Le frisson des iles
Conférence faite par M, André Fontainas an Salon de la Libre Esthétique le 28 mars iço2.
in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/lefrissondesilesOOfont
Mesdames, Messieurs,
Les souvenirs, qui donnent à la vie son parfum et son prix, se montrent assez semblables à ces rivages laissés, que le navigateur, à mesure qu'il s'en éloigne, voit s'enfoncer et mourir parmi la brume, à l'horizon des flots.
.Mais il est des territoires secrets dont le frisson très subtil ne se trahit pas même à l'observation exercée de la vigie : nul vestige n'en dénoncera, dans les temps futurs, l'éphémère apparition par quoi la mer, un instant fleurie, garde à jamais une merveilleuse stupeur hallucinée.
Les relations d'Iles flottantes emplissent les histoires ; et lorsque, dans nos esprits palpitant d'un passage d'idées incertaines, soudain nous avons saisi l'une, pour la fixer au centre de nos
pensées, et que d'elle s'élancent désormais l'enthousiasme et l'inspiration, ne sont-ce point vos vagues, Méditerranée très antique, toujours radieuse et tressaillante, qui accueillent, selon un dire des anciens, comme une fleur que les vents ont portée sur les ondes, quelque Délos nouvelle, par le vouloir de Zeus rendue immobile au centre des Cyclades, afin qu'y naissent paisiblement les deux enfants divins, Artémis chasseresse et Phoïbos Apollon?
De même, les roches Symplegades, qui se rapprochaient pour broyer, à l'entrée du Pont Euxin, les navires hasardés, furent fixés par la puissance harmonieuse des chants d'Orphée, — et la nef Argô, la première, les put frtinchir sans péril.
Mais bien des lies sont errantes, que nul ne reverra; bien des idées perdues que personne ne peut rencontrer. A quoi bon en déplorer la dispersion fatale ? Le monde, ne doutant plus qu'elles ont existé, s'en est accru du désir de la recherche, toujours en quête, et anxieux d'enricliir son durable trésor du jaillissement, fût-il bref et soudain, de tout ce qui émerge, même un seul instant, à la surface claire des eaux !
C'est pour cela que l'homme penseur, las du tumulte des villes, où, cependant, la vaine agitation des foules lui grise le cerveau d'une confusion d'images obscures, descend joyeusement au port, un matin, frète sa barque d'aventures, et s'y livre tout entier au hasard des espaces.
Qu'adviendra-t-il de lui?
Un grand nombre se sont perdus, engloutis par la lame vorace ; — leur destin est enviable : ils ont osé, une heure; et, pour cette heure d'audace, ils demeurent de fiers exemples ! D'autres se sont débattus parmi la lutte affolée de la tempête et de la mer : ils ont tout subi ; ils ont souffert sans défaillir; ils ont échappé à l'ûpreté j)rf;mière de leur sort; — et les flots se sont radoucis sous une
brise fraternelle; et voici, l'un après l'autre, surgir, de golfe en golfe, les promontoires que cache l'horizon ! Là, ils se sont réjouis; ils ont reposé, très calmes, sous les fraîches frondaisons profondes, dont ils goûtent les fruits d'amertume ou de paix, et, emportant dans l'ombre de leurs paupières et dans leur mémoire émue un fantôme dont le feu tout entier ne pourra plus s'évanouir, ils repartent, et vont encore où les attire l'espoir des rivages lucides.
Ainsi, quand, en dépit des souffrances et des labeurs et de toutes les péripéties obstinées d'une guerre de dix ans, — après l'onde contre lui conjurée et les courses et les chances diverses aux pays des Ciconiens et des Mangeurs de Lotos oublieux du doux nom de la patrie, après la terreur que la ruse déjoue chez les Cvclopes, et toutes les aventures douloureuses, — Ulysse a erré, perdant ses derniers compagnons, ballotté, rejeté par la furie des ilôts, — rêverait-il, sinon par lassitude, à fuir la grotte et le repos que lui ouvre la nymphe aux beaux cheveux, Calypso, noble entre les déesses ?
