M. BOIVIN
Madame me permettra-t-elle de lui offrir à boire?
MAD, ALPHONSE
Très peu, monsieur.
MAD. POPELARD, à Olympe.
Vois donc un peu ce verre... et sans eau... une femme , fi donc ! ( Entre Plumet, en désordre. Exclamation générale.)
LECAMUS
Ah ! le voilà enfin ! Où s'était-il donc fourré? { Avec malice. ) J'allais prendre sa place.
MAD. CHEVAL
Nous vous attendons, comme vous voyez.
PLUMET
Oui, vous êtes gentils... vous me laissez là tout seul., ils ne voulaient pas me lâcher... ils m'ont même bousculé...
LECAMUS
Ma foi, mon cher, que voulez-vous ? Je donnais le bras à une dame... Madame est mon excuse.
PLUMET, murmurant.
Elle est gentille... l'excusel
MAD. CHEVAL
Bah! ce n'est rien que tout ça; il va s'asseoir maintenant, et manger tranquillement.
PLUMET, murmurant.
Ça n'est rien... quand on n'y est pas.
LESCALOPIER
Veux-tu de la soupe? tiens-tu à la soupe?
PLUMET
Oh 1 oui... j'ai mon estomac sans soupe
je ne dîne pas... c'est l'essentiel.
LESCALOPIER
Garçon , apportez la soupière , la soupe à monsieur.
LE GARÇON
11 n'y en a plus, de soupe. Si vous voulez du bouilli.
PLUMET
Non, tenez, quand je n'ai pas de soupe... c'est fini.
LECAMUS
Je crois que c'est le moment de boire à la santé du marié.
Ou plutôt de la mariée... mais qui dit l'un dit l'autre.
MAD. POPELARD , à ses filles.
Bon, v'ià les mots à double entente sur le tapis; je ne puis pas souffrir ça. Vous me ferez le
d'eustache plumet. -45
plaisir de ne rien comprendre. {On se lève. Lescalopier remplit jusqu'au bord le verre du petit Francis.)
LESCALOPIER
Avale - moi ça, comme un homme.., à la santé du marié I parce que. .. ( Le rire lui coupe là parole.)
OLYMPE, avec affectation.
Vois donc, m'mam , ce petit... qui va boire tout ça.
MAD, POPELARD.
IN 'm'en parle pas... que je ne sais pas comment ils le mènent partout... C'est pas ici sa place à c't innocent...
OLYMPE
C'est vrai , ça... on ne peut pas savoir...
MAD. POPELARD.
Taisez-vous, mamzelle, Virginie est votre camarade.
LECAMUS
A la vôtre, madame.
Je dis , à la santé du marié... parce que lui en faut. . . du courage [rire général) ; c'est le principal.
MAD. POPELARD.
Allons, doucement; c'est trop fort aussi.
MAD. CHEVAL
Bah! c'est pas tous les jours fête... faut ben toujours en venir là , pas vrai?
MAD, POPELARU.
Bien sur que Virginie ne risque plus rien, puisque enfin... [On rit.)
AlAD. POPELARD, encouragée.
Je ne dis pas qu'on en est toujours fâchée. ( Redoublement de belle humeur. )
MAD. CHEVAL
S'il est, Dieu 1 possible! M. Lescalopier, ne donnez pas de vin comme ça à cH enfant... Jette un peu, mon minet, ça te fera md\ [l'enfant pousse des cris perçants); tu seras malade, lu verras , ça sera bien fait.
LECAMUS
Silence ! M. Bouvier va parler. Laissez parler M. Bouvier... Un peu de silence, messieurs. {Silence profond. M. Bouvier se lève , le verre à la main , et promène un regard attendri sur les convives. )
Messieurs... et mesdames... ou |)lutôt, mesdames... s'il est permis... ou plutôt, cest en ce jour... on choisit ce jour... les vrais amis choisissent ce jour... Je choisis donc ce moment... moment touchant... momentsidoux... et tous les cœurs sont comme moi... et Texpression manque... pour vous congratuler dignement. .. (Les convives baissent les yeux , frappés de stupeur ; des regards s'échangent à la dérobée. )
LESCALOPIER , à demi-voix, en prenant son verre.
