PERMUTATION DE SONS
Ce phénomène se produitquand, à la suite d'une transformation phonétique, le radical est amené à se modifier devant l'initiale de la désinence; de même quand un mot complet est amené à se modifier devant le mot suivant'. La permutation de sons joue un aussi grand r61e dans la formation des mots que dans celle des propositions. D'ordinaire, ce phénomène n'appartient pas à l'histoii-e de la langue ; il n'en est l'objet que dans les cas où il sort des conditions simplement phonétiques.
67. Nous avons ' ramené à un phénomène de ce genre la pi-ésence du ch dans éoéché. Le changement qui donna i'impulsion est le passage de c devant akck: blanc, fém. blanche (blanc + -a) ; arc ^ arcum, archier ^: arcum -(- -arium, arcM'ee :^ ARC UM + atam; sec^ siccum, sechier^^^ siccare. Or, comme l'a de beaucoup de désinences avait souvent été remplacé par d'autres voyelles, les conditions de la permutation de c et de ch finirent par n'être plus bien observées, et l'on vit paraître ch mâme dans des dérivés qui joignaient au radical des désinences commençant par des voyelles autres que a. Ainsi vinrent : de blanc, blancheur (-orem), d'arc, archoiier [=^ jcare), de sec, sechece (-itiam), de sac, sachel
1) Cette défliiition concorde avec les idées exprimées par Paul daus ses eicelJenls Principien der Sprac/igesckichta, p. 95. 3) Zcitach. de GnoDBa, ii, 299.
permctation de sous 141
(-ellum), de croc, crochet (-ittom). Et c'est de la sorte que ereschié vint non de episoopatum mais de euesque + -ié =:
-ATUM.
Comme ces échanges de sons supposent toujours un changement phonétique préalable, ils peuvent servir à déterminer la date de ce dernier. Eu français, m final passa à n vers le xi^ siècle; de là liëmier (auj. limier) à côté de liien, auj, ' lien = LiOAMEN, lormier à côté de lorain ^^ loramen, home ^^ HOMiNEM à côté de hon = homo, aimes ^ amas à côté de ain ;=AMO. — A quelle époque se produisit ce changement phonétique? Ce fut évidemment avant la formation de envenimer, Denimeus d'après venin ^ venenum, de latiniier d'après latih = LATiNUM, de estamer d'après estain ^ stagnum.
Dans les plus anciens monuments du français on trouve qued devant les voyelles, que devant les consonnes. Les conjonctions ne =^ neque et se ^^ si avaient d'abord partout et toujours la môme forme ; mais quand on se fut habitué à l'alternance de que devant une consonne, qued devant une voyelle, on changea de même ne et se, qui devinrent devant un mot commençant par une voyelle ned (Eulalie), sed (Alexis).
La langue moderne fournit encore des preuves de ce phénomène. C'est en vertu de cette habitude qu'on fait ce qu'on appelle des cuirs, des velours, des pataquès.
A une voyelle nasale dans la fin d'un mot correspond, à l'intérieur d'un mol, une voyelle suivie de n, comme le montrent de nombreux mots radicaux {an, année; don, donner]. De là vient également ce fait, que, si une consonne muette suit la voyelle nasale, celle-ci est remplacée dans les dérivés par une voyelle suivie de n: ainsi ornemen{i) donne ornemaniste ; ptqfon{d], plafonner ; printem(p)s, printanier, et probablement par/aan, paysanne, a. fr. paisande. D'après hasar{d], hasarder, on a refait de Escobar, eseobarder; de môme, habi(t), habiter et pro^{f], profiter; abri, abriter (d'abord abrier); écho, échoter; piau (patois pour peaw),
dépiauter; rein, éreinter. Ces exemptes prouveot clairement que réchange en question n'est qu'une variété âela formation proportionnelle ou analogique.
Un domaine dialectal du provençal laissait le d final tomber devant un mot commençant par une consonne; ce d devenait x devant un mot commençant par une voyellle : de là eu ela à côté de a lieis, quez eu à côté de que tu. On finit par considérer le î comme un moyen d'éviter l'hiatus, et on le plaça dans le corps des mots quand deux voyelles se rencontraient : bonaxurat, atondar ;= abundahe, rezina ^ regi- NAM (qu'il ne faut pas confondre avec rezina des textes de haut italien), pazlmen = pavimentum, ereîet ^= creavit (Br. 2658), Protenza ^= provinciam, ProzensaU^, glizeiza =: ËCCLESiAM (avec un allongement remarquable), prozeza^.
Dans beaucoup de mots, le provençal laissa l'n devenir muet devant les mots commençant par une consonne ; cet n restait sonore devant les mots commençant par une voyelle : baro devant une cons., baron devant une voy,, ma devant une cons., man devant une voy. Par suite on employa aussi l'n comme un moyen pour éviter l'hiatus : cf. aiaa/en (^ fidem) ab ion amie (Lib. scintill. 64'^), mercen devant une voy. {=: mercedem), pron ^^ prod(est). Une forme très usitée est/on^ fuit à côté de/o. II faut peut-être rapporter à ce même fait l'expression meun escient; ma.\s pata/ren, it. palafreno, a sans doute subi l'influence de prencm.