‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 82 sur 127 · X. Poarquoi pas · texte numérisé non relu

X. Poarquoi pas

Le mabi. Âaah !

X. C'est une chose singulière! Nos journaux ont si bien déconsidéré le Pouvoir, ils ont tant répété, depuis vingt ans, que le Gouvernement s'oppose systématiquement à tout progrès, à toute amélioration, qu'il n'y a plus en France qu'une opinion à cet égard. Mais, mon bon ami, faites donc attention qu'en définilivev le Gouvernement ne s'oppose qu'aux tentatives qui lui paraissent hostiles, dangereuses; or, quand il sera bien convaincu que, pour nous, la question gouvernementale est tout-à-fait secondaire, et que, loin d'être hostiles à l'action du Pouvoir, nous créons un état de choses ayant pour base I'Ordre, pour résultat l'Harmonie, pourquoi voadriez-vous qu'il nous fît obstacle, lui qui recherche l'Ordre et ne peut exister que par l'Ordre? Loin de là ! s'il était habile, le Gouvernement , il se hâterait de nous appuyer, de nous seconder... et le Roi lui-même...

Le mari. Comment! le Roi?

X. Certes, s'il est en France un homme, 'une famille qui soient intéressés à l'établissement du premier Phalanstère, c'est le Roi, dont lesjours sont incessamment menacés par les assassins, c'est la famille royale, que la prudence de son chef ne peut assurer contre toutes les chances d'un avenir orageux. Ah ! certes, si le Roi savait l'intérêt qu'il a dans la question , le Roi serait le premier à mettre l'affaire en branle, ou plutôt il en voudrait faire tous les frais, avec d'autant plus de raison qu'en supposant inexacts les calculs de Fonder sur l'Attraction industrielle, le pis -aller est pour la première année 20 p. 100 en produits industriels et 100 p. 100 en produit des curieux qui viendraient visiter le premier Phalanstère et sur lesquels on lèverait une contribution.

Le M/iRi. Mais comment le Roi , qui est un si grand calculateur, ne s'occupe-t-il pas d^ cela?

X. Que voulez*voas?leRoiest entonré d'hoimnes qal sa croient intéressés à lui cacher la vérité, ou plutôt qui, n'entendent rien à la Théorie sociétaire, et qui disent et répètent que Fourier veut créer la bite de l'Apocalypse, ou autres niaiseries de même sorte. Comment voulez-vous que le Roi interrompe ses travaux pour s'occuper d'une Science qui lui est présentée sous un jour aussi ridicule? Ah I Colomb ! Colomb ! si Ferdinand et Isabelle ne t'avaient pas compris malgré leurs courtisans, connaîtrions-nous aujourd'hui le Nouveau-Monde? Quel malheur! cette Maison d'Orléans, si bien placée pour inaugurer l'Ordre nouveau, cette famille qui pourrait non-seulement s'assurer, dans l'avenir, une sécurité et une gloire éternelles, mais encore acquérir des sceptres pour tous ses membres, et l'empire du monde à son chef; cette famille qui n'a pas d'autre moyen de sortir de sa position précaire, autant vis-à-vis des partis que vis-à-vis des Puissances, elle ne se doute pas même que ce moyen existe... Quel malheur!

Le mari. Mais à défaut du Roi, Fourier ne disait-il pas qu'il suffisait qu'un ou deux hommes riches...

X, Oh! sans doute ; c'est ce que Fourier appelait ses Candidats : vous en pouvez voir la liste dans ses écrits. Certes, la France ne manque pas d'hommes opulents, de riches banquiers qui seraient charmés de doubler leur fortune par une opération facile, sûre, lucrative et prompte ; la Science sociale est bien leur fait : gloire immense, fortune, honneurs, bonheur et puissance, voilà ce que rétablissement du premier Phalanstère assure au Fondateur, non pas en dose médiocre et civilisée^ mais de manièi^ à dépasser tous les souhaits, tous les rêves du plus ambitieux , en dose digne en un mot de l'Association , ennemie de la médiocrité, de la modération,de la parcimonie. Malheureusement, par suitedu cercle vicieux de la Civilisation, les riches aujourd'hui n'apprennent rien que lorsqu'ils sont ruinés, que lorsqu'ils ont reçu la dure leçon d'un malheur personnel; tant qu'ils sont dans

PopQlence, ib s'estfanent heoreax pareompaMBon... Qae leur importe le sort des autres ?

La MÈRE. C'est qu'en effet les riches n'ont rien à gagner aux améliorations, aux réformas sociales.

X. Aux améliorations de détail, à celles qui ne sortent pas duRégimeactuel, non sans doute; mais les améliorations que la Théorie sociétaire apporte à l'Humanité, les riches y sont pour le moins aussi intéressés que les pauvres , soit à titre de propriétaires, soit à titre de capitalistes, soit simplement à titre de pères de famille. Et pour vous en convaincre, te-' nez, madame, dit-il en tirant de sa poche le livre dont il nous avait lu plusieurs passages au Palais-Royal ( YlnirotroducHon â l'étude de la Science sociale) , je vous prête ce volume, et vous conseille de le lire attentivement ; vous y trouverez un chapitre fort remarquable intitulé : Ginirositi des ctasees richei en Régime d'Harmonie.

