DU FUSAIN APPLIQUÉ A LA FIGURE
Il ne paraît pas, d'après l'examen des cartons du Louvre, que les anciens peintres aient connu ni employé le fusain comme procédé d'exécution. Ils s'en sont uniquement servis pour leurs esquisses, et, à ce point de vue, l'origine en remonterait très loin, si loin qu'on en trouve la première application dans la gracieuse légende de Kora, la fille de Dibutade de Sycione, traçant sur le mur le profil du fiancé endormi, à l'aide d'un charbon éteint pris au foyer. Il est à croire que ce fusain rudimentaire
fut perfectionné par la suite, puisque, au xvie siècle, il est en usage parmi les maîtres italiens.
La première application du fusain a donc été la figure, et les peintres s'en servirent d'abord pour fixer leurs compositions, arrêter le dessin des grands cartons de peintures décoratives. L'école l'admit tout à fait pour l'Académie, et, peu à peu, quelques artistes poussèrent au fusain leurs dessins plus loin que l'esquisse et la composition ; et, voyant que ce crayon nouveau, tendre et souple, donnait à l'œuvre un plus grand relief, un plus grand caractère que ceux employés jusqu'alors, ils l'adoptèrent pour exécuter leur travail et le pousser jusqu'à la finesse et au rendu complet.
L'essor définitif du fusain date de 1847 à 1848, époque à laquelle un de nos plus grands peintres d'histoire, Adolphe Y von1, livra au public ses premières études, où, à l'aide du fusain, parfois rehaussé d'aquarelle et d'huile, il était arrivé à obtenir des effets saisissants et vraiment dramatiques, qui d'emblée le placèrent au premier rang
1. Adolphe Yvon, peintre français, né à Eschviller (Moselle), en 1817, mort à Paris en 1893, élève de Paul Delaroche, fit, en 1843, un voyage en Russie, d'où il rapporta une série d'études qui lui servirent à faire les beaux dessins qui figurèrent à l'Exposition de 1847 et à celle de 1848. 11 donna ensuite la Bataille de Kolikowo, en 1850 ; le Maréchal Ney soutenant V arrière-garde (retraite de Russie), en 1855; les Sept péchés capitaux, également en 1855; la Prise de Malakoff (1858^ ; la Courtine de Malakoff (1859) ; enfin VIndépendance des États-Unis d'Amérique (1870). Ce dernier tableau, très discuté, n'en reste pas moins une grande page d'histoire, où l'on retrouve l'empreinte d'un mâle talent allié à une composition savante. A. Yvon a obtenu une première médaille en 1848, une deuxième médaille en 1855, la grande médaille d'honneur en 1857, deuxième médaille à l'Exposition universelle de 1866. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1855, il a été promu au grade d'officier en
des artistes modernes. Le Musée du Havre possède un ensemble de ses plus belles compositions, les Sept péchés capitaux. Plus tard, il excella dans ce genre a reproduire des souvenirs de Russie, où il exécuta, d'après nature, une série d'études qui, aujourd'hui, ont atteint une grande valeur, et prouva par quelques compositions faites pour illustrer des ouvrages d'art ou d'histoire (notamment une Histoire de Russie) que ce genre de dessin était appelé à remplacer, même dans l'industrie, presque tous les procédés employés jusqu'alors, à cause de sa merveilleuse aptitude à rendre pleines d'effet des scènes militaires ou historiques.
De nos jours, cette voie fut suivie par les peintres de genre, et, en première ligne, nous signalerons E. Bayard, dont les souvenirs de notre année fatale, 1870-71, et les charmantes compositions, Avant et Après la guerre, ont établi la réputation. J. Gelibert l'emploie également avec succès et donne ainsi à ses animaux et à ses sujets de chasse une originalité nouvelle.
Les peintres verriers s'en servent depuis longtemps pour leurs cartons ou modèles de verrières, à cause de la facilité que leur offre le fusain pour traiter rapidement les ombres des draperies ou de l'architecture, mais les contours sont toujours tracés au crayon noir ou pierre d'Italie, ce qui leur donne une certaine sécheresse.
