DE, LONDRES
Les premières batailles.
1 Je tiens à vous déclarer que nous aimons trop passionnément nos idées futuristes,
i pour qu’il nous soit possible de les revotir de formes diplomatiques et de masques élégants.
ï Je serai donc forcément agressif dans ce livre, d’autant plus que j’ai une franche horreur pour les demi-mots et pour l’éloquence académique. D’autre part la lutte acharnée que nous menons chaque jour
contre tous et contre tout, en Italie, a
singulièrement exaspéré noire violence habituelle.
Les circonstances nous commandent des gestes brutaux. Notre allure hasardeuse ne peut guère s’embarrasser de sensibleries. Force nous est de ventiler rudement les lentes fumeries de nos sceptiques contemporains. Le choix des armes nous est interdit et nous sommes contraints à nous servir de pierres et de marteaux grossiers, de balais et de parapluies, pour fendre et culbuter l’innombrable cohue de nos ennemis : les Passéistes.
Il y a un an environ, je publiais dans le Figaro le célèbre Manifeste du futurisme. Ce fut le boute-feu de notre révolte contre le culte du passé, la tyrannie des Académies et la basse vénalité^ qui écrasent la littérature contemporaine.
Vous êtes au courant, sans doute, du déchaînement de polémiques et de la ra-
^ale d’injures et d’enthousiastes applaulissements qui ont accueilli ce manifeste.
Il faut dire pourtant que la bonne moitié lie ceux qui nous ont injurié n’avaient absolument rien compris à la virulence lyrijue et quelque peu sybilline de ce grand ud révolutionnaire.
^ Heureusement, chez les jeunes, ce que b cerveau n’avait pas compris, le sang Savait deviné. C’est en effet au sang de la bce italienne que nous nous sommes raressés, et c’est lui qui a répondu par ^'s 22.000 adhésions ferventes de jeunes ^ens que nous avons déjà accueillis : — et J 'ai l’orgueil de déclarer ici que tous les et ludiants d’Italie sont aujourd’hui avec
I j** i "otre mouvement s’élargit chaque jour, g ' àgnant les milieux littéraires et artistiques dj V nionde entier. Les peintres futuristes
StJ,
sont unis aux poètes futuristes, et tout
dernièrement nous avons eu la joie delan^ cerle Manifeste du Musicien futuriste BaJ lilla Pratella, cri de révolte contre la forme marchande et sottement conventionnelle du mélodrame italien.
Notre influence grandissante se révèk d’une manière inattendue, jusque dans le;^ écrits de nos adversaires.
Les journaux italiens en effet consacré rent de longs articles polémiques à la con ception absolument futuriste du demie roman de Gabriele d’Annunzio, qui dan une interview explicative plagia notre af lîrmation sur le mépris de la femme, coq dition essentielle pour l’existence du hérç moderne.
M. Gabriele d’Annunzio nous suit / loin, en passéiste converti, sans avoirv < courage, bien entendu, de renoncer à so innombrable clientèle d’érotomanes mab difs et d’archéologues élégants.
Mais nous ne nous sonames pas contentés de marquer une empreinte aussi décisive sur l’un des écrivains les plus impor- Jtants de l’Italie contemporaine. Nous ne nous sommes pas contentés de nous voir ourageusement défendus parun sculpteur de génie, tel que Vincenzo Gemito, et par un romancier illustre tel que Luigi Capuana, qui regrettèrent publiquement, dans la presse italienne, de ne pas pouvoir — à cause de leur grand âge — venir se battre à côté de nous, à coups de poing jU de gifles sonores, contre la vieille Italie dégénérée, moisie et vendue.
f. Car c’est à coups de poing et de gifles
onores, que nous avons lutté dans les éf .
Héâtres des plus importantes villes ita-
j^nnes.
