X. Merci, et vous-même ? — J'y allais.,. £b bien l
L'industriel. Assez bien, merci!... Messieurs, plus j'examine , plus je suis émerveillé. L'Industrie est à son apogée!...
X. Non, sans doute, mais elle est plus avancée qu'il n'est nécessaire pour permettre l'établissement de l'Association, Oui «dès aujourd'hui même l'homme pourrait jouir de son heureuse Destinée ; aucune impossibilité ne s'y oppose. Par le développement de ses facultés industrielles, par le perfectionnement des machines et des instruments de travail, l'homme peut dès ce jour entrer en campagne et commencer sa pacifique conquête. Rien ne lui fait faute» ni son génie,
ni les forces qui Idi obéissent en esclaves Une des plas
triomphantes objections des civilisés contre l'établissement phalanstérien est celle tirée de la répugnance de certains détails da service intérienr et domestique. •» Ceux qui comprennent la Science savent bien que cette objection n'est que spécieuse. « Eh bien I cette objection ne peut plus même exister aujourd'hui ; l'architecture» la chimie et l'agriculture se sont entendues pour la faire disparaître entièrement ••• Yiennent les temps désirés de l'association et du luxe général î quel immense emploi l'homme ne fera-t-il pas de toutes ces riches tentures , de toutes ces étoffes précieuses pour décorer sa demeure et se parer aux jours de fêtel Mais aujourd'hui la vue de tant de magnificence fiiit douloureusement songer que, dans cette même France, si fière de ses produits somptueux, des.milliers de créatures humaines ont à peine quelques étoffes grossières, non pour se parer, mais pour se couvrir (1)... »
Le docteur. C'est bien vrai qu'il y a là d'afiOigeants contrastes, et que tout cela est fort mal réparti.
X. Dites donc que ce n'est pas réparti du tout. Eh ! sans doute, tout se trouve dans la question de répartition, question qui a vainement préoccupé publicistes, économistes, philosophes et gouvernants, tous aveugles gui eonduiseni des ap0ugles* Eh! comment la résoudraient-ils dès maintenant , si la solution n'en est possible , équitablement , que dans l'Ordre sociétaire?
Le peintre. Vous venez de faire un éloge pompeux de l'Exposition; pour moi, je suis loin d'en être aussi content.
X. Je sais bien qu'il y a aussi un oôté qui prête à la critique.
L'iNnusTRiEi. D'abord, il y faut prendre garde à soi : on y vole comme dans un bois.
(i) Lettre sur TExposilioa de Tindustrie , par M. F. D, {Phalange^ 1839, n^ 39.)
X. Je le crois bien ; et comment ne volerait-on pas dans le temple du €k)mmerce ? car à y regarder de près,^c'est plutôt le temple du Commerce que celui de Flndustrie. Quel latras de choses inutiles, puériles! C'est honteux, en vérité. •. Et combien peu de ces ouvrages sont complets ! A côté d'une chose logique et belle (belle et logique,—* ne prenez pas ces mots à la lettre, au moins : on ne saurait trop le redire, nous ne connaissons, en fait d'art, qu'un beau relatif, arbitraire; mais le grand Beau, le vrai Beau, qui, dans son expression la plus élevée, n'est autre chose que l'application poétique des grandes lois de l'Harmonie, ce Beau-là, nous ne le connaissons ni ne pouvons le connaître, et l'Art, l'Art véritable n'est pas encore trouvé î ), je dis donc qu'auprès d'une chose assez belle, assez gracieuse, vous êtes choqué par un accessoire d'un goût grossier, bizarre. Pourquoi cela? parce que chacun travaille de son côté, dans son coin, sans consulter ses confrères; parce que l'habitude dé l'isolement , source de tout orgueil , persuade à ces malheureux qu'ils savent tout faire, qu'ils possèdent tout en propre, le génie qui invente et le goût qui orne ; parce que le mécanicien veut aussi être artiste, parce que tel qui ferait une œuvre complète, s'il était tant soit peu aidé, se cache de son voisin qui le pillerait infailliblement ; en un mot, parce que nous vivons dans une Société fondée sur le Morcellement et non sur l'Association... Mais quoi! à défaiit d'aides, ces braves gens-là n'ont donc pas même un ami qui les avertisse lorsqu'ils commettent de trop lourdes bévues?...
