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Le fusain

J'ai bien longtemps hésité avant de prendre la plume, car, malgré tout le désir que j’avais de fixer mes appréciations, de développer ma manière de

voir à propos de ce genre coloré qu’on appelle le i fusain, je craignais que l’on ne m’accusât de pré¬

tention littéraire.

Les lignes qui vont suivre vous prouveront combien c’est peu mon affaire d écrire, et que cette brochure n'a qu’une intention : détruire l’apparence de procédé, qu’une partie du public veut y attacher, prouver combien la vogue et le charme qu’ont ces genres de dessins ne sont dus qu’à leur approche immédiate de la nature et à

l’expression juste de l’air et des valeurs qui sont, avec la forme, qui est la base de tout, la peinture entière.

Les anciens peintres ne s’étant servis la plupart du temps du fusain que comme un moyen d’esquisser leurs cartons ou leurs toiles, la masse dans la suite a toujours considéré ce simple crayon de charbon comme un moyen commode pour fixer sa première idée, pouvant s’effacer facilement, demandant donc peu de précautions, et donnant par conséquent la liberté nécessaire aux variations de l’imagination.

C’était le crayon naturel, car l’enfant l’affectionna de tout temps, pour tracer plus ou moins naïvement ses pensées sur les murs.

Ce point de départ ôta au fusain pendant de longues années l’importance qu’il pouvait avoir dans l’art du dessin; ce début retarda la première place qu’il devait prendre, après la peinture, comme moyen d’arriver à des effets, comme ressource presque seule de chercher les valeurs qui

donnent la coloration au dessin et sans lesquelles rien n’est vrai, rien n’est bien.

Il faut avouer aussi que les crayons du fusain n'avaient pas atteint à cette époque le degré de perfectionnement auquel ils sont arrivés et qui permet d’obtenir une grande variété de noirs, de gris, des tons passés largement et les plus grandes finesses.

Le public, qui dans le commencement de ce siècle a été habitué à voir des modèles de paysages sans ciels ayant pour ton de lumière pour tous les objets le blanc de papier, a eu de la peine à comprendre l’importance que ce dessin charbonneux devait avoir dans l’art du paysage surtout et la place qu’il devait arriver à y prendre.

Malheureusement, les artistes eux-mêmes de cette époque, qui avaient bien voulu se dévouer à exécuter des séries de modèles, avaient franchement ouvert une voie complètement fausse et qui devait tromper, pendant bien des années, ceux qui n’étaient pas doués d'une manière toute spé-

ciale et qui alors, malgré ce mauvais point de départ, arrivaient, par la- force de l’observation, par l’appréciation juste de la nature dans ses valeurs et dans ses tons, à être des peintres, et devenaient les Corot, les Diaz, les Rousseau, les Daubigny, les Dupré, etc. Ils créaient alors l’école moderne, qui a poussé si loin la coloration et l’effet dans le paysage.

Mais ces natures d’élite ne font pas la masse; aussi combien de temps lutta le public égaré, ou plutôt ignorant, contre ces colosses modernes, qui se virent forcés d’initier peu à peu ce public, si éloigné du vrai, aux beautés de la nature que les valeurs seules pouvaient rendre.

Pourquoi était-il si difficile de comprendre et d’admettre ce qui maintenant nous paraît si naturel ? Parce que la routine et la mauvaise éducation faisaient loi..

On eut beaucoup de mal, car l'ornière était profonde, et si maintenant des amateurs mêmes sont dans le bon chemin, grâce à une éducation meil-

leure, à des observations sérieuses de la nature, grâce enfin à l'étude des rapports des tons entre eux, une grande quantité de gens errent encore dans cette voie fausse et ne peuvent arriver à comprendre les beautés du paysage moderne.

Notre devoir est donc d'initier le public et de lui faire partager, en l’éclairant, toutes les jouissances que nous donne la recherche du vrai.

Je dois vous sembler m’écarter de mon sujet, le fusain, et c’est pourtant le seul moyen de faire comprendre son importance et sa supériorité sur les autres genres du dessin. C’est la manière la plus complète pour les recherches qui amènent à faire un peintre, et non cet être sachant crayonner plus ou moins adroitement sur un album le petit paysage de convention, sans valeur, que nous retrouvons malheureusement si souvent dans ces recueils que l’on nous fait quelquefois subir le soir dans un salon.

DES VALEURS

DES VALEURS

Permettez-moi, lecteur, de vous traiter comme quelqu’un aimant la nature, la campagne, la peinture même, mais ayant sucé ce mauvais lait des faux principes dont j’ai parlé tout à l’heure: c’est un moyen de me forcer à tâcher d’être aussi clair que possible, à vous exprimer en peu de mots, et de manière à bien vous les faire comprendre, ces bases de toute la peinture, que nous appelons les valeurs ; de plus, à vous prouver que le fusain est le moyen le plus complet pour faire un dessin coloré.