Après la victoire de Trieste, remportée
^ iu théâtre Rossetti, c’était au théâtre Lidu.
ico de Milan que nous reparaissions tout
à coup^ devant un public de quatre mille personnes, auquel nous n’avons pas marchandé les plus insolentes et les plus! cruelles vérités.
J’avais autour de moi de grands poète^ de vingt ans, à qui déjà sourit la gloire^
G. P. Lucini, P. Buzzi, E. Cavacchioli]
Giuseppe Carrieri, Libero Altomare, Ar-| mando Mazza, A. Palazzeschi. Ils dénoncèrent avec moi, en vers et en prose, l’éta^ ignominieux où patauge notre intellectua lité, l’opportunisme et la médiocrité qu président à notre politique étrangère, ela nécessité urgente de relever à tout pril notre dignité nationale, sans laquelle j n’est pas de littérature ni d’art possible
Malgré la rafale des interruptions / des sifflets, je déclamai entièrement uu, ode au général Asinari de Bernezzo, qu> fut injustement mis à la retraite, pou^ avoir prononcé devant ses troupes u^
discours trop futuriste contre l’Autriche.
Cette ode, pleine d’insultes contre la lâcheté du gouvernement et de la monarchie, souleva un tumulte épouvantable. Je m’adressai tour à tour au public du parterre, composé de conservateurs cléricaux et ultra-pacifistes, et tour à tour au poulailler, où grondait la masse des ouvriers de la Chambre du Travail, comme les eaux menaçantes et suspendues d’une écluse.
L’un de ceux-ci osa crier tout à coup : A bas la Pairie !
C’est alors que de tous mes poumons je lançai ces mots : Voici noire première conclusion futuriste !... Vive la guerre! A bas r Autriche ! qui déchaînèrent une bataille dans toute la salle, divisée instantanément en deux camps.
Les commissaires de service montèrent
sur la scène, ceints de leurs écharpes ; mais S I, } i
nous continuâmes avec une violence infa- p tigable notre manifestation contre la Tri- -
pie Alliance, parmi les acclamations fréné- 5 tiques des étudiants. Les agents de police ! envahirent la scène, et je fus arrêté ; mais s' on me relâcha aussitôt après. * ij
Cette soirée mémorable eut un très :
grand retentissement dans la presse autri- f
chienne et allemande. Les journaux de
Vienne n’hésitèrent pas à demander rageu- jj
sement au gouvernement italien une répa- \] ration solennelle qui ne fut pas accordée. \ A Turin, la troisième soirée futuriste ij fut une véritable bataille d'Hernani. Sur t"l la scène du plus vaste théâtre de la ville, parurent avec moi et d'autres poètes, trois peintres de grand talent : MM.- Boccioni | Carra et Russolo, qui commentèrent et {. défendirent à haute voix leur Manifeste, l aussi violent et révolutionnaire que celui | des poètes. j
A la lecture de ce manifeste, qui est un cri de révolte contre TArt académique, contre les musées, contre le règne des professeurs, des archéologues, des brocanteurs et des antiquaires, un tumulte inouï éclata dans la salle, où se pressaient plus de trois mille personnes et où les i artistes étaient en grand nombre.
1 Les élèves de l’Accademia Albertina /acclamaient les futuristes avec le plus vif J /enthousiasme, tandis qu^une partie du public voulait leur imposer le silence.
La grande salle ne tarda pas à devenir l^(un champ de bataille.
^ Des coups de poing et des coups de
éf
Si
^canne ; des bagarres et des rixes innom-
jbrables au parterre et dans le poulailler.
, Intervention de la police, arrestations,
. I dames évanouies parmi le brouhaha et le
tohu-bohu indescriptibles de la foule.
D’autres soirées tumultueuses ont suivi :
à Naples, à Venise, à Padoue. Partout les deux camps se formèrent à l’improviste, chacun se sentant libre ou esclave, vivant ou moribond, constructeur d’avenir ou empailleur de cadavres.