La MERE. Y trouverai-je aussi des instructions pour bien élever mes enfants ?

X. Oh ! madame, ce sujet y est traité avec beaucoup de détail, et une grande supériorité. Mais dès à présent vous pouvez concevoir que» dans un ordre de choses où les GroupesetSériesde travailleurs se formeront librement, spoi^ tanément, où chacun pourra se livrer aux travaux pour lesquels il aura du goût, et ne se livrer qu'à ceux-là, il doit se manifester un nombre de vocations et d'aptitudes justement en rapport avec nos besoins, — qui pour la cuisine, qui pour la couture, qui pour l'administration, qui pour les sciences, qui pour les arts, qui pour les différentes fonctions de l'agriculture et de l'industriel qui enfin pour les soins à donner aux petits enfants ; car Dieu a fortement chevillé l'amour des enfants au cœur de certaines femmes, et ces femmes s'acquit* teront passionnément de leur tâche de prédilection,— aux grands applaudissements de la Phalange qui voit dans ces

rejetons chéris Tavenir et l'espoir de ses saccès fators, de la PhalaDge qoi ne manquera pas d'honorer tons ceux qoi se livreront à l'éducation. Nourrices, Bonnes, Instituteurs, et de les rétribuer aussi richement qu'ils le sont peu aujourd'hui. — Non-seulement les Bonnes, les Nourrices se livreront à leur passion pour les enfantsen général, mais encore elless'at-. tacheront aux enfants dont le naturel leur conviendra, les unes aux enfants tranquilles, les autres aux petits mutins. Comprenez-vous, madame , comment, les divers enfants de la Phalange étant élevés en commun, dans des salles bien saines, chauffées à point, constamment visitées par des médecins intéressés à la conservation de la santé de ces petits êtres, il sera impossible que votre fils ne trouve pas exactement la Bonne qui lui conviendra, celle qui devinera ses besoins, qui saura l'élever, qui adoptera le vôtre de préférence à tout autre ; tandis qu'aujourd'hui, le hasard et la nécessité étant les seuls guides du choix des Nourrices et des Bonnes, la sollicitude maternelle la plus active ne peut manquer d'être souvent en défaut?

La MERE. C'est vrai, monsieur; mais il m*en coûterait d'abandoimer mon enfant à des mains mercenaires.

X. Comment le pourriez-vous, madame, dans un Ordre de choses où il n'y a plus de salariés, plus de mercenaires? C'est maintenant qae vous en êtes réduite à cette triste nécessité !... D*ailleurs, convenez, madame, vous qui êtes humaine, convenez qu'une Bonne qui a du goût pour son état peut fort bien suffire à plusieurs enfants à la fois ; et Dieu a eu raison sans doute de vouloir qu'il en fût ainsi ; car si à tous les enfants il fallait trois ou quatre personnes comme au vôtre, la moitié de la population ne suffirait pas à élever Tautre; quel temps lui resterait-il donc pour se livrer aux autres travaux ?

La mère . Monsieur, vous trouverez peut-être que c'est

de l'égoïsme , mais je voudrais pouvoir élever mes enfants moi-même, mpi toute seule.

X. C'est un égoïsme bien excusable, madame, d'autant plus excusable qu'aujourd'hui vous n'avez aucun moyen de vous rejeter sur une autre occupation. Mais avec tout . votre désir, tout votre discernement, avec toute votre bonne volonté, êtes- vous bien sûre de posséder toutes les connais-* sances et de pouvoir disposer de tous les objets nécessaires pour bien remplir une tâche si difficile ?

L4 MÈRE. £h! monsieur, c'est mon insuffisance qui fait mon tourment.

X. Eh bien! si vous, madame, qui réunissez tant de qualités sous ce rapport et sous d'autres, vous reconnaissez qu'il vous en manque encore, si vous avouez que, malgré toute votre vigilance empressée et attentive, vos enfants ne peuvent être complètement bien élevés chez vous, par vous, que;5era-ce donc d'une multitude de femmes qui, n'ayant reçu de Dieu ni vocation ni aptitude pour ces fonctions, trouvent non-seulement difficile, mais insupportable, l'éducation de leur propre enfant, ou à qui la Société a refusé les moyens et le loisir que votre fortune vous met à même de consacrer à cette occupation? Cependant notre Ordre social exige chez toutes les femmes les mêmes aptitudes , et les aptitudes les plus diverses, les plus contraires. Qu'en résulte-t-il? C'est que le ménage va comme il peut, que l'éducation des enfants est mal faite, et que les femmes, déjà fort esclaves sous d'autres rapports, éprouvent, grâce à la complication et à la multiplicité des travaux de ménage, une sujétion que toutes n'ont pas la force ou la patience de supporter.

