ANNETTE, AGATHE
(Annette est sur une échelle et suspend le portrait d'un aïeul de Kouno. Elle frappe avec un marteau sur un clou. — Agathe, en négligé, s'attache un bandeau.)
DUO annette, sur l'échelle, clouant le portrait. Ça! tiens bien ! c'est là ta place; Des lutins quelle est l'audace !
Ces vieux nids En sont remplis.
AGATHE
Ah ! respecte cette image!
ANNETTE
Moi, je rends honneur Au bon vieux seigneur.
(Elle frappe sur le clou.) Mais qu'on soit docile et sage, Car déjà j'enrage.
ANNETTE
Quel langage!
Que dis-tu?
ENSEMBLE
ANNETTE
?u l'ignores? Vois ce traître!
Doit -il pas porter son maître?
(Elle frappe encore sur le clou.) Clou maudit, sois donc battu?
Par mes soins mieux suspendu,
Vois-tu, Hommage ici lui soit rendu.
AGATHE
Très-bien ! à mon aïeul, vois-tu, Hommage ici sois donc rendu !
[Annette descend de l'échelle et la met de côté.) Agathe, seule.
Tout a pour toi des charmes, Et jamais de sombre Kngueur.
Que d'alarmes Dans mon cœur ! (Bis.)
ANNETTE
Les soucis et la tristesse
De moi n'approchent pas,
Plaisirs, joyeux ébats,
Suivent toujours mes pas.
Jamais de pleurs, rire sans cesse, Chasser l'ennui quand il me presse; Tel est mon seul soin ici-bas.
Ahl quel vague effroi m'oppresse!
Et mon cœur gémit tout bas...
Bien-aimé ! de ma tendresse Tous les vœux suivent tes pas.
RÉCITATIF
annette, considérant le portrait.
« Ton brave aïeul ainsi restera, je suis sure, Cent ans encor... Et ta blessure?
AGATHE
Ce n'était rien... la peur, l'étonnement,.. Et Max... que fait-il donc?
ANNETTE
Sans doute, Il n'est pas bien loin sur la route; Monsieur Kouno m'a dit qu'il viendrait promp-
[temenî,
ANNETTE
Autour de ce lieu solitaire Tout est silencieux; je ne sais quel mystère Semble planer ici
AGATHE
Ah! quand le jour de noce arrive, Il est triste vraiment d'être seules ainsi, Au fond d'un vieux manoir, et sans âme qui vive.
Ah ! si les maîtres d'autrefois, Ranimés tout à coup, sortaient de ces parois., ►
Enfant!
ANNETTE
Mais sans être craintive, Je t'avoûrai que j'aime mieux Les vivants que lesmorts,lesjeunes que les vieux
RONDE
Qu'un garçon jeune et candide, Au teint frais, aux blonds cheveux/ Passe auprès de moi, timide, Faut-il donc baisser les yeux?
On sait bien en fille sage, Se donner un air discret, On regarde son corsage, Et pourtant, dès qu'il parait,
En secret Sur son passage On voit tout d'un œil sournois
En tapinois.
Si l'œillade qui succède Est surprise tout à coup, Devient-on aveugle ou laide?
On rougit et voilà tout.
Doux langage
Qui s'engage
Du regard Gomme au hasard I
FREYSCHÏÏTZ
L'un soupire, l'autre rêve :
L'un commence un mot d'hymen.
L'autre achève : Puis soudain, On se prend la main, Ce moment tous deux nous lie...
Venez voir mon fiancé!
11 est si beau, je suis jolie, Notre joie a commencé, Qu'on s'empresse!
Quelle ivresse 1 La tendresse, Le bonheur Remplit mon cœur.
{Pendant cette ronde, Agathe a garni de rubans sa robe de fiancée.)
RÉCITATIF
ANNETTE
« Oh! les nœuds charmants! à merveille, Quand je me marîrai, je veux être pareille.
AGATHE
Puisses-tu ce jour-là, du moins, Ignorer les soucis dont tes yeux sont témoins.
ANNETTE
Voyons, raconte-moi la fin de ta visite Chez notre bon ermite ; 11 t'a donné ces roses blanches?
AGATHE
Oui,
Et sa main les a consacrées; Mais un astre fatal sur moi, dit-il, a lui.
Des visions, par le ciel inspirées, Lui font voir mes périls ; peut-être le portrait M'eût tuée en tombant sans quelque vœu secret.
ANNETTE
Bien expliqué ! Jadis mon père, Vaillant soldat, disait que pour briser la loi Du destin, un moyen efficace et prospère Consistait dans ces mots : « Ça, coquin, déagathe. [fends-toi! »
Que ces fleurs ont de prix !
ANNETTE
Par les fraîches rosées Pour les conserver mieux, qu'elles soient arro-
AGATHE. [sées.
A ton gré, chère Annette.
(A part.) Et Max qui tarde encor!
ANNETTE
Allons, retirons-nous, c'est l'heure De la prière sainte et des beaux rêves d'or.
AGATHE
Jusqu'au retour de Max en ces lieux je demeure.
ANNETTE
A ton aise... bonsoir! car dans son doux essor Le sommeil caressant de son aile m'effleure! » Annette sort emportant le vase où sont les fleurs)