Car nos paroles avaient brutalement démasqué les âmes et biffé les demi-teintes. Partout nous avons vu grandir en quel- j ques heures le courage et le nombre des( j hommes vraiment jeunes, et s’affoler drô-( j latiquement les momies galvanisées que
notre geste avait sorties des vieux sarco- ^ phages. Un soir, la bataille étant plus chaude que d’habitude, et une résistance^J de Passéistes s’étant organisée, on nous lança pendant une heure une masse de projectiles en plein visage. 1
Nous ne bronchâmes pas, comme d’ha- jj ?; bitude, debout et souriants.
C’était au Théâtre Mercadantede Naples, j Sur la scène, derrière nous, 160 carabi-
BrJ
nieri assistaient à la lutte, le Préfet de police leur ayant donné l’ordre de nous laisser massacrer à plaisir par le public conservateur et clérical.
Brusquement, parmi les paraboles des pommes de terre et des fruits pourris, je pus prendre au vol une orange lancée contre moi. Je la pelai avec le plus grand calme, et me pris à la manger par quartiers, avec lenteur.
Un miracle se produisit alors. Un enthousiasme étrange se propagea parmi ces chers Napolitains, et l’applaudissement gagnant de proche en proche mes plus féroces ennemis, le sort de la soirée tourna en notre faveur.
Je me hâtai, bien entendu, de remercier par de nouvelles insultes cette foule beuglante, brusquement figée d’admiration, qui nous attendit à la sortie du théâtre, se creusa tout autour, pour former un cor-
tège glorieux, en nous acclamant à travers les rues de Naples.
Après chacune de ces soirées retentissantes, nous avons Thabitude de nous subdiviser la tâche de propagande, en portant chacun notre énergie dialectique et polémiste dans les cercles, dans les clubs et jusque dans les rues : dans tous les coins de la ville, faisant chacun une dizaine de conférences par jour, sans répit et sans repos, car l’œuvre que nous nous sommes imposée exige des forces presque surnaturelles.
11 y a quelques mois, le Futurisme entrait gaîment en contact avec la justice au sujet de mon roman Mafarka le Fulurisle dont la traduction italienne fut saisie et inculpée du délit d’outrage aux bonnes mœurs.
Dès 5 heures du matin une foule énorme avait envahi le Palais de Justice.
La grande salle des audiences, bondée de monde et où flottaient d’élégants chapeaux de femmes, était en quelque sorte occupée militairement par les Futuristes venus de tous les coins de l’Italie pour défendre la grande idée. Bataillon noir et serré, de peintres, de poètes et de musiciens presque tous très jeunes et dont l’allure insolente et guerrière semblait prête à tout. On distinguait les peintres Boccioni, Russolo, Carrà et les poètes Buzzi, Cavacchioli, Palazzeschi, Armando Mazza.
La curiosité du public était aiguisée par la valeur et la célébrité des avocats de la défense. Les étudiants se pressaient autour de l’avocat Barzilaï, l’un des membres les plus importants du Parlement italien, chef du parti républicain. On voyait près de lui un des plus grands orateurs italiens : Innocenzo Gappa, et le socialiste M. Sarfatti.
Des applaudissements mal réprimés par { le Président accueillirent les premières j phrases de mon interrogatoire, par les- !
quelles je déclarais nettement que le procès était évidemment dirigé contre le Futurisme.
Bien loin de défendre mon roman Mafarka^ je me contentai d’exposer mon pro- j gramme rénovateur, à la fois littéraire et j politique, avec une violence idéologique et j verbale jusque-là inouïe au Palais de Justice. I
Ma sincérité acheva de conquérir les moins futuristes de la salle. . r
Aussitôt se leva un vieillard imposant^ ' au large front pensif et aux yeux de révolté. C’était l’illustre romancier Luigi ^ Capuana, professeur à l’Université de Ca- | tane, qui, avec une belle énergie sicilienne, ! affirma dans son expertise littéraire une | profonde admiration pour Ma/arka le tu-
turisle et pour sa haute valeur morale, tout en regrettant que l’âge ne lui permît de se battre dans les rangs des Futuristes.