Autour du refuge profond, où, dans le foyer, un grand feu brûle, répandant l'odeur du bois de cèdre embrasé, une vaste forêt verdoyante s'étend, bruissante du cri des oiseaux des plages. Une vigne vigoureuse est surchargée de raisins mûrs. Quatre îonlaines versent une eau limpide en se dirigeant chacune dans un sens différent. Les prairies sont douces et molles et Ueuries d'aches et de violettes. Un dieu, parvenu en ces lieux, en eût admiré la splendeur el se fût réjoui dans son âme. Mais Ulysse, fatigué d'une oisiveté trop longue, rêvait à des dangers nouveaux. 11 savait que dans son Ithaque il ne trouverait qu'une grève basse et très âpre, point de vastes espaces ni de prairies sur les tlancs de sa montagne unique : on n'y peut nourrir que des chèvres;
aucune des îles qu'en ces régions la mer entoure n'est propice aux chevaux ni fertile en pâturages, et Ithaque moins que toute autre. Il partit, selon la volonté des dieux ; une bourrasque le jette nu sur la plage des Phéaciens, qui aimaient, dit Pierre Bayle, la bonne chère et les commodités de la vie. Sans ressource, il fut accueilli par la sage Nausicaa, semblable à une déesse, et par le roi, son père, qui prit soin, enfin, de préparer et d'assurer son retour dans ses foyers. S'y trouva-t-il satisfait et sans désir? Peut-être; mais il est permis de supposer que le mirage attirant l'enchantait toujours d'espoirs certains, et qu'il n'aspirait au repos qu'après la mort, dans le séjour des Bienheureux.
L'esprit dé l'homme jamais ne se satisfait totalement. Chacun est le jouet bénévole de son Odyssée intérieure : l'impatience de retrouver une Ithaque imaginaire, définitive retraite longuement poursuivie, n'est qu'un mensonger prétexte qui chatoie : nul, au fond, n'ignore — en se refusant à l'avouer — qu'il préfère l'incertitude splendide de la vague inconstante et les îles de l'inconnu à la torpeur immobile des contentements quotidiens.
La sagesse hellénique, dont l'incorruptible sérénité ne saurait être entrevue qu'à peine par la frivole inquiétude de nos âges ténébreux, situait le séjour des Bienheureux, par delà la mort, aux limites occidentales du monde. Mais les conquérants grossiers du Latium et de l'Univers, incapables d'admettre l'existence d'une contrée que leurs armes n'eussent pas soumise, s'ingénièrent puérilement à déterminer ce qui n'était, chez Hésiode, chez Pindare et chez Platon, que du rêve impalpable et imprécis, et à identifier aux Canaries lointaines l'Atlantide fabuleuse, les Hespérides et les îles Fortunées ! — Pline les décrit :
tt La première, dit-il, se nomme Ombrios; elle ne porte aucun
vestige de construction; dans ses montagnes, elle renferme un étang et de grandes plantes, semblables à la férule; on en exprime un liquide amer chez les noires et, chez les plus claires, agréable au goût. — La deuxième s'appelle Junonia ; on y voit un petit temple fait d'une seule pierre. Enfin, Capraria, couverte de grands lézards. Au large, se distingue la brumeuse Nivaria, qui doit son nom à la neige éternelle de ses sommets. Toutes abondent en fruits et en oiseaux de toutes sortes, et celle-ci regorge de palmiers-dattiers et de pommes de pin. On y trouve encore beaucoup de miel, et le papyrus aussi, et les silures y naissent dans les cours d'eau. »
Pour exacte que soit cette description, elle n'évoque à l'esprit que des voluptés bien communes : comment irait-on situer, là, la merveille enthousiaste de la nature ? Pline lui-même, parlant d'autres îles, en donne, parfois, des images plus engageantes :
« Par-dessus toutes, pour sa clarté, est illustre la Sicile, que Thucydide appelle la Sicanie, et d'autres la Trinacrie, en raison de sa form.e triangulaire. La Sicile possède cinq colonies et soixante-trois cités, dont la plus connue est la colonie de Syracuse, avec la source Aréthuse. Le mont Etna y est émerveillant par son embrasement, la nuit. » — « Lemnos contient les villes d'Hephœstia et de Myrine, dont la place publique, au solstice, se couvre de l'ombre du mont Athos. » — Pour atteindre l'orientale Taprobane, qu'aujourd'hui nous nommons Ceylan, « la navigation ne se règle plus sur l'observation des astres. On n'y découvre plus le septentrion. On prend avec soi des oiseaux qu'on lâche de temps à autre, et on suit la direction de leur vol qui tend vers le rivage. Taprobane renferme cinq cents villes; un port s'ouvre au midi, devant la ville de Palsesimonde, illustre entre toutes. Le point le plus proche de l'Inde est un promon-
toire appelé Coliaque, à quatre jours de traversée, et Ton rencontre, au milieu du voyage, l'île du Soleil. Toute la mer est d'un vert profond, embroussaillée d'arbres dont les gouvernails, en passant, dérangent les crinières. »
Voilà, du moins, quelques traits de pittoresque qui animent le tableau : un songe en peut être issu, s'approfondir, en s'attachant à suppléer ce qui y manque. Mais je doute qu'il y trouve un aliment assez durable pour oublier maints récits authentiques de voyageurs, aussi bien de l'antiquité que des temps modernes.