Le dessin étant monochrome, son mérite principal est de rendre fidèlement les rapports des

tons entre eux, naturellement, après avoir établi la forme générale et disposé par des lignes simples l’enveloppe des principaux plans ou principaux objets qui composent votre paysage.

Les objets qui composent un paysage, ciels, arbres, terrains, eaux, maisons, etc., étant de tons différents, restent, quoique éclairés par la même lumière, le soleil, différents entre eux; vous avez pu remarquer qu’un chemin battu et blanc est naturellement plus brillant (ou du moins plus clair pour le dessin) que le vert le plus éclatant d’un arbre, ou la tuile la plus rouge d’une maison.

Vous avez pu remarquer de même, par un ciel pur et bleu, que le mur en plein soleil, se détachant sur le ciel, est bien plus clair que ce ciel lui-même, d’où lui vient pourtant sa lumière.

Eh bien, c’est la base principale de la peinture, et, si vous vous êtes rendu compte de ces observations, vous êtes peintre, ou susceptible de le devenir, car alors vous voyez juste.

Pour rendre par le dessin ces rapports que nous

DES VALEURS

appelons les valeurs, il faut donc d’abord en faire l’appréciation, puis trouver le moyen le plus facile pour les rendre, mais les rendre promptement, car nous tournons, et l'effet change vite. La forme change; l’ombre portée s’allonge; le ciel se colore, s’empourpre; le coucher vient, et malheur à qui prolonge trop son étude, car, ayant passé par différentes phases de l’effet, elle perd naturellement son unité.

Le fusain remplit donc dans ce cas-là toutes les conditions, car, facile à employer pour répandre promptement sur votre papier de grands tons simples qui fixent de suite les bases principales de votre effet, il vous met à même d’achever votre paysage, sans qu’il ait changé de forme ou d’impression.

Ensuite, justement par cette facilité de répandre promptement un ton, nulle paresse de donner au ciel sa valeur (ou son ton, si vous aimez mieux); de là cette possibilité de faire de la couleur avec un crayon noir.

Vous devez déjà comprendre l’importance de ces valeurs, par conséquent le danger de copier ces pauvres paysages adroitement esquissés, mais qui, ayant le papier blanc pour ciel, qu’il soit bleu, gris ou blanc, retrouvent ce papier et sa couleur pour exprimer le brillant du chemin, le vert de la feuille au soleil comme le ton sourd du tronc de l’arbre, les clairs du chaume et de la brique comme les éclats de la pierre et du plâtre.

De là notre étonnement du temps qu’on a mis à se rendre compte d’une chose si simple et si écrite, au point que maintenant encore, dans nos lycées et même dans nos écoles supérieures, ces modèles erronés servent de base à l'éducation du dessin pour des enfants et presque des hommes.

DE L’EXÉCUTION

Allongé. — Le Fusain.

DE L’EXÉCUTION

Il est une chose qui préoccupait et qui préoccupe encore souvent les amateurs : c’est le moyen (pic l'on emploie pour arriver, clans le dessin au fusain, à des effets aussi variés, à une exécution qui semble changer de manière selon les objets qu’elle veut interpréter.

Beaucoup croient que savoir de quel papier, de quel crayon, de quel grattoir, etc., nous nous servons, c’est avoir déjà la moitié du secret; car, dans ce cas, on croit toujours à un procédé, horrible mot en fait d’art.

Surtout, pour le fusain, on suppose une série complète de petits moyens semblables à des re-

cettes, et l’élève s’occupe beaucoup de ces détails de l’exécution, qui n’ont jamais été pour rien dans l’art et qui ne seront toujours que très secondaires dans les vraies reproductions de la nature.

Je comprends que cette variété qui existe dans l’exécution du fusain fasse naître de telles erreurs; mais pourtant c’est toujours avec peine, et cela m’est arrivé souvent, que je vois venir à moi des personnes me demander surtout quels sont les matériaux que j’emploie pour ce genre de dessin.

Je m’empresse alors de leur dire qu’il suffit de regarder la nature, de bien l’observer, et que l’on se rendra vite compte qu’il est nécessaire de ne pas exécuter tous les éléments différents qui la composent par le même moyen ; que, par exemple, un ciel doit se rendre autrement qu’un terrain, car, quelque brutal dans son effet que soit un ciel, il semble toujours loin de nous; il est composé d’air et de vapeurs plus ou moins considérables, se modelant ou fuyant, mais demandant toujours une grande finesse d’exécution; tandis qu’un terrain,

même le moins âpre et le moins sauvage, demande une certaine fermeté, souvent même de la brutalité, pour arriver à la solidité qui lui est toujours nécessaire.

Ensuite, un arbre, qui, au premier plan, a besoin d’une certaine franchise d'exécution et doit, autant que nos ressources nous le permettent, avoir ce modelé dans les masses, cette vibration dans l’air et la lumière qui l’enveloppent, au second plan se simplifie déjà, et au troisième rentre souvent dans la neutralité des fonds comme exécution.