Des applaudissements frénétiques saluèrent son discours. La grande autorité du Maître semblait avoir déjà gagné la cause. Ce fut aussi avec un murmure d’indignation que la foule accueillit le réquisitoire du Ministère Public, qui s’acharna dans un lamentable chaos de niaiseries juridiques et conclut en m’offrant quatre mois de prison.
A la seconde audience, la foule s’était accrue singulièrement. On suffoquait dans la salle, quand le grand orateur Innocenzo Cappa, se surpassant tout à coup et touchant au sublime, décrivit la soirée épique du Teatro Lirico, où pour la première fois une centaine de poètes et de peintres futuristes avaient proclamé et défendu à coups de poing leur idéal rénovateur.
Le député Barzilaï entreprit ensuite une brillante et profonde défense juridique, imposant en quelque sorte par son génie et son autorité de législateur un jugement favorable. Dans la péroraison magnifique de son discours il exalta les grands centres intellectuels de Paris qui avaient favorisé mon éclosion littéraire.
Après lui, l’avocat Sarfatti, avec un torrent d’images colorées et de pétillants mots d’esprit, écrasa complètement le réquisitoire du Ministère Public, Puis s’adressant aux poètes et aux peintres futuristes serrés en bataille près de moi, il glorifia les plus vaillants d’entre eux, les toiles déjà célèbres des peintres Russolo et Carra, le dernier salon de Boccioni à Venise, les beaux poèmes de Lucini, de Buzzi, de Gavacchioli, et conclut par son adhésion chaleureuse au Futurisme.
Il est difficile de décrire le brouhaha et
l’agitation du public durant l’attente du jugement.
Dès que sous les premières phrases du Président les Futuristes eurent deviné que j’étais acquitté, un hourra formidable éclata. Ce fut une marée de bonheur où je fus brusquement soulevé par mes amis et porté en triomphe.
La foule applaudissante accompagna les
Futuristes à travers les rues de Milan au cri de Vive le Futurisme !
Mais la magistrature milanaise exaspérée de male rage me poursuivit devant la Cour d’appel. Il fallait tuer le Futurisme. Je fus condamné à deux mois de prison. Mais cela valait bien le spectacle de ce second procès haineux, sinistre et drolatique.
Le Ministère Public, en effet, attaqua violemment notre programme d’héroïsme intellectuel et de nationalisme belliqueux
qui s’acharne contre la lâcheté politique, contre le règne des Académies, contre le (
culte du passé et contre le mercantilisme
artistique.
La sentence fut accueillie par un ouragan de huées et de sifflets. Scandale épouvantable, chose inouïe à la Cour d’appel. C’est alors que la rancune passéiste des magistrats débordant tout à coup, ordre ri fut donné aux carabinieri de fermer les ji portes et d’arrêter tous les assistants. Une |) demi-heure après, on relâchait tout leü monde, pour ne pas écrouer des centaines
de personnes.
Partout à Milan, à Padoue, à Ferrarei Palerme, Mantoue, Côme, Pesaro, Ber-^* game, notre présence a déchaîné des ouragans d’enthousiasme et de haine. Mais ce | que nous appelons la Révolution futuriste de Parme est restée entre toutes inoublia- ^ ble. L’émeute éclata dans les rues peu-
plées et ensoleillées de la ville en fête qui venait de renaître toute étincelante et fraîche hors des innombrables rides de la pluie. La police avait empêché la soirée futuriste que nous avions organisée dans un théâtre de Parme. Cinquante étudiants futuristes, ayant à la tête les jeunes et vaillants Caprilli, Talamassi, Copertini, Provincial!, Burco et Jori, avaient été exclus de rUniversité par les professeurs bigots et timorés. Ces flagrantes injustices furent les causes de la bagarre énorme.