En résumé, les noms que nous venons de citer attestent que le fusain se prête aisément à toute reproduction artistique et qu'il peut aborder le grand art aussi bien que la fantaisie. Mais il excelle surtout dans le paysage, ainsi que nous allons essayer de le démontrer, et c'est pour
cela qu'il a pris une extension très grande et s'est répandu rapidement dans le monde des amateurs.
DU FUSAIN APPLIQUÉ AU PAYSAGE ALLONGÉ, APPIAN, BELLEL, LALANNE, LEON LHERMITTE
Aussitôt que l'élan fut donné au fusain, les paysagistes en tirèrent un parti précieux. Du reste, Decamps s'en était servi, il lui avait livré ces belles inspirations et ce caractère sévère qui firent tant d'impression dans le monde artistique1. Corot, Troyon, Paul Huet, etc., etc., le suivirent dans cette voie, et, de nos jours, il n'est pas un paysagiste qui ne mette quelques bâtons de fusain dans son bagage de travail lorsqu'il part en excursion. — Il devait en être ainsi. Ce moyen de rendre en quelques minutes un site^ un effet, devait charmer le paysagiste, qui pouvait ainsi rapporter, même d'un court voyage, une quantité de motifs variés portant toujours le cachet de la nature. Ce procédé nouveau devait aussi faire progresser l'artiste et lui donner une variété dans ses œuvres que n'ont jamais pu obtenir ceux qui ne s'en sont point servis.
Ce n'est pas que nous voulions dire par là que le fusain doive jamais prendre la place de la peinture, mais il doit en être l'étude préalable, et nous pouvons affirmer que quiconque s'en servira fortifiera son talent.
1. Nous voulons parler de V Histoire de Samson, série de douze fusains, qui eut un si grand succès.
Quant à la supériorité du fusain sur tous les autres moyens, hormis la peinture, bien entendu, je n'entreprendrai point de la démontrer. M. Allongé, dans son livre, qui peut être considéré comme « l'esthétique du fusain », le fait d'une manière évidente, au point de vue de l'interprétation large de la nature, et il affirme toute sa valeur dans la comparaison de ce genre avec l'emploi de la mine de plomb, ce vieux moyen maigre et pénible pour rendre même le plus petit effet.
D'ailleurs, il suffit, pour se rendre compte des ressources sans nombre qu'offre ce procédé, de regarder les œuvres des maîtres qui l'ont perfectionné et de les étudier avec soin. MM. Allongé, Appian, Bellel, Lalanne, tous quatre, avec une manière de faire toute différente, sont arrivés au résultat le plus complet. Bellel, le plus ancien, semble celui qui a fait le moins de concessions au goût moderne. Ses compositions, belles et sévères, procèdent évidemment des classiques. On ne sent là qu'une innovation dans la matière employée; le mode d'emploi reste le même, le crayon noir rendrait le même effet. Les autres maîtres, au contraire, ont changé l'allure générale, si je puis m' exprimer ainsi, de leurs œuvres : si la matière est nouvelle, la manière de faire l'est aussi. Et tous ces moyens fantaisistes de travailler le fusain sont certainement la cause de la grande variété qu'on y trouve.
Appian, de Lyon joint la figure au paysage avec une
1. Adolphe Appian, né à Lyon, élève de l'Ecole des Beaux-Arts de cette ville, de Corot et de Daubigny, exposa pour la première fois un fusain en 1855, et fut bien remarqué du public. Il envoya successive-
harmonie remarquable. Chacun peut en juger au Musée du Luxembourg, où fut placée, il y a quelques années^ une de ses plus belles compositions, Retour des Champs. Le paysage, peut-être un peu sacrifié à la figure, n'en est pas moins largement traité : mais comme cette figure est belle et pleine d'une allure charmante et naturelle ! Certes, ce n'est point la paysanne de nos réalistes modernes ; l'artiste y a mis son sentiment, et sous ce costume de la campagne, c'est plutôt la mère que la paysanne qu'il a voulu nous faire admirer. Malheureusement, les œuvres de ce maître ne sont pas très connues à Paris ; les Lyonnais, qui l'admirent, accaparent presque complètement le talent de leur compatriote. Et puis le fusain ne s'est répandu à Paris que peu à peu, et grâce à l'initiative de quelques marchands liés avec des artistes.
