia de l'abondance, du luxe et des plaisirs variés, ornant son globe, et le couvrant de palais splendides, dignes de loger le Roi régénéré de la terre? — Chose magnifique! la Nature que l'on a cherché à expliquer dans tant de systèmes contradictoires, il suffisait d'une seule idée pour la connaîtrCi de même qu'un seul principe a présidé à la formation de l'Univers et se reproduit dans chaque détail ; et le principe le plus simple, celui de l'Unité! Il suffisait d'être convaincu de cette vérité qu'il n'y a qu'un principe dans la nature, l'Unité ! qu'une loi, la Loi sériaire ! qu'un levier, l'Attraction ! et que ces trois choses se confondent ; il suffisait de pousser sans crainte cette vérité jusqu'à ses dernières limites, et la Nature dévoilait ses mystères ! Et comment les hommes ne se rendent-ils pas tout de suite aux raisons saisissantes , aux preuves mathématiques du Révélateur social? Comment n'ouvrent-ils pas les yeqx et les oreilles?

En vârité, je m'explique d'autant moins leur indifférence , qae je eonnais mieux les immenses avantages qu'ils retireront de rétablissement du Régime sociétaire : les savants y gagneront la réforme et le progrès des connaissances actuelles , la découverte de sciences nouvelles; — les philologues, rUnlté de langage; — les industrieux, le travail sociétaire et toutes les joies qui en découlent; •— les gouvernements, rUnité de direction, l'Ordre, la fusion de tous les partis ;— l'Humanité en général, le Ton Unitaire, et par suite l'Unité d'action, le bonheur gradué, la conciliation affectueuse des classes aujourd'hui les plus antipathiques , l'extirpation des pestes, l'équilibre de température, la vraie liberté, la vraie Morale; — et nous, les artistes, l'instauration de ce Beau absolu , de ce Beau suprême que tous nous avons aperçu dans nos rêves, hélas ! et seulement dans nos rêves. ..

Pauvres artistes ! comment connaitraient-ils le vrai Beau« perdus, comme ils le sont, dans une société mensongère? Si même ils pouvaient le produire, ils ne seraient pas compris; et puis comment feraient-ils une oeuvre complète? Leur position est bien cruelle ; ils vivent isolés les uns des autres ; rien d'organisé pour eux , pas de but arrêté ! Aussi voyez comme l'Art est misérablement fractionné. Il n'y a qu'une idée dans l'Art comme il n'y a qu'une idée dans la Mature... £h bien ! l'architecte ne connaît rien en peinture; le peintre n'a nulle idée de l'architecture ; le statuaire ignore l'une et l'autre. Ah ! comme ils gagneront au nouvel Ordre social ! D'ailleurs il est clair que tous y gagneront : les riches, les pauvres, les hommes intelligents, les esprits bornés, les femmes , les enfants, les célibataires, les gens mariés, que sals-je? enfin tous... Tous ils jouiront d'un bien

longtemps et inutilement cherché, l'Unité de religion !

Car, de même que pour point de départ de sa découverte, Fourier a pris la foi en Dieu (non une foi bornée, aveugle, mais cette foi immense , intelligente , sans laquelle on ne

fait rien de grand)» de même , à mesure qne les hommes s'instruiront dans la Science des Destinées, ils retrouveront cette foi qu'ils avaient perdue; et lorsqu'enfin ils auront fait l'épreuve du Code divin, lorsque, grâce à l'avènement du nouvel Ordre social, le bien seul régnera sur la terre, lorsqu'ils comprendront, par les yeux autant, que par Tintelligence, que Dieu a tout fait pour le mieux, comment pourront-ils élever une objection même spécieuse contre l'existence de Dieu?... Parlerai-je de l'Unité de volonté, de cet Accord universel des intérêts et des passions, précieux effet de l'Harmonie, où toute discussion oiseuse, à plus forte raison toute dispute, sera impossible? Cet acquiescement complet qui est un des effets de la Sciencie, on en peut déjà voir un frappant exemple dans les réunions de pha« lanstériens. S'y occupe-t*on de politique (et c'est rare)? on ne parvient pas à s'entendre ; de l'application de la théorie sociétaire à la politique? on s'entend déjà beaucoup mieux ; de la théorie en elle-même? on cherche bien à s'éclairer, à s'instruire; mais il n'y a pas, à proprement parler, de discussion. Vraiment, vraiment, pour ne pas reconnaître, à tant de marques certaines, les Caractères de la Vérité, surtout dans une société tiraillée dans tous les sens, où il ne se fait plus rien que d'étroit et d'incomplet, il faut que les hommes aient totalement perdu l'idée du Bien, le sentiment du Beau... Vous, monsieur, qui êtes architecte, dites-moi, je vous prie, si vous ne concevez pas votre art, votre grand art, d'une façon plus large que tout ce que nous offrent les monuments de ce temps-ci et même ceux de l'antiquité?