Toujours l'homme s'est aventuré à la conquête de l'inconnu. La terre et les eaux ont, presque partout, été explorées et décrites. Le continent africain ne nous cèle plus guère de mystères; les civilisations jalouses de l'Asie mystique commencent à être pénétrées, grâce à la vigilante énergie d'hommes sans effroi, semblables à ce Savage Landor, qui nous a narré les tortures par lui endurées d'une âme intrépide dans le pays sacré des Lamas. Le Japon nous absorbe ; la Chine est violentée. Chaque jour on se rapproche davantage des extrémités de la terre : Nansen nous éblouit d'un rare exemple de fermeté et de hardie intelligence. Le pôle austral aussi tente les navigateurs : dois-je rappeler que, dans ces parages, les plus récentes recherches ont illustré le nom d'un Belge, M. de Gerlache?
Quand nous aurons connu la surface entière de notre globe, quand nous le dominerons en évoluant à notre gré dans toute la hauteur de son atmosphère, à quelle nouveauté s'emploiera notre goût de voyager? Nous sera-t-il donné, un jour, de parcourir les espaces interstellaires?
Mais l'activité physique des hommes, quelque nobles et indomptables que s'en avèrent les prodiges, n'est que l'égale à peine de leur activité intellectuelle. Si elle exige de ses adeptes parfois
plus de résolution immédiate, un sang-froid prompt et tenace, elle s'épuise aussi à surmonter de faibles obstacles dont le nombre renaissant, à la longue, la fatigue et l'use; elle éprouve les déboires et le découragement ; elle dépend trop de la matérialité de circonstances réelles et fugaces.
Au contraire, si un personnel élan insuffle à des suggestions de l'esprit la vie, l'univers intellectuel, irrévélé, reste inépuisable aussi bien qu'il est divers. Songeries des musiciens et des poètes, où donc respire-t-on l'air subtil que vos œuvres ouvrent aux appétits de nos poumons? Où donc la mer au soleil, embrasée de sérénité joyeuse, qui se puisse comparer aux étendues de fête suprême qu'a élargies en nous la symphonie de Beethoven? Où l'ardeur tumultueuse de la vie comme au souffle des grands drames shakespeariens? Voilà l'océan véritable, les eaux qui nous submergent et qui nous tiennent. Elles plongent les âmes dans les abîmes d'un silence volontaire et nouveau. La réalité de chaque jour, comme la côte d'un royaume fastidieux, a disparu de notre vue. Y avons-nous même vécu ? Nul ne songe à s'en souvenir ! Nous naviguons, voués à tous les hasards de fortune triomphale ou livrés au déchaînement des orages : n'importe ! Nous nous sentons grandis, formidables et apaisés au milieu de la tourmente des assauts de notre destinée, pareils à des dieux magnanimes !
L'homme est le créateur unique de l'univers splendide. Le feu d'enthousiasme, flamboyant en lui depuis le rapt de Prométhéc, embrase toutes les apparences des choses, que nous les nommions imaginaires ou réelles. Rien n'est, dont nous n'ayons projeté hors de nous la vision objective, car rien ne se sépare de rien : les limites et les distinctions, c'est nous seuls qui nous les sommes imposées, afin de mieux comprendre, en définissant.
