PREMIÈRES ET NOUVELLES POESIES
Ouvrage couronné par l'Académie Française
Un beau volume grand in-8*, édition de luxe
Prix : 5 Francs En vjnte chez Cayer, éditeur, rue Saint- Ferréol, 37
MARSEILLE
A Laurent de Gavoty.
11 avait, le matin, sous le regard de Dieu,
Dit aux siens, assemblés, un fraternel adieu,
Et calme, le front haut, vers le soir d'un jour terne,
Le conscrit de TÉglise allait à la caserne.
Pour faire le trajet et répondre à Tappel,
Il avait conservé Thumble habit sous lequel ,
La veille, il enseignait les fils du prolétaire.
Atteint par les décrets, loin d*être réfractaire
A la loi, le jeune homme, en son cœur, simplement
Estimait qu'à l'école, ainsi qu'au régiment.
L'éducateur chrétien sert toujours sa patrie.
Supportant les regards, ferme sans crânerie.
LE FRèRB A LA CASERNE.
Il arrive au quartier, le maintien assuré
Et se présente aux chefs pour être incorporé.
Un sergent, tout d'abord, presque avec déférence,
Accueille le nouveau défenseur de la France.
« Votre nom ? » lui dit-il. « — Hubert, mon officier. »
Pendant qu'à son oreille un quolibet grossier
Met la rougeur au front de la jeune recrue,
Au milieu des troupiers, dont la foule accourue
L'entoure, Hubert, son lourd couvre -chef à la main,
Entre dans la chambrée et, sans respect humain.
Le pose sur le lit que du doigt lui désigne
Le sergent qui s'éloigne en réprimant d'un signe
Un long éclat de rire à grand'peine étouffé...
Lorsqu'un malin s'étant fort gravement coiffé
Du feutre aux larges bords — rallume de plus belle
La verve des railleurs assaillant comme grêle
Le Frère qui, debout et se croisant les bras.
Attend, sans s'émouvoir, la fin du branle -bas!...
Excités, les troupiers narguent la discipline :
Soudain, notre loustic de caserne imagine
D'infliger la brimade au conscrit calotin...
Mais, prompt à riposter, le brave ignorantin.
Né dans les champs, robuste et de haute stature, —
Endurant par principe, emporté de nature, —
Saisit de chaque main, d'un élan vigoureux.
Deux de ses agresseurs les plus aventureux.
« Cessez un jeu brutal , camarades ! » leur crie
Hubert, exaspéré de la plaisanterie.
Et les clouant au mur devant tous, frémissants :
« Soyons amis, messieurs, de grand cœur j'y consens,
« Ou sinon, nous verrons!.,. 9
A sa voix chaude et fière, La chambrée en bravos éclate tout entière.
L'instinct gouailleur du peuple avait cédé le pas A la rude franchise...
Et Ton n'y revint pas.
Seul, un homme, ulcéré de sa déconvenue,
Gardait contre le Frère une aigreur contenue.
L'air bon enfant d'Hubert, le sourire amical,
La loyale rondeur du jeune clérical.
Et jusqu'à ces vivats du joyeux entourage,
Mêlaient à son dépit une secrète rage.
Quand le clairon sonna l'extinction des feux.
Cet homme, entre ses dents, dit assez haut : « Tant mieux !
a Enfin, nous allons voir comment le très cher Frère ^
a Ce soir, au pied du lit, va se tirer d'affaire!... »
« — Les jugements d'autruî ne me font pas plus peur « Que de marcher au feu... » répondit en son cœur, L'autre, sans se troubler, regagnant sa couchette. Où bientôt, dédaigneux des rires en cachette. Comme dans sa cellule, à la croix de bois noir, Hubert fit à genoux sa prière du soir...
Les anciens regardaient, non sans quelque surprise. Nul sarcasme pourtant. L'habitude était prise. Plus d'un même, infidèle à la divine loi, Et qui dans ce milieu rougissait de sa foi.
Sur l'oreiller, avant de clore la paupière.
Ému, se rappelait peut-être une prière...
Le lendemain, Hubert, debout au petit jour, Ne fut pas le dernier à l'appel du tambour,
Le devoir du soldat est dans la patience; De longs mois il en fit la dure expérience ; Mais il avait appris, ailleurs, à conquérir Une autre vertu rare : il savait obéir.