L'architecte. Oh ! l'architecture est un art enterre !

X. Enterré, oui, tant que durera l'État social fondé sur l'incohérence et le morcellement. Mais vienne l'État sociétaire, c'est alors que l'architecture sera ce qu'elle n'a jamais été, grande sans cesser d'être utile, logique sans cesser d'être pittoresque*, c'est alors qu'elle affectera tous les tons.

et c|ue, comme la langue unitaire, elle se pliera à toutes les nuances, à toutes les désinences, depuis la grâce et même la coquetterie la plus recherchée jusqu'à la gravité, jusqu'au sublime! Et les travaux publics, monsieur, necomprenez» vous pas que ce n*est qu'en Harmonie que Ton pourra trou* ver des moyens assez puissants pour exécuter comme par enchantement ces gigantesques projets dont l'énoncé seul épouvante les Civilisés ? C'est alors que nous aurons des routes superbes, des canaux magnifiques ; c'est alors que nos marais pourront être desséchés, nos landes défrichées , et que le désert lui-même sera fertilisé; c'est alors que le moindre chemin d'exploitation sera aussi bien entretenu que les allées de nos parterres ; car pour le bon état des chemins aussi bien que pour celui des cultures, aussi bien que pour les embellissements des Phalanstères et des cnstels répandus dans la campagne, les Séries, les Phalanges voisines rivaliseront d'ardeur et d'enthousiasme.

L'architecte. Oui, je conçois tout cela....

X. Parbleu! cela coule de source. Non, voyez-vous, l'intelligence des peuples est complètement oblitérée. Pour moi, qui suis, dit-on, une espèce de fou, dès qu'une chose me répugne fortement, je décide que cette chose est fausse; et, du moment que je conçois une phose plus belle et plus parfaite que toutes celles que je*' vois, je conclus sans hésiter que cette chose existe, qu'elle est providentielle. Tout ce qu'il est donné à l'Humanité de désirer, je dis qu'elle est faite pour y atteindre. Si Dieu, qui seul nous a doués de ces vastes et puissantes aspirations, n'avait pas eu l'intention de les satisfaire, il nous aurait donc placés dans la position de Tantale? Dieu serait donc le plus cruel et le plus stupide de tous les tyrans? Je ne suis pas très fort sur les Ecritures, mais je les connais assez pour y trouver Il'S plus grandes pensées ; par exemple ce passage de Saint- Luc ; « Croyez-vous que Dieu ait eu moins de prévoyance

pour vous qo'il n'en a pour les corbeanz, pour les oise&nx da ciel? *> Non, sans doute, et je vous le répète, ce que je désire avec ardeur, avec passion (et par ce mot Passion^ comme Ta fort bien dit notre ami Pellarin, il ne faut pas entendre F excès d'an sentiment, l'abus d'une affection ou d'un plaisir sensuel, mais bien la Force intérieure par laquelle nous nous sentons sollicités, poussés vers des objets qui sont en affinité avec notre âme ou nos sens) ; eb bien donc, ce que je désire ainsi, je dis et je soutiens que cela doit être , que cela doit arriver !

— ^Ainsi , dit un comédien qui venait de se joindre à nous, ainsi, comme je désire ardemment la fortune de Rothschild, je puis aller tout de suite le dépouiller et m'installer à sa place....

