‹ Le fusainChapitre 10 sur 17 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Cette recherche définitive de l’harmonie, complément obligé de toute œuvre d’art, n’exige pas dans le fusain un grand effort d’exécution; il est facile, par les divers moyens que j’ai indiqués, de masser et de lier l’ensemble du sujet que l’on traite; on reprend un ciel qui n’aurait pas été définitivement terminé, on éteint, on augmente, on colore, on atténue un plan qui ne serait pas dans la note générale; on peint plutôt qu’on ne dessine. Ainsi le blaireau, qui en peinture produit des effets si harmonieux, peut par analogie aider à la perspective des plans

très-éloig-nés^ si on a Thabileté d'effleurer très-légèrement, sans les faire disparaître, les formes aériennes des objets. On arrive insensiblement à bien asseoir l’effet de son dessin; néanmoins il ne faut pas trop tourmenter les travaux; pour conserver la fraîcbeur et l'intensité des noirs les plus vigoureux, on doit éviter de les reprendre e tâcher de les obtenir du premier coup.

Au bout d'un certain temps d'étude et à mesure qu'on en apprécie les ressources, on ne tarde pas à s'attacher à ce genre charmant; voilà pourquoi tous les amateurs le recherchent et lui font bon accueil; les artistes le traitent en familier, les touristes ne voyagent plus sans s'y livrer. On l'aime et on lui est partout sympathique. Qui dirait cependant qu'il a un ennemi mortel... le plumeau!

Ün jour, ma chambrière épousseta un de mes fusains fixé seulement sur la tapisserie pour son malheur.

(( Maladroite! lui criai-je, vous ne voyez donc pas que vous enlevez le noir de mon dessin?

— Mais si, monsieur, et c'est précisément

pourquoi je Tai nettoyé; sans cela, je ne me serais pas donné cette peine. »

Le raisonnement était écrasant, mais je doute que Molière eût jamais consulté cette servante-là.

C^est en dessinant diaprés nature au fusain qu’on peut surtout se pénétrer des avantages • de ce genre privilégié ; rien n’est plus séduisant que de s’installer en plein air et de laisser courir sur le papier la libre et vive interprétation d’un site enchanteur. Le charme qui s’attache à toute production personnelle est bientôt satisfait. Le fusain permet en peu d’instants de jeter un effet sur le papier. Son allure naïve le rend propre à traduire un épisode intime, comme aussi la puissance de sa coloration lui fait aborder les scènes grandioses de la nature. 11 est difficile de dire plus avec des moyens si simples et si réduits. La promptitude de l’exécution entretient l’esprit dans une observation plus libre du sujet traité et ne lui permet pas de se refroidir. On peut ainsi dans sa journée rapporter

chez soi d’excellentes études, des impressions très-justes et saisies avec toute la vivacité prime-sautière d’un esprit qui n’est pas l’esclave des moyens mécaniques.

Le fusain se plie quelquefois à des cas désespérés ou les autres genres se montreraient impuissants : je dessinais un soir un effet de soleil couchant qui ne me satisfaisait qu’à demi- j’allais remettre au lendemain et lever la séance, lorsque tout à coup un caillou tombe en plein sur mon papier, espièglerie d’un gamin huché derrière mon dos, et qui faisait de la critique à sa façon. Voilà mon dessin tout brouillé 5 j’étais vexé, je l’avoue; mais songeant plutôt à sauver mon effet qu’à courir après le gamin, je réfléchis sur ce que j’avais à faire; le jour tombait rapidement, je tâchai d’harmoniser les parties compromises du dessin et je fis un effet de nuit, qui me surprit moi -même. Je cherchai partout le galopin pour le remercier, mais il s’était enfui ne se doutant pas que sa collaboration m’avait tiré d^afiàire.

Ces belles masses du soir fondues dans le vague du crépuscule ont toujours un caractère de grandeur et de simplicité qui va droit

au cœur de l’artiste. C^est en s’inspirant d’elles, c’est en interprétant et en comparant entre elles ces colorations condensées dans la brume mystérieuse et chaude du soir, que Claude Lorrain est arrivé à répandre tant de charme dans ses œuvres. Cette combinaison de tons rendus avec justesse après avoir été bien observés, jointe à une recherche non moins juste de la forme, constitue une science au service de laquelle le fusain peut mettre sa plus belle et sa plus complète expression; le sentiment de l’art qui s’exalte à ces spectacles harmonieux trouve en lui un auxiliaire docile qui se prête aux plus sublimes épanchements de la pensée.

La question d’intérêt qui s’attache au dessin au fusain n’est pas résolue, néanmoins, sur le terrain seul de son exécution. 11 s’agit encore de rendre fixe et inaltérable l’œuvre réalisée et de lui donner la garantie de sa conservation.

Cette fixation existe, et divers procédés sont arrivés à propos dans un moment où la

vogue du fusain devait faire naître la préoccupation de le rendre inaltérable pour le présent comme pour Favenir. Ils fournissent la solution la plus heureuse à cette difficulté d^assurer la durée au fusain^ difficulté qui avait pu jusqffià présent contribuer pour beaucoup à maintenir dans un rang secondaire aux yeux de bien des personnes un genre qui, par ses sérieuses qualités, mérite certainement une faveur égale à celle dont jouissent les productions des autres branches de Fart.

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