Maxime Lalanne 1 (1827-1886) est un maître dont le nom doit rester attaché à l'élude du fusain dont il a été un des premiers initiateurs. C'était un de ces paysagistes qui frappent à première vue par leur originalité. Que lui
ment un fort beau fusain des bords de l'Isère, de la vallée d'Optorez, des environs de Nice, etc., etc. Cet artiste a obtenu une médaille à Paris en 1868, à La Rochelle, à Périgueux, à Lyon, etc., etc.; et, tout récemment, à Vienne, deux médailles d'or (section de peinture et eauxfortes).
1. L'œuvre de Maxime Lalanne est considérable. Le catalogue de ses eaux-fortes s'élève à cent cinquante ; il produisit plus de douze cents dessins. Mentionnons ses principaux fusains : Les vues du parc de Villeneuve Saint-Georges ; Un coin du parc à Montgeron ; Une suite de vues de Bordeaux, prises sur les quais; Au bord d'un étang; Vue générale de la rade de Bordeaux; Y Exposition de Bordeaux en 1882; et, parmi ses autres dessins, ceux qui servirent à l'illustration de Bouen pittoresque ; la Hollande à vol d'oiseau ; la Flandre à vol d'oiseau ; enfin la belle série des 75 études au fusain, reproduites par la pantotypie et publiées par M. Léon Berville en 1875.
KARL ROBERT
Un vieux Pont sur la Snrthe.
fallait-il pour faire un fusain? Un coin, une vieille rue, un château en ruines. Sobre de détails, il a traité le fusain un peu trop comme l'eau-forte, peut-être, où il excella, mais quel goût parfait et quelle poésie ! Nul n'a mieux rendu l'impression des grands bois, des clairières humides, les plaines éclatantes de soleil. La pantotypie a reproduit une admirable collection de ses œuvres « qui se reconnaissent toutes à première vue par un effet piquant, très brillant, des lignes heureuses et pittoresques ; la facture est extrêmement spirituelle, facile et intéressante; jamais banale. Les motifs les plus compliqués semblent avoir été traités avec aisance, sans nulle fatigue. Lalanne savait exprimer beaucoup avec peu de traits et de travail ; pas une ligne qui n'ait sa signification, pas un trait qui ne soit amusant, spirituel autant que juste 1. En résumé, Maxime Lalanne fut un poète dans ses fusains, tant par la forme que parle fond.
M. Allongé2, disait un jour F. Petit, le savant expert,
1. Extrait de la Gironde littéraire et scientifique du 29 août 1886. Article signé Ch. Marionneau.
2. Auguste Allongé, né à Paris en 1833 ; élève de l'École des Beaux- Arts, médaillé à l'École en 1853 ; entre en loge en 1854 ; expose pour la première fois, à l'Exposition universelle de 1855, un grand dessin, Souvenir de la Gorge aux loups ; et, depuis, tous les ans, peintures et fusains. Ces plus connus sont : les Etangs du Péray, fusain ; Moutons dans Vile de Creteil, tableau; la Fontaine à Sainte-Barhe (Morbihan), fusain; la Mer a Portrieux; la Saulée inondée (1866), fusain acheté par M. le prince Stirbey ; la Vallée du Gouët (1868), tableau; Plage de Villers, tableau; Boj*ds du Scorf (Quimperlé) ; Le sentier de la source (Villers), fusains (1869); Octobre en forêt, tableau; La vallée d'Hydres, fusain (1870) ; Vue de la ville du Puy, tableau acheté par l'État; Solitude, fusain (1872), Salon de 1873, et exposition de Vienne (1873), (appartient à M. Delaporte, à Saint-Quentin) ; YHyère à Crosne, tableau ; La Mare, fusain acheté par M. le comte d'Audiffret. Enfin, au dernier Salon : La
c'est le fusain] et le fusain, c'est Allongé. En effet, il semble que ce maître ait tiré de ce moyen tout le parti possible. Qu'il traite un sous-bois, les bords d'une rivière, une saulée, la pleine campagne, les montagnes ou la mer, on sent toujours l'artiste né peintre, et qui peint à l'aide d'une seule couleur. Mais quelle myriade de tons dans ce noir de fusain ! Quel sentiment juste des valeurs, quel charme dans cette perspective pleine d'air, dans cette forme toujours élégante et gracieuse !