Non, non, ce n'est pas là l'Industrie comme je l'entends. Non ! l'Industrie, pour faire des progrès rapides, ne s'accommode pas de cet antagonisme, de ces jalousies^ de ces terreurs qu'enfante la libre Concurrence. Car, il faut le dire et le crier bien haut, il y a deux lèpres qui rongent l'Industrie : la Concurrence et le Parasitisme ; la Concurrence, qui, en rainant les travailleurs honnêtes, donne aux fripons l'occasion de faire faillite et de spolier le corps social : le Pa-
rasitisme, qui interpose entre le producteur et le consommateur une nuée d'agents inutiles exploitant TunetTautre, en se faisant les protecteurs des industriels dont ils devraient être les très humbles valets, et leur demandant des garanties quand ce serait à eux d'en fournir. Savez-vous bien qu'une foule de Fabricants exposent sous le nom de ces agents parasites que Ton appelle les Négociants, les Boutiquiers ? Savez'vous que ces négociants, tout en réalisant sur les objets manufacturés le bénéfice légitimement dû au fabricant, en usurpent encore la gloire, comme on voit le gui improductif attirer à lui toute la verdeur, tout Péclat des arbres, dont il s'approprie la substance? Quel stimulant reste-t-il donc aux hommes utiles, aux producteurs?...
Et cependant, quand on récapitule ce qu'ils sont arrivés à faire dans le Morcellement , c'est-à-dire dans un état de lutte, privés de conseils, de moyens et d'appui; quand on se figure l'adresse, l'habileté déployées par ces ouvriers inconnus, misérables ; quand on compte les machines ingénieuses dont s'enrichit tous les jours le domaine de l'Industrie; que de belles, que de grandes et merveilleuses choses n'a-t-on pas le droit d'attendre de l'avenir!... Supposez qu'à ces brevets d'invention, qui ne garantissent ni à l'inventeur ni au public les avantages que l'un et l'autre devraient en retirer, on substitue des récompenses unitaires, proportionnées à l'utilité de l'invention; supposez que l'ouvrier, au lieu d'enrichir et d'illustrer le maître qui l'exploite, soit certain de voir son travail et son talent, reconnus, appréciés, tourner à sa gloire et à son profit personnels ; imaginez qu'au lieu de se cacher soigneusement le sens ou le résultat de leurs' recherches, les hommes aient intérêt à se communiquer leurs moindres progrès, leurs moindres idées ; enfin, représentezvous réalisées toutes les garanties que l'Association peut seule assurer aux industrieux ; voulez- vous voir ce qui arrivera? Prenons pour exemple le Daguerréotype, que j'appellerai» s'il vous plaît, Daguerrotype. Sans doute cette belle décou-
fondé sur la prodaction, sur l'accroissement de la richesse commune, et sur les services réels que chacun rend à la So* cicté, les médecins sont rétribués en raison inverse du nombre de leurs malades, les architectes en raison directe des économies qu'ils savent réaliser dans les dépenses , et ainsi des autres fonctions placées dans des conditions ana^ logues vis-à-vis de la Commune sociétaire.
L'industriel. Eh I eh ! ce résultat n'est pas à dédaigner.
X. Certainement, car on ne verrait plus comme aujourd'hui l'homme de loi désirer de bans procès, le médecin de bimnes fièvres^ de bonnes pestes^ de bonnes épidémies^ les militaires de bonnes guerres , le marchand d^ vin de bonnes grêles^ l'accapareur de bonnes famines^ l'architecte de bons incendies, le pasteur de bons morts ^ des mortsqui^rapportenf; en un mot on ne verrait plus les individus souhaiter dans leur intérêt des événements préjudiciables au Corps social. Ehl mon Dieu ! donnez-vous donc la peine d'envisager tous les avantages qu'assure à l'Industrie l'Organisation sériaire ; voyez comme elle évite la rivalité constante et solitaire qui oppose deux individus l'un contre l'autre pendant toute leur vie, et leur inspire des haines mortelles !
L'industriel. Comment cela ?
X. Comment? Par l'absorption des rivalités individuelles dans un intérêt supérieur commun, celui de la Phalange entière, absorption qui s'opère par l'engrenage des Séries et la migration des individus de Groupe, en Groupe, laquelle fait de deux rivaux dans une fonction deux amis passionnés
dans une autre.
Et puis, voyez donc! aujourd'hui : un< homme a-t-il un plan, un projet ; qu'il vienne à mourir, personne n'en poursuit l'exécution , pas même ses enfants, qui le plus souvent ont des goûts différents des siens. Dans la Phalange, jamais la mort ne fait cesser ou même languirun travail, une exploi-
tation, jamais ! car les Séries sont des Corporations immortelles où cenx qui viennent remplacent ceux qui s'en vont. Gardez-vous donc , gardez-vous, moralistes rétrogrades, gardez-vous, esprits chagrins et timides , de regretter un passé qui ne doit plus renaître. Tournez vos regards vers des "Destinées nouvelles; marchez en avant, marchez toujours , car l'Age d'or est devant vous !
L'industriel. Tout cela est magnifique, monsieur; mais c'est de la poésie, c'est de l'idéal...