LES DERNIERS JOURS
T~\e Montréal, le Frère Didace fut envoyé -'— ^ par ses supérieurs aux Trois-Rivières. Dieu qui exalte les humbles et les petits selon son cœur, permit ainsi que son serviteur habitât tour à tour les trois principales maisons des Récollets et que de cette manière les merveilles de sa grâce en cette âme angélique fussent connues dans les trois principaux centres de la colonie.
La cité trifluvienne, située sur la rive nord du fîeuve Saint-Laurent, pas tout à fait à michemin entre Québec et Montréal, était la
l6B LE FRÈRE DIDACE
troisième ville de la Nouvelle-France et le siège du gouvernement des Trois-Rivières. Cette ville fondée par Laviolette en 1634, avait, lors de l'arrivée du Frère Didace dans ses murs, un gouverneur, M. de Ramezay, un lieutenant général civil et criminel, M. Le Chasseur, un procureur du roi, M. René Godefroy de Tonnancour, un major, M. Lambert Boucher, et enfin une petite garnison. La présence de ces personnages officiels et de quelques soldats donnait à la ville un aspect plus imposant ; malgré cela la cité de Laviolette aurait alors mieux supporté le nom de bourg ou de village que celui de ville.
La population, originaire surtout de l'Aunis et de la Normandie,' était par le nombre celle d'un petit village. En 1688, la ville des Trois- Rivières comptait 216 âmes, 33 chefs de famille. La paroisse, très étendue puisqu'elle comprenait sur la rive nord du fleuve tout le pays en
I. Rameau, La France aux colonies. Acadiens et Canadiens. I vol. in-8°, Pari?, 1859, 2* partie, notes du chap. VI, note 5°, p. 312 et suiv.
remontant depuis le Saint-Maurice jusque et y compris la Rivière-du-Loup, sur la rive sud le pays depuis Bécancour exclusivement jusqu'à Nicolet et la Baie-du-Febvre inclusivement, la paroisse, disons-nous, ne comptait en 1698, (le Frère Didace était alors aux Trois-Rivières)» que 358 âmes. Huit ans plus tard la population de la ville et de sa banlieue était de 203 âmes seulement. Nous serions injuste envers la petite ville et nous n'aurions pas dit toute la vérité si nous ne mentionnions pas les causes de l'état stationnaire de la population trifluvienne. La première cause fut l'invasion on peut dire continuelle de la colonie française par les Iroquois pendant les vingt dernières années du dix-septième siècle. Une deuxième cause est très bien exprimée par Rameau;' "les environs des Trois-Rivières, dit-il, étant peu fertiles, cette petite localité a fourni constamment de nombreux émigrants au sud du
I. Rameau : La France aux colonies. Acadiens et Canadiens, i vol. in-8. Paris, 1859, 2* partie, notes du chap VI, note 5*, p. 312 et suiv.
Saint-Laurent et à la rivière Richelieu. Trois- Rivières a été ainsi une véritable pépinière d'émigrants, se tenant pour ainsi dire toujours au même nombre et envo3"ant tout l'accroissement de sa population dans les seigneuries nouvelles. "
Enfin, pour que le tableau soit un peu moins incomplet, représentons-nous un groupe de trente à quarante maisons, la plupart en bois ; une grande rue appelée Notre-Dame traverse la ville de l'ouest à l'est ; quatre ou cinq autres rues sont en voie de formation ; au coin nordouest de l'enceinte est l'église paroissiale dédiée à l'Immaculée-Conception ; c'est un Récollet, le Père Xiste Le Tac ^ qui l'a fait rebâtir en bois en 1682. Sur le Platon, presque en face de l'église est la résidence de M. de Ramezay, gouverneur. A l'extrémité est de la
I. Le Père Xiste Le Tac, originaire de Rouen, a desservi les Trois-Rivières du printemps de 1678 à l'été de 16S3. Il est mort dans sa ville natale le 10 avril 1718 âg^é de 63 ans en ayant passé 50 en religion. Tablé générale des Récollets de Sainf-Dcnys, Bibl. Nat. Paris.
rue Notre-Dame, sur le côté sud, s'élève l'humble couvent que le Frère Didace va embaumer de ses vertus et dans lequel il va passer ses derniers jours.
* Le Frère Didace arriva aux Trois-Rivières vers la fin de 1696, pas avant, ou au commencement de 1697. Le Père Joseph Denis nous apprend qu'il a été le confesseur du Frère "l'espace de quatorze ans.'" Or, le Père Joseph étant passé en France, ainsi que nous l'avons déjà dit, en revint en 1682 ; dès lors, comme nous l'avons constaté, le Père Joseph et le Frère Didace se trouvent toujours ou presque toujours ensemble, d'abord à Québec, puis dans les diverses fondations, jusqu'en 1696 ; ce qui fait bien quatorze ans. Dans le courant de 1696, le Père Joseph fut élevé pour la première fois à la charge de Commissaire Provincial des Récollets du Canada et de Gardien du couvent de Québec. C'est alors qu'il se sépara de son cher pénitent ; et tandis qu'il se rendait à Québec il délivrait au Frère Didace
une obédience pour les Trois-Rivières. On se figure aisément la joie de toute la petite communauté des Récollets de la cité trifluvienne en recevant le bon serviteur de Dieu ; il allait les édifier par ses vertus, les aider par son travail, et terminer parmi eux une sainte vie par une sainte mort.
Après avoir été les premiers missionnaires du lieu appelé les Trois-Rivières, les Récollets y étaient revenus en 1670, l'année même de leur retour en Canada ; ils reçurent alors la desserte de la paroisse. En 1678, le Père Xiste Le Tac fit construire en bois un peu en dehors et au nord-est de l'enceinte de la petite ville une résidence pour le Récollet missionnaire ; plus tard elle fut remplacée par un couvent régulier bâti dans la cité même et commencé en 1693 par les soins et sous la direction du Révérend Père Luc Filiastre qui en fut le premier supérieur. Ce couvent, avons-nous déjà dit, était à l'extrémité nord-est de la rue Notre-Dame, et au sud de la même rue. Les Trifîuviens se montrèrent généreux, malgré leur pauvreté. Dès l'automne de 1693, le couvent, bien hum-
ble, bâti sur un terrain de 120 pieds carrés environ, était très avancé ; Mgr de Saint-Vallier pouvait écrire le 15 octobre de la même année aux Récollets de Paris : "Je me suis fait une satisfaction particulière de monter à Montréal et aux TroisiRivières pour voir les petits établissements que vos Pères y avaient commencés. J'ai trouvé celui de Montréal bien plus .avancé que l'autre- •• Le Père Luc qui prend soin de celui des Trois-Rivières n'a pu en faire autant qu'à Montréal à cause du petit nombre et du peu de moyens des habitants ; on ne laisse pas que d'3' avoir une église et une maison où on peut vivre régulièrement. Je souhaite être bientôt en état de lui pouvoir donner quelques marques de bienveillance et affection que j'ai pour cet établisseiment." "
Il ne faudrait pas se méprendre au sujet de l'église dont parle Mgr de Saint-Vallier ; ce mot ne peut s'entendre que d'une chapelle intérieure, provisoire ; car l'église conventuelle fut commencée par le Frère Didace, et c'est.