C'est au fusain que le peintre de la vie des champs, Léon Lhermitte, confie ses premières inspirations qu'il pousse jusqu'au rendu parfait ; et, bien qu'il se défende du fusinisme au profit du dessin même, et n'emploie le fusain que comme moyen et non comme un procédé qui se puisse enseigner, il n'en est pas moins aujourd'hui à la tête de cet art, comme demain il sera le plus grand peutêtre de nos artistes, dominant son époque comme Jean- François Millet par la synthétique simplicité de son talent qui embrasse l'immense poème de la vie des champs. Où puise-t-il donc le secret de nous charmer sans réserve où tant d'autres ont passé inaperçus? Dans la modération même de ses conceptions. Avec juste raison, ce maître n'a point envisagé que le beau sorti des conventions classiques fût applicable aux représentations de la vie quotidienne pas plus que son matérialisme ne s'est exprimé
Mer, tableau acheté par l'État pour le Musée du Havre; Une ferme normande, fusain à M. Colas. Depuis sa médaille de l'École, M. Allongé a obtenu un grand nomhre de récompenses : Paris (1866), beaux-ar appliqués à l'industrie, première médaille d'or, Le Havre, La Rochelle Bourges, etc., etc.
par le rendu de la laideur partout recherchée comme expression de vérité. « Il a vu dans le cœur des choses, et su distinguer entre l'accident et l'essentiel. » C'est la vie des champs, avec sa poétique vraie, constamment étudiée sur la nature même, sans parti pris de la porter au surnaturel, mais aussi sans défaillance vers la laideur qui, en réalité, n'est que l'exception que Dieu même répudierait comme une erreur dans son œuvre.
Enfin votre serviteur, dernier venu, mais non le moins actif à propager ce genre de dessin qu'il aime par-dessus tout et où il cherche à rendre le charme et la poésie de la nature partout et toujours, sans trop se préoccuper de la forme absolue, pour voguer plus à l'aise dans le rêve et l'infini. Certes je ne nie point le but et la portée de l'art représenté par la correction absolue du dessin ; je reconnais que la forme châtiée dans son rapport avec la nature est essentielle, que chaque arbre doit avoir son caractère propre et personnel, que l'architecte ou l'ingénieur doivent trouver leur compte dans une fabrique ou la perspective d'un paysage, mais volontiers aussi je m'écrie avec les Goncourt : « La peinture est un art matérialiste vivifiant la forme par la couleur, incapable de la
vivifier par les intentions du dessin Véronèse, Titien,
Rubens, Rembrandt, Velasquez, grands peintres, vrais peintres, flamboyants, évocateurs des seules choses évocables par le pinceau, le soleil et la chair...., » comme plus tard Corot, Diaz, Rousseau, Daubigny devaient évoquer les grandes vérités du paysage, l'air, l'espace, la lumière î
Considéré au point de vue de l'amateur, le fusain est
Karl Robert. — Le Fusain sans maître. 2
assurément le seul moyen qui puisse donner un résultat sérieux, et si chaque père de famille comprenait bien ce qu'il y a de ressources contre l'oisiveté à développer chez les jeunes gens le goût du dessin à l'aide de ce procédé si simple, il n'y aurait bientôt plus d'homme qui, ayant reçu une certaine éducation, ne sût employer agréablement ses loisirs, à la campagne et même à la ville, où chacun se plairait à passer ses soirées en famille, assis devant un chevalet où l'on peut, tout en travaillant, se livrer à ces douces causeries intimes, plutôt que d'aller user sans profit sa jeunesse clans les cafés ou les bals publics.
Nous sortons de notre sujet, il est vrai, mais nous avons toujours regretté que dans les collèges on laissât de côté l'étude du paysage. Certes, nous ne voulons pas nier l'utilité des études académiques, mais sur cent jeunes gens qui vont au cours de dessin, dix ou vingt profilent réellement de l'enseignement qui leur est donné ; les autres, au contraire, prétextant de leur peu de dispositions se rebutent et ne font aucun progrès, ce qui n'arriverait certainement pas si le paysage était admis; et, sortis du collège, aimant un art dans lequel ils auraient acquis une certaine facilité, ils lui consacreraient bien des loisirs.