Enfin... c'est égal , il est gros celui-là.
MAD. CHEVAL
Eh ben, à présent , si l'on enlevait tous ces plats-là? Qu'est-ce que vous en dites? {M. Bouvier se rassied. )
M. BLU
Je dis, écoutez un peu ; je dis comme et autre, notre ancien inspecteur des halles : les savants font des planètes, et nous... et nous.., nous faisons des plats nets.
MAD. POPELARD.
Je n'aurais jamais cru ça de M. Bouvier... ça se voit dans son œil... quel œill
MAD. CHEVAL
Ah ça , garçon , à nous deux ( elle se lève) , que je vous parle. [Elle lui parle à l'oreille.) La iVmde ici , et le jambonneau {elle lui par le encore à l'oreille), vous le rtniporlerez là-bas. [Elle se rassied. ) Au nom de Dieu , M. Lescalopier, faites donc attention à c't enfant , que vous lui versez à boire.,. Bois pas, mon \)éih {l'enfant résiste), que tu seras malade , que lu en crèveras, que je le voudrais.
LESCALOPIER
Biih î il boit comme un canonnier.
MAD. CHEVAL
Il boit, je sais bien... ce n'est pas ça que je crains.
LECAMUS
Hé, le marié!... il ne dit rien dans son coin... Faut pas dormir.
MAD. CHEVAL
C'est vrai, Plumet, pour un jour de noce, vous n'êtes pas. . . Ah ben , tant pire , faut que je vous tuteye... J'vas le tiiteyer... C'est drôle ça , depuis ce matin, je médis :faut que je le tuteye... Dame, maintenant, j'en ai le droit, à mon âge... La langue me fourche toujours... c'est l'habitude... on ne tuteye que les gens qu'on est attaché... voilà pourquoi. C'est plus fort que. moi; mais j'vas ietuteyer, bah, tant pire... Plumet, tu n'es pas en train , mon garçon ; tu n'es pas en train . . . Tant pire , je le tuteye.
PLUMET, souriant.
Mais si , maman , je suis très gai. .J'écoute.
MAD. CHEVAL
Mais non , mon garçon , vous êtes là comme un conspirateur , que vous ne dites rien.
PLUMET
Qu'est-ce que vous voulez que je dise?
MAD. CHEVAL
On est aimable, on est gentil , on plaisante avec la société.
LESCALOPIER
Avec ça qu'il n'a rien mangé... Faut prendre des forces , mon garçon.
M. BLU
Ahl oui... écoutez un peu , des forces... Aujourd'hui... il en a besoin... des forces.
MAD. CHEVAL
Il n'a rien mangé, c'est vrai.. . Pourquoi donc que vous ne mangez pas?
PLUMET
Je ne sais pas, j'ai l'estomac. . . serré. . . Je voulais un peu de soupe.
MAD. CHEVAL
C'est des bêtises... il n'y a pas que de la soupe... Faut manger , avant tout.
Ah ben , tenez, v'ià mon affaire... Il y a un petit jambonneau... J'adore ça.
MAD. CHEVAL
Non, Plumet, non, pas le jambonneau... (c?/e lui fait des signes) ça ne vous vaut rien.
LESGALOPIER.
Au contraire! laissez donc , c'est épicé.
PLUMET
Mais, maman, pourquoi?...
MAD. CHEVAL
Plumet, Plumet, ne l'écoutez pas, ne touchez pas à ça. {Elle lui lance un coup d^œil furieux.)
PLUMET
Comme vous voudrez... il n'y avait que ça que...
BOUVIER
Apropos de jambonneau, moi qui ne suis pas
dans les conditions stomachiques de Plumet , vous me permettrez... Voulez- vous me faire l'amitié de me passer le plat ?
MAD. CHEVAL , bas en lâchant le plat.
Oh ! vilain goinfre, celui-là, avec tout son esprit!
BOUVIER
Je vous rends mille grâces.
Par la même commodité, vous me le repasserez.