Nous avons attribué le nom d'îles à des étendues de terre que
nous voyons entourées d'eau de toutes parts ; « toutes les îles, dit Bufifon, ne sont que les sommets de vastes montagnes dont le pied et les racines sont couverts de l'élément liquide ». La notion en correspond, en nous, à des besoins d'isolement, et, souvent, de repos. La vaste mer les sépare des continents, où les hommes s'agitent en passions incessantes, en discordes et en soucis futiles. Chaque fois que notre désir nous porte à nous séparer d'eux pour atteindre à quelque visée pure ou grande, nous sommes entraînés au gré des vagues vers l'atterrissement en des parages solitaires où ce que nous sentons germer en nous croîtra d'une ardeur introublée.
Tous les penseurs, de qui la parole ne s'est pas desséchée jusqu'à l'emploi exclusif des abstractions abréviatives, ont sans cesse devant les yeux l'image de la solitude mouvante et fortunée. Toute exaltation a recours aux métaphores pélagiennes ; même lorsque le langage semble évoquer des paysages différents : la montagne figure la crête cristallisée de la lame ; le murmure de la forêt imite les rumeurs marines ; la grande plaine nue se livre aux haleines du vent et verdoie comme l'étendue plane des océans. Nous portons en nos esprits toute une etflorescence insulaire, comme de larges corolles royales sur l'eau parfumée des grands lacs.
A des moments de lassitude et d'ennui, qui ne se sentirait allégé par la contemplation attardée des certes d'un atlas ? Les formes figées des littorals prennent à la longue quelque vie ; l'air palpite en passant à travers les contrées ; la marée s'agite selon le retour régulier du flot et du jusant ; les roches des falaises dressent contre le sombre assaut une muraille sonore; l'écume jaillit et se disperse ; l'embrun nous grise de désirs éperdus. Nous suivons, de page en page, évoluer et frémir la mêlée des races
humaines : les blancs, partout inquiets et agissants, submergent la terre de carnages et d'industrie ; les rouges ahuris sont refoulés et meurent avant qu'ils aient compris ; les noirs, sournois, semblent se soumettre; les jaunes se méfient et rusent.
Voici l'Europe, ruche d'enfer, cuve d'ébullition, cerveau téméraire du monde! L'Amérique brutale bruit de travaux gigantesques et compassés, et la jeune Australie envie ses labeurs. L'Afrique sombre et pastorale se tait lugubrement, et l'Asie regorgeante médite.
Et puis, fuyons les hommes vers les profondeurs bleues et mobiles, vers les ivresses des courants alizés, dans la prodigieuse clameur des rythmes éternels ! Parcourons la mer merveilleuse : elle contient des richesses de féeries. Son eau, qui s'enfle et qui fléchit, son eau chatoyante et diaprée au gré des climats, des saisons et des heures, son eau glauque, son eau verte, son eau perse, son eau d'argent, son eau moirée, marbrée, jaspée, bariolée, son eau mouvementée et changeante, c'est l'inépuisable respiration des pierreries liquides, un délire perpétuel d'opales fondantes, qui jettent leurs reflets myriadaires, un échange de souffles et de couleurs avec l'air, le soleil et les autres astres. Et là, là! toutes odorantes d'atmosphère, et attentives, dans leur joie, à toute la joie propagée des purs espaces, les îles radieuses sont le sourire de la mer !
Voyez comme les cartes sont belles ! Regardez, tandis qu'une multitude de barques circulent alentour, Madagascar, chaloupe de l'immense Afrique, fendre les claires vagues ! les Antilles de fièvre et de feu, éclairs de diamant, scintillent par chainons de la Guyane à la Floride 1 et, de l'archipel du Japon, tel qu'une guirlande dont une à une se détachent les glycines, une aigrette stellaire s'éparpille, des Philippines ouvragées et lucides, par
les Célèbes délicates, par Bornéo et par Timor et par l'arabesque mollement incurvée de Java et de Sumatra, jusqu'à l'ancienne Chersoncse d'Or, où s'accoude alanguie la force nerveuse de rindo-Chine! Enfin, bien au sud de ses masses de neiges, l'Inde profonde s'affme pour émettre à la mer la perle parfumée de Ceylan !
