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SUR LE CONTE DE PERONNIK L'IDIOT

Il nous semble difficile de ne point reconnaître dans le conte de Peronnik Tidiot, les traces de la tradition qui a donné naissance à l'un des romans épiques de la Table ronde. Bien que défigurée dans le récit breton, et surcbargée de détails modernes, la donnée primitive de la Quête du saint Graal s'y retrouve , en effet, nette et entière.

Ceci demande, du reste, quelques explications. Dès le sixième siècle, les bardes gallois parlent d'un vase magique qui donne à son possesseur la connaissance de l'avenir, la science de l'univers, etc. ; plus tard, une fable populaire parle d'un vase d'or que possédait Bran le Béni et qui guérissait toutes les blessures et rendait même la vie aux morts. D'autres contes font allusion à un bassin dans lequel apparaissait sur le

champ le mets qu'on avait désiré. Toutes les fictions se confondirent à la longue^ et les propriélcs de ces difféi-ents vases magiques se trouvèrent attribuées à un seul, dont la possession fut naturellement recherchée par les grands coureurs d'aventures.

Or, il existe un poëme gallois, composé au commencement du douzième siècle, qui roule tout entier sur cette recherche. Le héros, appelé Perédur, combat des géants, des lions, des serpents, des monstres marins, des sorcières, et finit enfin par conquérir le bassin et la lance, qui se trouve ainsi ajoutée à la tradition primitive.

On ne peut douter que cette fiction galloise, qui se répandit alors dans toute l'Europe, comme le prouvent les imitations essayées dans différentes langues, n'ait été, à plus forte raison, connue en Bretagne, qui se trouvait unie au pays de Galies par la communauté de l'origine ot du langage. Elle dut s'y populariser à peu près telle que les bardes l'avaient apprise aux Armoricains. Mais, <jutre les altérations successives qui résultèrent bientôt <le la transmission orale, les imitations françaises ne tardèrent pas à se mêler partout aux versions primitives. M. de la Yillemarqué a en effet observé, dans son savant ouvrage sur les Contes populaires des anciens Bre-

tons, que, lorsque les fahles galloises furent développe'es • par les poëtes français, elles parurent tellement embellies, sous leur nouveau costume, que les Gallois euxmêmes abandonnèrent les originaux en faveuv des imitations. Or, ce qui est vrai pour eux Test également pour les Armoricains, et il nous semble hors de doute que la tradition de Perédur, qu'ils avaient d'abord reçue, dut être sérieusement modifiée par le poème postérieur de Chrétien de Troyes.

Du reste, pour rendre plus clairement notre pensée, nous donnerons ici une rapide analyse de ce poënie resté manuscrit , et par conséquent peu connu (1).

Perceval, dernier fils d'une pauvre veuve ruinée par les malheurs de la guerre, est simple, ignorant et grossier. Sa mère éloigne de lui avec soin toute image guerrière ; mais, un jour, Ténfant rencontre des chevaliers du roi Arthur; il apprend le secret qu'on lui tient caché, et, ne rêvant plus que tournois et batailles, il abandonne le toit maternel et se rend à la cour d'Arthur. Chemin faisant, il voit s'élever un pavillon que, dans

(l)ie chercheur du bassin, Myvyrian, t. I, p. 8.

Le poème de Perceval ou la quête du saint Graalse trouve à la Bibliothèque royale de Paris, mss. no 7623etsuppl. franc. 4:.>0. Nous en donnons l'analyse d'après M. de la Yillemarqué en nous contentant d'abréger son travail.

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a simplicité, il prend pour une église, et il y entre. Après avoir dévoré deux pâtés de che-vreuil et bu un grand pot de vin, il sort et bientôt arrive à Cardeuil, mal vêtu, mal armé, mal monté. Il trouve Arthur plongé dans une méditation profonde ; un chevalier félon vient d'emporter sa coupe d'or en défiant tout guerrier de la lui reprendre. Perceval accepte le défi, poursuit le ravisseur, le tue, lui enlève la coupe et lui prend son armure. Il est ensuite admis dans l'ordre de la chevalerie.

Mais le souvenir de sa mère le poursuit partout. Inquiet et rêveur, il s'éloigne. Que cherche-t-il ? Il ne le sait pas lui-même ; il va au hasard et sans but, où le porte son libre coursier. C'est ainsi qu'il entre dans un château qui s'offre à lui ; un vieillard malade y repose sur un lit; un valet paraît, portant une lance d'oj coule une goutte de sang ; puis, entre une demoiselle avec un graal, ou bassin d'or pur. Perceval a envie de demander l'explication de ce qu'il voit, mais il n'ose. Le lendemain, au sortir du château, on lui apprend que le vieillard malade se nomme le roi pêcheur et qu'il a été blessé àla cuisse ; on lui reproche, en même temps, de ne l'avoir point interrogé.

Il continue sa route, rencontre par hasard Arthur et

le suit à la cour ; mais, le lendemain de son arrivée, une demoiselle vêtue de noir se présente et lui reproche brusquement d'être cause des souffrances du roi pêcheur.

— Sa blessure, dit-elle, est devenue incurable parceque tu as négligé de l'interroger.

Le chevalier, voulant réparer sa faute, cherche en vain à retrouver le palais du roi; il en est repoussé comme par une main invisible, jusqu'au moment où il se décide à aller trouver un saint ermite auquel il se confesse. Le prêtre lui apprend que la cause de toutes ses erreurs est son ingratitude envers sa mère, que le péché lui a coupé la langue quand il eût fallu demander l'explication du graal ; il lui impose une pénitence, lui donne des conseils, lui révèle une oraison mystérieuse où se trouvent certains mots terribles qu'il lui détend de faire connaître ; et Perceval, absous de ses péchés, jeûne, adore la croix, entend la messe, communie et renaît à une vie nouvelle.