.le dois dire à ce propos, car on n’y pense pas toujours assez, que, de même que les objets diminuent de grandeur à mesure qu’ils s’éloignent de nous, de même le travail et les touches qui doivent les rendre doivent diminuer autant. C’est l égalité dans l’exécution d’un plan à un autre qui fait que si souvent, sans vous rendre compte de suite pourquoi, un paysage vous semble monotone, faux comme plans et manquant d’air et de profondeur.

Pour revenir à la variété nécessaire dans l’exé-

cution, selon les objets que nous avons à rendre, nous avons les eaux, par exemple, qui demandent à être traitées d’une manière toute différente, et c’est la nature elle-même qui nous l’indique; car, soit que dans son calme l’eau reflète exactement les objets qui sont sur ses bords, soit que, courant ou frissonnant par le vent qui vient caresser sa surface, elle se ride ou arrive, comme en mer, à former la vague, c’est un élément que l’on sent bien exiger un travail spécial.

Vous comprendrez, je pense, facilement que la nature se composant d’éléments aussi divers, un moyen fixe ou des procédés seraient complètement impossibles pour se plier à toutes ces variétés.

Seulement, le fusain étant par lui-même un moyen souple et facile à employer dans la simplification des plans, on est souvent tenté de croire à un tissu de ficelles, permettez-moi le mot.

On doit pourtant savoir que l’on peut mettre l'orthographe avec de l’encre rouge comme avec de l’encre noire, et que ce n’est pas la plume qui

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fait le style; eh bien, malgré cela, vous trouverez des personnes qui, en prenant celte brochure, croiront trouver un petit manuel du fusain avec les adresses des marchands où l’on se procure des estompes à bien faire les eaux et du papier à bien faire les ciels.

Loin de moi cette idée, car, bien au contraire, c’est la défense du fusain dans ce sens de procédés que je veux prendre, et je veux arriver à bien

prouver que si j’aime, développe, répands le plus

possible ce genre, c’est surtout parce que je le crois le meilleur pour interpréter la nature dans sa couleur et ses valeurs.

Certes nous pouvons dire à celui qui, sachant dessiner, n’a jamais essayé de ce genre, qu’il faut prendre quelques précautions, en répandant ses premiers tons sur le papier avec un fusain légèrement usé à plat, afin d’éviter les rayures qui dans un ciel seraient toujours gênantes. Après avoir répandu le fusain comme nous venons de l’indiquer, on peut l’écraser avec tous les doigts réunis

ou la paume de la main, en tournant de manière à réunir tous les traits du crayon et en faire un ton simple et dégradé ; si les traces du crayon résistent, on peut employer un morceau de linge ou de flanelle. Ceci peut servir surtout pour la préparation d’un ciel.

Ensuite, ayant mis son paysage en place, autant par des tons que par le trait, vous cherchez dans votre motif quel est l’endroit le plus vigoureux et la place la plus lumineuse; vous établissez celleci par une touche enlevée à la mie de pain, et l’endroit vigoureux, en le posant avec un fusain tendre : j’ai dit en posant et non en frottant, car il est bon de faire observer que, toutes les fois que vous voudrez obtenir au fusain une grande vigueur, il faut, autant que possible, l’attaquer franchement et du premier coup.

Une fois ces deux principales notes arrêtées, vous devez esquisser par grands tons simples les fonds et les eaux s’il y a lieu, qui doivent réfléchir votre ciel comme ton dominant.

DE L’EXECUTION

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Pour les arbres et pour les premiers plans, il est souvent bon de ne faire que caresser le papier, pour profiter du grain qu'il peut avoir et des effets que ce grain peut donner.

Mais ce qui me force à condamner des papiers qui auraient un grain trop fort ou formant des divisions régulières, c’est que je trouve qu’il est absolument nécessaire pour les fonds de pouvoir écraser le ton afin de le rendre d’un travail fin, à cause de son plan, quelque vigoureux qu’il soit, comme ton; de même pour les eaux, et alors, si le grain du papier donne dans les fonds le même travail qu'au premier plan, il vous force à laisser dans tout votre paysage des aspérités blanches pour toutes les lumières si différentes entre elles; vous n’aurez plus ni plans ni valeurs, car ce grain blanc rendra aussi bien le jaune que le vert, le ton sourd que le ton brillant; de plus, nous tombons dans le procédé, et le côté pictural disparaît.

Certes ce défaut n’enlèvera pas le goût qui aura présidé au choix du motif, ni félégance dans la

forme, qui sont les qualités principales de mon collègue dans le genre du fusain, Maxime Lalanne; seulement le peintre ne pourra y trouver son compte, car les valeurs n’y seront plus respectées, et, comme nous l’avons dit dans notre chapitre sur les valeurs, sans elles rien n’est vrai ; de plus, le fusain, qui peut prétendre aux ressources de la palette, reprend un rôle secondaire dans la série des à peu près, des croquis, etc.

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