La côte européenne aussi présente de précieux prestiges. Les Sporades, les Cyclades maternelles et divines, avec Lemnos où Philoctète souffrit, avec Samothrace dont les mystères égalaient ceux d'Eleusis, avec Naxos, où Ariadne fut laissée, avec Paros au marbre éiincelant, avec Chios et Samos, fameuses pour leurs vins, avec Lesbos qu'enchantent ses poètes ! Chypre et Cylhère, asiles sacrés d'Aphrodite, et la Crète aux cent villes, et, plus loin, la Sicile incomparable de Théocrite, de Bion et de Moschos, la Sardaigne, la Corse, les frondeuses Baléares. Enfin, au fond de l'immensité occidentale, au delà de l'archipel placide de la Zélande, les falaises blanchissantes de la trop Grande-Bretagne, les rives âpres et brumeuses de l'Irlande verte, la Thulé antique où s'évanouit la mélodie des sûres clartés, et les sables baltiques.
A défaut de sites prometteurs du haut recueillement d'extase, si l'on contemple les découpures des littorals, des noms, pour leur sonorité ou pour les grandes mémoires qu'ils évoquent, nous sont aussi vénérables et glorieux ; que sont, pour ne quitter les parages de la France, les îles d'Hyères, sylvestres roches sous le soleil qui les pénètre, de mieux que, de leur appellation ancienne, les Iles d'Or? Devant Marseille, Pomègues, le Frioul et ce château d'If, dont la prison montre encore, prestige singulier de la littérature, le cachot de Monte-Cliristo !
De tous ses souvenirs romantiques, l'Atlantique nous appelle. Oléron qu'un vieux donjon domine et la triste citadelle du châ-
teau où peinent aujourd'hui encore dans la torture d'infortunés soldats disciplinaires; Ré, Belle-Isle, Sein, refuge de la vierge Velléda fidèle au sanctuaire de Teutatès, Sein, redoutable aux marins, et autrefois célèbre pour la férocité de ses habitants pillards et tueurs des naufragés si nombreux toujours dans le Piaz ! Au nord de la vieille péninsule celtique, la légendaire Balz que saint Pol délivra d'un dragon qui la ravageait ; l'archipel septinsulaire, la rouge Bréhat, et les récifs de la baie de Saint-Malo : Cézembre, syllabes chanteuses, et le Grand-Bé qu'occupe seule la pierre orgueilleusement anonyme du tombeau de Ciiâteaubriand. Enfin, toutes septentrionales déjà, riches en cultures dans leur brume de clarté humide, les Anglo-Normandes : Aurigny, Serli, Jersey et, avec ses hauts rochers de porphyre et de granit rongés des flots, Guernesey qu'exaltent à jamais l'orgueil et l'émoi d'avoir porté vingt ans l'exil le plus fier, le plus pensif et le plus magnifiquement sonore dont l'histoire humaine se souvienne I
Le silence impérieux de la mer se compose des millions de ses rumeurs, et son rythme continu, régulier, est si puissant qu'il nous submerge tout entiers, avant que nous nous en doutions.
La musique, souvent, me prend comme une mer.
Et nous nous élançons comme Baudelaire, la poitrine ouverte à tous les souffles, vers l'aventure auguste où l'art nous convie. Tous les timbres, successivement unis et dissous, dont bruissent les symplionies, nous saisissent, nous ravissent, nous bercent ou nous secouent au gré de leurs variations savamment réglées. Ils nous transportent dans les lointains inespérés des surnaturelles régions. Là, ici, éclosent comme de vierges reposoirs sur l'onde
somptueuse des asiles prodigieux. Limpidité palpitante de l'air, parfum des brises, maturité blonde des fruits parmi les corolles qui étincellent et les feuillages mieux luisants des grands arbres noueux; dans les jardins et les allées, sur les terrasses des maisons calmes, sur les pelouses, aux murmures des eaux jasantes, se penchent de hautes figures de femmes tendrement énamourées et d'hommes à la vigueur assagie ! Oh ! que de fois la force inspirée de la musique m'a imposé le cher voyage et le séjour où l'extase se fait tunide de contempler les souples danses des nymphes habitantes, des fées et des sylvains : lumière et grâce, beauté illusoire et seule vraie!