Il se met alors à la quête du Graal, et il est arrêté par mille obstacles. Une femme qu'il a aimée, Blanche-Fleur^ se présente à lui et essaye de le retenir, mais il lui échappe. 11 attache son cheval à l'anneau d'or d'un pilier qui s'élève sur une montagne appelée le Mont des

Douleurs, arrive enûn au château qu'il cherche, et demande cette fois Thistoire de la lance et du graal. Alors en lui apprend que la lance est celle dont Longus perça le côLé du Christ, et que le graal est le bassin où Joseph d'Arimathie recueillit son divin sang. Ce vase est venu par héritage au roi pêcheur qui descend de Joseph et qui est ronde de Perceval. Il procure tous les biens spirituels et temporels ; il guéiit toutes les blessures, et rend même la vie aux morts; il se remplit, au gré de son propriétaire, des mets les plus exquis.

Après la lance et le graal on apporte une épée brisée : le roi pêcheur la présente à son neveu, en le priant d'en rejoindre les pièces; il y réussit. Alors le roi lui apprend que le plus brave et le plus rehgienx chevalier du monde devait la réparer, selon les prophéties ; qu'il a tenté lui-même d'en souder les tronçons, mais qu'elle l'a châtié de sa témérité en lui faisant une blessure à la cuisse.

— Je guérirai, lui dit-il, le jour où périra le chevalier appelé Pertiniax, qui a brisé l'épée merveilleuse en tuaat mon frère par trahison.

Perceval tue Pertiniax, grâce au secours du saint graal, lui coupe la tète et rapporte au roi pêcheur qui guérit et aldique en ffiveur de sou neveu.

Les rapports d'origine qui existent entre ce poème et le conte breton ne sont point, à ce qu'il nous semble, difficiles à saisir. Dans les deux récits il s'agit de la conquête d'un bassin et d'une lance dont la possession assure des avantages du même genre ; les héros de la version française et de la version armoricaine sont soumis à des dangers, à des tentations, et la réussite leur assure à tous deux la couronne. On pourrait même peut-être trouver quelques rapports de personnage entre Tidiot Peronnik allant devant lui sans savoir oîi, et arrachant à la fermière son pain de méteil, son beurre frais baratté, son lard du dimanche, et ce Perceval simple, ignorant, grossier, qui débute par dévorer deux pâtés de chevreuil et boire un grand pot de vin. A la vérité, les détails diffèrent et les épreuves subies par Peronnik ne ressemblent point, en général, aux épreuves imposées à Perceval; mais, en revanche, elles rappellent, de fort près, celles que surmonte Perédur, le héros de la tradition galloise. Il semble donc que le conte armoricain a puisé successivement aux deux sources française et bretonne. Né de la tradition galloise, modifié par la version française, et enfin approprié au génie populaire de notre province, il est devenu, en s'altérant par une suite de transmissions, ce que nous le voyons aujourd'hui.

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Peronnik l'idiot nous semble, en outre, digne d'être étudié par ceux qui, dans les traditions, cherchent surtout les traces du génie populaire. L'idiotisme, chez les tribus de race celtique, ne fut jamais regardé comme une dégradation; mais, plutôt, comme un état particulier dans lequel Tindividu arrivait à certaines perceptions ignorées du vulgaire. L'instinct animal, incontestablement plus développé dans ces natures hébétées^ avait fait supposer aux Celtes qu'elles avaient mie connaissance de l'invisible interdite aux autres hommes. Aussi les paroles de Tidiot étaient-elles regardées comme prophétiques ; on cherchait dans ses actes un sens caché ; on lui croyait enfin, selon l'énergique expression d'un vieux poëte : les pieds dans ce monde-ci et les yeux dans l'autre. Or, une fois cette croyance établie, Fincohérence et le vague de ses manifestations, loin de détromper la foule, devait entretenir son erreur. Il en était de tout ce qu'il pouvait dire ou faire comme des oracles de l'antiquité auxquels on trouvait toujours deui significations contraires.

La Bretagne a conservé, en partie, cet antique respect pour les faibles d'esprit. Il n'est pas rare de voir, dans les fermes du Léonnais, quelques-uns de ces malheureux revêtus, quel que soit leur âge, de la grande

ioLe à boutons de corne et tenant à la main une baguette blanche. On les soigne avec tendresse et on ne les désigne que sous le doux nom de chers innocents {innoçzauted kèz) ; tout au plus, si Ton parle de Tun d'eux en son absence, Tappelle-t-on dishjant, c'est-àdire sans science. 11 reste à la ferme avec les femmes et les petits enfants; on ne lui demande point de travail, et, lorsqu'il meurt, ses parents le plewent.

Je me rappelle avoir rencontré un jour, en parcourant les environs de Morlaix, un de ces idiots assis devant la porte d'une ferme, et qu'une jeune fille, sa sœur, faisait manger. Sa complaisance caressante me frappa.

— Vous aimez donc bien ce pauvre innocent ? lui demandai-] e en breton.

— C'est Dieu qui nous Ta donné, répondit-elle.

Mot profond qui explique cette pieuse tendresse pour des êtres inutiles, mais précieux à cause de celui qui nous fes a confiés.

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