La mère. Il y a là un grand mal, sans doute; mais c'est aux femmes prudentes et sages de le Mce disparaître, en accomplissant saintement leurs devoirs d'épouses et de mères. "*

X. Eh ! madame, iiont-elles toujours maîtresses de lei^ ac^ complir? Certes, je suis loin de vouloir m'élevèr contre le respect que Ton doit aux devoirs! Mais pourtant, bon nombre de ces devoirs ne seraient-ils point de pure convention? Me jugez pas des autres femmes par vous, madame, ni des autres ménages par le vôtre. Le vôtre est un cas tout eteeptionnel. Vous aimez à rester chez vous, votre mari partage vos goûts à cel égard ', la plus grande paix règne dans votre intérieur ; vos enfants n'ont donc que d'excellents exemples devant les yeux. Votre mari et vous, madame, vous aimez naturellement les soins qu'exige l'éducation de vos enfants; n'ayant de goûts de dissipation ni l'un ni l'autre, vous vous consacrez exclusivement à ces soins, et rien de tout cela ne vous paraît pénible. En un mot, vous vous trouvez dans les conditions les plus favorables. Mais transportez- vous dans ces maisons où le mari et la femme, absolument dépourvus du goût et des talents que vous possédez, ne peuvent s'entendre sur le mode d'éducation à adopter, et encore moins sur l'exécution ; allez dans ces ménages où les époux se querellent sans cesse à l'occasion des enfants qui, alors, au lieu de resserrer le lien conjugal, deviennent au contraire un sujet perpétuel de discordes; essayez de pénétrer dans ces familles où Ton ne rencontre que mœurs dépravées et paroles grossières ; et voyez quels exemples sont donnés, quels principes sont inculqués à ces pauvres petits ! On dit et on répète que l'instituteur naturel de l'enfant, c'est la mère, que les soins de l'éducation, de la première éducation surtout, sont pour la mère un devoir sacré, un devoir dicté par la nature ; mais si la mère li'a ni le caractère, ni la santé, ni les talents nécessaires, que devient, je vous le demande, cette idée de Devoir, qui est sans doute une très belle chose en théorie, mais doiit la pratique laisse d'autant plus à désirer que le devoir s'éloigne davantage des aptitudes et s'accommode moins avec l'organisation des individus à qui on l'impose?...

Supposer, en effet, qu'un en&nt dopé d'up gF^nd génie naisse de parents pauvres ou ignorants ^ eppipi^t élèveront-ils cet enfant? La buse pesante et stupide comprendelle rien au vol audacieux de Taigle? Avec la meilleure volonté possible d'accomplir leurs devoirs, que feront en pareil cas des parents bornés? Ils [traiteront d'absurdités, de folies, les tendances les plus élevées, les plus sublimes ; ils feront avorter ce génie à sa naissance. Si maintenant vous considérez ce que peuvent devenir aujourd'hui ces malheureux enfants , à qui la mort vient enlever leur père ou leur mère, quelquefois tous les deux, et ceux, hélas I qui ne savent jamais à qui ils doivent le jour , — infortunées créa* turcs, vouées au malheur, à la corFuption, au crime, et dont la Société ne daigne s'occuper que lorsqu'il s'agit de les flétrir, de les punir des suites inévitables de leur misère , de leur délaissement, de leur infortune ; — si vous réfléchissez qu'une foule de ménages, loin de pouvoir subvenir à l'éducation de leurs enfants , n'ont pas même à leur fournir le pain quotidien-, — votre cœur autant que votre intelligence vous convaincra, madame, que Dieu n'a pu vouloir l'éducation des enfants par les parents, puisque ce mode offre le moins de chances heureuses et le plus d'inconvénients pour les uns et pour les autres , et que , tout en étant très onéreux, il ne présente aucune garantie à la Société ni aux individus.

La mèrb. II est vrai que le sort des enfants pauvres est bien précaire. Mais n'y a-t-il pas les salles d'asile? n'y a-t-il pas d'autres établissements encore ?

X. Oui , madame , ce sont des améliorations partielles qu'il importe d'encourager, tant que nous croupirons dans le Régime morcelé ; mais combien ces palliatifs sont insuffisants, impuissants !

La mère. Pardon, messieurs, je vais voir si mon fils dort; je suis à vous. , . Mo continuez pas sans moi, je vous en prif «

Le mari. Tout cela est fort bien, mais les riches vous diront : Que m'importent les enfants des autres, pourvu que les miens soient bien élevés?

X. Je répondrai à ces riches-là : Vous êtes stupides et dupes comme tous les égoïstes *, car je nie que vos enfants puissent être bien élevés, et d'ailleurs ne souffriront41s pas, toute leur vie, de la mauvaise éducation, de la grossièreté des autres?

La mère (revenant). Il dort, messieurs, il dort d'un profond sommeil... £h bien ! monsieur, poursuivez^ ce que vous médites est si plein d'intérêt, si nouveau pour moi !... Poursuivez , je vous prie.

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