Mais le vague, dès l'aube, parfois se disperse : plus précis le poète est apparu, qui courbe à révérer exactement la forme qui l'éblouil. Il prémédite où il nous mène et nous subjugue l'imagination. Il nous lance dans une voie qu'il a creusée vers des buts très définis, et, tant sont minutieux et véritables tous les détails du départ de nos esprits réunis, on pourrait relater, à chaque fois, quelque chose d'aussi net que la phrase initiale d'un déhcieux Discours de la Navigation de Jean et Raoul Parmentierau xvi^ siècle : « Nous issismes du havre de Dieppe le jour de Pasques XXVIII'^^jourdemars 1529, environ deux heures après-midy, que notre nef la Pensée fut mise en rade honnestement sans toucher. »
Et, loin des écueils et des brisants de la rade, le vent enfle nos voiles ; nous voilà engagés dans le hasard des espaces illimités : où donc viendrons-nous atterrir? Dans les étendues non parcourues, tant de terres et de ports nous attendent! Mais, peut-être, passerons-nous, au gré du nautonier, où quelques-uns déjà nous auront précédés. La littérature universelle est éprise de la solitude inviolable des flots : « Des Hespérides à Robinson », s'écrie
Micheletjrt tout le mystère du monde est dans les iles. Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or ou, ce qui vaut autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès le xvi^ siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les Iles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, élargissent les îles, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts américaines. »
Mais, toujours et partout, tout ce qui brille, libre, évadé des contraintes, haussé à une vie vertigineuse et abondante, parfois méditative loin de l'aboi et de la morsure des envieux, parfois harcelée de périls invisibles et obstinés, ne se rêve qu'au fond des retraites généreuses de l'Océan. Tous les genii des Milb Nuits et une Nuit, les enchanteurs ou malfaisants ou propices y font leur résidence, et les héros parcourent les lieux insulaires, car ainsi est écrite leur destinée ; et l'on peut, presque au hasard, ouvrir un des tomes de l'admirable traduction enchanteresse, imagée, exacte et complète par laquelle le D' Mardrus nous les révèle, pour s'en convaincre :
Quand le jeune roi Beloukia (1), suivi du sage Offân, sortit de son palais et de sa ville, s'enfonça au désert, et grâce à la puissance de conjurations rituelles, fut parvenu au royaume souterrain, il y put cueillir les touffes d'une plante « qui donne à celui qui se frotte les pieds avec son suc la vertu de marcher sans se mouiller à la surface de toutes les mers créées par Allah le Très Haut ! » Alors, il entreprit de s'en aller, avec son fidèle conseiller,
(1) Histoire de Beloukia, t. VII, p. 97.
vers l'ile des Sept-Mers chercher l'anneau magique de Soleiman « maître des genn, des hommes, des animaux et des oiseaux »; et, successivement, ils marchèrent quatre jours et trois nuits sur la première mer jusqu'à « une île qu'ils prirent pour le Paradis, tant ils furent émerveillés de sa beauté » ; ils marchèrent sur la deuxième mer pendant des jours et des nuits, sur la troisième pendant une nuit bien noire sous le vent qui soufflait avec violence jusqu'à « une île pleine d'arbres où croissaient, sur les branches, des fruits tout confits ». Il leur fallut quatre jours et quatre nuits pour atterrir à une île où nichaient des reptiles innombrables, puis un jour et une nuit pour trouver « une petite île dont les montagnes étaient de cristal, avec de larges veines d'or, et étaient couvertes d'arbres étonnants dont les fleurs étaient d'un jaune brillant. Ces fleurs, à la tombée de la nuit, étince- Icrent comme des astres, et leur éclat, reflété par les rochers de cristal, illumina l'île et la rendit plus brillante qu'en plein jour. Et OÔan dit à Heloukia : « Tu as sous les yeux l'île des Fleurs d'Or. Ce sont ces fleurs qui, une fois tombées des arbres et desséchées, se réduisent en poudre et finissent par former, par leur fusion, les veines d'où l'on tire l'or. Cette île des Fleurs d'Or n'est qu'une parcelle du soleil, détachée de l'astre et tombée ici même autrefois ...» Ils voyagèrent sur la sixième mer jusqu'à une sixième île, où les arbres portaient, en guise de fruits, des têtes humaines, suspendues par les cheveux. Et bien qu'ils eussent assisté, charmés, à la venue folâtre des douze Filles de la Mer, d'une beauté sans pareille et le cou entouré d'un collier de perles, qui dansaient, et qui jouaient, et qui chantaient au clair de lune, Beloukia et Off'ân n'y voulurent point prolonger leur séjour, et ils s'enfuirent sur la septième mer, et, au bout de deux mois, marchant sans repos le jour et la nuit, ils atteignirent enfin l'île des
Sept Mers, où devait se trouver le corps de Soleiman portant l'anneau magique à l'un de ses doigts !