X. Ce n'est pas la fortune de Rothschild que tu désires, ce sont les jouissances que cette fortune peut procurer ; et certes, en désirant la fortune de Rothschild, tu es bien peu ambitieux, car en Harmonie le plus pauvre des hommes aura cent fois plus de jouissances que Rothschild ne peut aujourd'hui s'en procurer avec son immense fortune. Ce n'est donc pas ton Attraction qui te trompe en ce moment, ce sont tes préjugés, car si tu t'es trompé, c'est en ne demandant pas assez.... Oui, messieurs, oui j'ai raison de le dire, les grands désirs de la nature humaine sont la révélation de sa grande Destinée

—Parbleu ! dit un peintre qui venait d'arriver , j'ai un ami, un phalanstérien comme vous, qui raisonne absolument comme vous venez de le faire, et voici à peu près ce qu'il me

eontalt l'antre jour en confidence : — « J'ai aimé nne femme» on plutôt je Tai adorée , car alors j'étais dans cet ftge où Pamour le plus violent est aussi le plus désintéressé. J'étais, je crois, payé de retour. Eli bien ! par suite de circonstances qui ne peuvent naitre que de vos institutions civilisées» cette femme... elle est l'épouse d'un autre! — C'est qu'elle ne t'aimait pas, lui dis-je. — Pardon , me répondit-il, elle m'aimait, j'en ai la certitude ; mais l'absence , la jeunesse , la faiblesse, puis certains préjugés , certains arrangements, certaines considérations de famille, peut-être aussi la différence des fortunes (car si l'on avait bien compté, l'on aurait pu trouver quelques éeus de plus de son côté que du mien) , enfin une multitude de petites influences inhérentes au régime actuel et qui disparaîtront un jour presque complètement... — Eh ! dis-je, il n'y a ni absence, ni faiblesse, ni influences qui fassent ; si elle t'avait aimé véritablement, son amour eût été plus fort que tout cela. — Tu as raison, me répondit-il ; mais, mon ami, ignores-tu quelle est la puissance de certaines obsessions, la tyrannie de certaines idées de devoir, de respect humain , de faux honneur?... L'amour le plus violent vient quelquefois se briser là-contre. Certes, je suis convaincu autant qu'il soit possible de l'être, que nous étions faits l'un pour l'autre , que l'un et l'autre nous désirions passionnément d'être unis. .., et pourtant elle s'est mariée, et sans même que j'en fusse instruit. — Oui, continua-t-il en remarquant mon étonnement , oui , sans que j'en fusse instruit ; et c'est surtout depuis que je l'ai perdue sans retour que je sens combien je l'aimais profondément. — Cest affreux! m'écriai-je. — Affreux? reprit-il, oui, affreux de la part de votre infâme civilisation.... Mais Elle ! Elle ? je ne lui en veux pas , je ne peux ni ne dois lui en vouloir... Bien plus, je suis disposé à lui chercher des excuses... Et cependant cela est si monstrueux, si révoltant, cela m'a tant bit souffrir, que je n'ai pu m'empêcher d'oQvrir les yeux sur te inonde où nous vivons. ^.

Eh! sais-ta, ajoata-t-il l'œil en feu, sais-ta les idées qui me passent par la tête... Oh! pardonne4es-moi , car ce sont encore vos sottes institutions qui en sont coupables... Je ne peux m'empëcher, que dis-je ? c'est pour mon cœur un besoin cruel de penser qu'sLtE souffre autant que moi ; et plus j'avance en âge, plus ce sentiment me maîtrise et se fortifie... Or tu comprends bien que je ne puis aller Tarra* cher à son ménage, à sa famille... Et d'ailleurs, sais-je positivement si elle pense encore à moi?... Mais lorsque je me promène seul et que ma tête se monte, j'évite la folie par riliusion^ je m'imagine (le eroiras-tu?), oui, je m'imagine qu'elle va venir me trouver, qu'elle va se jeter dans mes bras , en me disant, la pauvre femme : — Pardonnemoi, je t'aime et n'ai pu souffrir plus longtemps !... — Ou bien je me persuade que je vais recevoir une lettre qui m'annoncera son arrivée ou me fera part de ses chagrins , de ses souffrances, de ses angoisses morales. Cette illusion se prolonge... Alors, sans avoir conscience de ce que je fais, je me dirige vers ma demeure, je hâte le pas; mon sang bout, mon cœur bat avec violence ; j'arrive, je demande... : Personne n'est venue ? vous n'avez point de lettre pour moi? .. — Non monsieur. — Toujours non!... Quelle torture! Et pareille chose m'arrive souvent! Et tu crois que cela devrait être ainsi?... Mon, vois-tu, ces entraves qui contrarient mon Attraction , ces mouvements tumultueux du cœur que je cherche vainement à comprimer , cette lutte interne qui met ma passion aux prises avec une sagesse et des lois conventionnelles, cette lutte sans moyen de conciliation n'est pas naturelle. Elle n'est pas naturelle, et pourtant elle existe : donc ce monde est faux... n

Le comédien. Ah! ah! ah!...

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