Dix mille personnes étaient ameutées dans les rues, autour de notre bataillon véhément et narquois de poètes, de peintres, de musiciens et d’étudiants futuristes.
La manifestation pour et contre prit une violence extraordinaire. Ce fut un torrent tumultueux tacheté de rouge par les masses des carabinier!, qui houla sous les
balcons débordants de grappes humaines.
Mêlée violente. Trois des nôtres blessés au visage. Nous emportons en revanche vingt-cinq gourdins arrachés à l’ennemi.
Les rues barrées par la troupe ; la cavalerie doit venir renforcer l’infanterie. Voici les bersaglieri courant sous le vert feuillage agité de leurs chapeaux. Des arrestations sans nombre sont opérées. Trois fois les sommations de la police, stridents coups de trompette, déchirèrent l’admirable soie du ciel d’où l’on vit choir deux arcs-en-ciel tricolores sur la poitrine haletante des commissaires.
Discours futuriste aux Anglais, prononcé au Lyceum Club de Londres.
Voilà par raccourcis pittoresques quelques-uns de nos gestes les plus intéressants.
Je ne sais pas si ce récit mouvementé r pu vous donner du goût pour leFuturismt
Vous avez en tout cas déjà saisi une partie de notre conception philosophique, politique et artistique, qui a pour méthode 4 la plus cruelle des sincérités et la plus té- w I méraire des violences.
Je ne saurais aussi rien trouver de
mieux, pour vous donner une idée exacte de ce que nous sommes, que de vous dire ce que nous pensons de vous.
Je m’exprimerai avec une franchise absolue, en me gardant bien devons faire la cour, suivant le système des conférenciers cosmopolites, quand ils écrasent sous leurs éloges les publics étrangers qu’ils veulent bourrer ensuite de leurs banalités.
Un de nos jeunes humoristes a dit qu’un bon futuriste doit savoir être impoli vingt fois par jour. — Je serai donc impoli avec vous en vous avouant crânement tout le mal que nous pensons des Anglais, après •n avoir dit beaucoup de bien. Car nous aimons en vous l’indomptable et belliqueux patriotisme ; nous aimons votre orgueil national, qui bride votre grande race musclée de courage ; nous aimons votre individualisme intelligent et généreux qui vous permet d’ouvrir vos bras tout
grands aux individualistes de tout pays, libertaires et anarchistes.
Mais nous n’admirons pas seulement votre large amour des libertés. Ce qui vous distingue entre tous les peuples c’est que vous gardez, parmi tant de sottises pacifistes et de lâchetés évangéliques, une passion effrénée pour la lutte sous toutes ses formes, depuis celle de la boxe, simple, brutale et rapide, jusqu’à celle qui fait rugir sur le pont de vos Dreadnoughts le cou monstrueux des canons accroupis dans leurs tournantes grottes d’acier, quand ils flairent au loin les appétissantes escadres !
Vous savez parfaitement qu’il n’y a rien de pire, pour le sang de l’homme, que le pardon des injures. Vous savez que la paix prolongée qui est fatale aux races latines, n’en empoisonne pas moins les races anglo-saxonnes... Mais je vous avais promis des impolitesses, et les voici :
Vous êtes un peu les victimes de votre traditionnalisme couleur de Moyen Age, où persistentuneodeur de vieilles archives et des cliquetis de chaînes qui embarrassent votre marche en avant, désinvolte et précise.
Vous avouerez que cela est étrange dans un peuple d’explorateurs et de colonisateurs dont les énormes transatlantiques ont indubitablement raccourci le monde.
Je vous reproche avant tout le culte affolant que vous avez pour l’aristocratie. Personne ne se déclare bourgeois en Angleterre : chacun méprise son voisin en le traitant de bourgeois. Vous avez la manie obsédante d’être toujours chics. Par amour du chic, on renonce à l’élan passionné, à la violence du cœur, aux éclats de voix, aux cris et aux larmes même. On veut être froid à tout prix, partout, au chevet d’une personne adorée, devant la mort
OU devant le bonheur. Par amour du chic on ne parle jamais de ce que l’on fait, car il faut être souple et léger dans la conversation. Quand les femmes se retirent, on cause un peu de politique, mais pas trop : ce ne serait pas chic !..