Ce n'est là qu'un résumé succinct de l'admirable récit que contait, « en langue grecque, au jeune Hassib, fils de Danial le Savant, la reine Yamlika, princesse souterraine, au milieu de l'attention des douze raille femmes serpentines assises sur des sièges d'or et d'éraeraude ». Mais il montre suffisamment l'importance qu'attache à l'existence des côtes fabuleuses la sagesse des Conteurs Arabes, et comme elles signifient bien, à leurs yeux, la succession ardue, mais favorable et nécessaire, de nos épreuves à la poursuite d'un noble dessein.
Partout la glose des textes anciens se peut satisfaire avec une interprétation analogue. Dois-je rappeler l'île shakespearienne de la Tempête, les voyages de Lemuel Gulliver, Barataria gouvernée par Sancho-Pança, puis Robinson Crusoé, l'Ile au Trésor de Stevenson, l'Ile Mystérieuse de Jules Verne? Le paradoxal romancier anglais, Wells, nous jette dans l'Ile terrifiante où le sinistre docteur Moreau poursuit sans trouble ses expériences de physiologie. Cependant, encore qu'elles soient plus anciennes et depuis si longtemps réputées, recherchons, par-dessus toutes, les lies emblématiques où le grand Rabelais fait errer Pantagruel et Panurge en quête de l'oracle de la dive Bacbuc ! Ce n'est, d'ailleurs, qu'après avoir traversé les étapes marines du long voyage et nous être éloignés, tour à tour, des bords étranges et coutumiers jusqu'au pays de Lanternois, que nous pourrons prétendre, ayant recueilli le mot de la Bouteille, à nous présenter, débarrassés de tous préjugés hostiles, échappés aux géhennes de mensonge et d'hypocrisie, au seuil tranquille du Manoir des Tliélémites : il s'élève à jamais, je pense, au fond lointain des régions de la clarté!
Jusque-là, laissons-nous tenter par les voix qui nous convient à tous les coins de l'Univers! Pourvu que nous partions, que nous échappions à la gangue des opinions immuables et des occupations machinales, élançons-nous au hasard; courons la vaste aventure. Plusieurs des meilleurs poètes de nos jours nous y invitent : Henri de Régnier, Pierre ûuillard ont exalté les iles ; Francis Jammes se souvient des Antilles qu'ont parcourues ses ancêtres marins; Verhaeren vertigineux, nous entraine :
Mon rêve est embarqué dans une île flottante, Les fils dorés des vents captent en leurs réseaux Son aventure au loin sur la mer éclatante ; Mon rêve est embarqué dans une ile flottante Avec de grandes fleurs et de chantants oiseaux.
Et encore :
La mer est belle et claire et pleine de voyages...
et c'est le sens de tout l'admirable livre des Forces lumultuetises.
Mesdames, Messieurs,
Je ne sais si l'espèce d'hymne en prose que ma ferveur s'est complu, me fiant à votre bénévole patience, à dérouler librement devant vous, vous aura touchés ou persuadés. Il eût mieux valu ordonner ma causerie selon un enchaînement raisonnable de phrases sans emphase, jointes bout à bout par l'artifice des arguments critiques. Je l'avais, tout d'abord, essayé, mais il m'a
répugné de contraindre mon élan dans les lacs de quelque habile sophistique et j'ai préféré, me livrer, sans réticence, à l'enthousiasme, même futile, de ma songerie pour m'efforcer de faire passer en vous, fraternellement, par son secours, le goût d'échapper à la geôle de soucis et d'ennuis vers le lumineux futur où nous appellent, des suprêmes horizons, la caresse harmonieuse de la vague et le clair frisson des îles !
a39003 00335335Sb
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