Simple et bon, tous l'aimaient, tous, sauf le camarade Quelque peu rudoyé le soir de l'algarade, Et que rien, depuis lors, n'avait pu désarmer ; Blessure d'amour -propre est lente à se fermer...
Peiné plus qu'irrité de mainte raillerie, Hubert, près d'être enfin quitte envers la patrie, Ne songeait qu'au retour à sa chère maison, Quand le régiment dut changer de garnison.
Au milieu des beaux jours de juillet, on arrive Dans une ville immense, assise sur la rive Que baigne un large fleuve au cours majestueux. Dans un centre ouvrier, faubourg tumultueux, Sous le brillant soleil, en des flots de poussière, Aux sons harmonieux d'une marche guerrière, Sac au dos, on atteint le poste désigné.
Où le détachement est bientôt cantonné.
Ici, tout comme ailleurs, son jeune antagoniste Criblait de ses lazzis notre congréganiste Qui, dédaigneux et calme, opposait la douceur Aux fades mots plaisants du sot libre - penseur.
Or, il advint qu'un jour de la saison bénie, La baignade en commun avec la compagnie Est prescrite au rapport, et, dès le lendemain. Les hommes commandés sgnt à l'aube çn chemin.
Arrivés à l'endroit consacré par Tusage,
Où des pieux dans le fleuve au courant font barrage,
Dans l'eau fuyante, avec de grands éclats de voix,
Nos troupiers font assaut de nautiques exploits.
L'un d'eux même, luttant de vaine gloriole.
Hors des flottants signaux pousse une pointe folle,
Et vers la rive, au loin, jette un défi joyeux,
Que relève aussitôt le chef impérieux...
A ce moment, roulé par l'eau tourbillonnante,
En proie à je ne sais quelle angoisse poignante,
L'imprudent, éperdu, jette un cri déchirant.
Et, près d'être englouti, s'abandonne au courant...
Mais Hubert a tout vu... S'élançant intrépide. Du courant qu'il remonte il fend le flot rapide... 11 approche... il saisit par un suprême efibrt Et ramène — vivante épave! — sur le bord L'homme !...
Grand Dieu! c'est lui! son railleur de la veille!... Comme d'un rêve affreux le malheureux s'éveille... Pâle, il rouvre les yeux et, poussant un sanglot. Pleure comme un enfant, sans ajouter un mot; Mais de sa main, qui tient la main d'Hubert pressée. Les frissons convulsifs traduisent sa pensée... c Sauvé I » crie un soldat. Et vers l'heureux vainqueur : c Vivat ! » ont répété tous les autres en chœur. Autour du naufragé pendant que l'on s'empresse : « Hubert ! j'ai sur le cœur un lourd poids qui m'oppresse ! s Dit enfin celui-ci, livide encor d'effroi, c Devant Dieu qui m'entend, frère, pardonne -moi !... » Ces mots où le jeune homme a mis toute son âme. Valent un vrai triomphe au sauveur qu'on acclame!...
S" LE FRÈRE A LA CaSERNÉ.
Le soir, par un pouvoir mystérieux et doux, Hubert ne fit pas seul sa prière à genoux...
Un matin, grand émoi. Toutes les compagnies
Se forment en carré dans la cour réunies.
Tout à coup se sont tus clairons, tambours vibrants :
A rappel de son nom, Hubert quitte les rangs.
Alors le colonel, au milieu du silence.
Décerne, en quelques mots d'une mâle éloquence
La médaille à celui dont l'action d'éclat
Est offerte en ce jour comme exemple au soldat !
Et quand, vers le déclin d'une belle journée,
Du modeste ruban sa robe noire ornée.
Le Frère prit congé de son cher régiment :
a Je te suis ! » dit quelqu'un. « J'en ai fait le serment !...
a Deux fois tu m'as sauvé : du gouffre et de moi-même 1...
« Viens!... Pour moi l'eau du fleuve est un nouveau baptême!... »
La caserne, arrachant à l'école l'un d'eux, A la maison du Christ en devait rendre deux.
4AIUEILLK. - Tyf. «t Uth. CAYER