ÉTUDE SUR LA MANIÈRE DE VOIR LA NATURE
Le titre de ce chapitre pourra de prime abord sembler bizarre, car, si la personnalité, le goût, le tempérament doivent avoir leur liberté, c’est surtout dans le choix du motif.
Tel aime l’étendue et ses plans infinis; tel autre, au contraire, préfère les effets saisissants d’un premier plan, soit dans sa forme, soit dans son effet, soit dans sa couleur. Un peintre aimera les pays frais comme la Normandie, recherchera les verts brillants de ses grands herbages couverts d’animaux aux tons éclatants ; tel autre préférera les
montagnes et leurs sauvages accidents, le torrent roulant ses eaux au milieu des pierres, des sapins
et des mousses.
D’autres encore rechercheront ce que nous appelons le caractère dans la nature et iront s’isoler dans les marais de la Sologne ou sur les âpres et si belles côtes de la Bretagne.
Par conséquent, ce n’est nullement le goût ni les tendances pour un pays ou un autre, et nous avons autour de nous, dans nos tableaux modernes la preuve que l’on peut faire de bonne peinture avec un coin de nature comme ce qu’on appelait anciennement un motif incomplet.
Un de nos peintres distingués et qui peut, à mon avis, être mis à la tête du paysage au fusain, je veux parler de mon collègue Appian, de Lyon, nous a montré ce que l’on pouvait mettre de poésie et de style dans de simples reproductions des bords de l’Isère, de la vallée d’Optevoz et des rivages du lac du Bourget.
Ce dont je veux parler (et qui, je crois, peut être
DU CHOIX DU MOTIF
utile à celui qui, connaissant les moyens, n’a pas encore eu l'occasion de les employer d’après nature), c’est, une fois le pays choisi, la manière de ne pas y perdre son temps à chercher inutilement des motifs complets et à exécuter de préférence ce qui dans son avenir pictural pourra le plus servir à compléter son éducation.
Les premières fois que l’on se trouve d’après nature dans la campagne en quête d’un motif, on est généralement poussé à chercher ce qui rappelle les paysages que l’on a copiés; je crois cela très mauvais, car cela menace de vous ôter dès le commencement toute votre naïveté et votre personnalité; au contraire, il faut tâcher d’oublier ce qu'on a fait, ce qu’on a vu, et ne garder que la facilité que l’on a pu acquérir à produire ce qu’on a devant les yeux.
Se laisser surtout aller au charme, soit de la forme, soit de la couleur, qui nous arrête devant un sujet qui nous semble beau à interpréter. Une phrase que l’on doit se graver dans la tête et se
répéter souvent, c’est, une fois que l’on a choisi son motif, la nécessité de voir simple.
Pour cela, les premières fois choisissez de préférence des sujets où les plans s’accusent bien et l’effet s’accentue dans un seul endroit du paysage.
Voyez le moins de détails possible, et si vous avez un objet, groupes d’arbres, maisons, etc., qui offre l’intérêt principal, tâchez de le centraliser, vous basant sur la lentille qui a plus d’un rapport avec l’œil; ce qui s’éloigne du foyer, autrement dit du centre, doit perdre d’intérêt et d’accent.
Si vous avez un brillant, ne le choisissez donc pas dans les côtés ou dans les coins ; j’oserais presque dire négligez les bords de votre dessin au profit du centre.
Gomme vous devez le penser, je n’ai voulu donner ici que quelques conseils qui peuvent guider un peu le débutant; mais, sitôt sorti des difficultés matérielles des premiers essais, il faut se laisser aller et n’écouter que son sentiment; on doit être toutefois bien pénétré des grandes lois