Il faut bien que tous vos littérateurs soient hommes du monde, car vous ne concevez guère un roman dont l’action ne se passe pas dans le grand monde. Vous avez beau être modernes, vous gardez encore la séparation médiévale du maître et du serviteur, fondée sur une adoration absurde de la richesse. On a l’habitude de dire, chez vous, qu’un riche n’est jamais pendu en Angleterre. Vous ajoutez à cela un mépris non moins absurde pour le pauvre. Ses forces intellectuelles et son génie même, ne vous semblent guère utilisables ; et pourtant vous aimez l’intelligence et la culture, et vous êtes les plus grands
dévoreurs de livres que je connaisse.
Ce n’est là qu’une façon de remplir vos loisirs.
Vous ignorez les grandes fièvres intellectuelles, le goût âpre et aventureux des idées, l’élan vers l’inconnu de l’imagination, la passion du futur, la soif de la révolution. Vous êtes horriblement habitudinaires. Ne croyez-vous pas fermement que les Puritains ont sauvé l’Angleterre, et que la chasteté est la plus importante vertu d’un peuple ?
Souvenez-vous de cette lugubre et ridicule condamnation d’Oscar Wilde, que l’Europe ne vous a pas encore pardonnée. N’avez-vous pas crié dans vos journaux qu’il fallait ouvrir vite toutes les fenêtres, car la peste était finie?...
Naturellement dans cette atmosphère de formalisme hypocrite et routinier, vos jeunes filles savent mener très loin, avec
une élégance ingénue les plus audacieuses polissonneries pour se préparer soigneusement au mariage : domaine intangible de la police conjugale !...
Quant aux hommes de vingt ans, ils sont presque tous, pendant quelque temps, homosexuels, ce qui est d’ailleurs absolument respectable. Ce goût se développe chez eux par une sorte d’intensification de la camaraderie et de l’amitié, dans les sports athlétiques, avant l’âge de trente ans, l’âge du travail et de l’ordre, où ils reviennent de Sodorne pour se fiancer à une jeune fille effrontément décolletée.
Ces hommes s’empressent alors de condamner avec sévérité Tinverti-né, le faux homme, la demi-femme qui persévère.
N’est-ce pas encore être excessivement formalistes que de déclarer comme vous le faites que pour connaître une personne il faut avoir coupé le pain ensemble en
étudiant sa façon de manger. Car comment pourriez-vous nous juger d’après notre façon de manger, nous, Italiens, qui dînons toujours sur le pouce, l’épigastre étranglé par l’amour ou par l’arrivisme ?
Vous ajoutez à cela le désir obsédant de sauver les apparences en toutes choses, et une manie tatillonne pour les étiquettes, les masques et les paravents de toutes sortes, inventés par la pruderie et la morale courante.
Mais je ne veux pas insister, et je me hâte de vous exprimer notre plus grand grief, en dénonçant votre défaut principal, un défaut dont vous avez doté l’Europe et qui entrave, à mon avis, votre merveilleux instinct pratique et votre science de la vie rapide.
Je veux parler de votre snobisme, soit qu’il consiste dans le culte passionné, exclusif, de la race pure chez vos aristocrates,
soit qu’il crée une sorte de religion de la mode et transforme vos tailleurs illustres en de grands prêtres de religions perdues.
Je fais allusion aussi à ces impérieuses et dogmatiques normes pour bien vivre et aux Saintes Tables du comme il faut, selon qui vous négligez et vous abolissez avec une surprenante légèreté la valeur foncière de l’individu, dès qu’il déroge à la loi suprême du snobisme.
Voilà qui rend singulièrement artificielle votre vie, et fait de vous le peuple le plus contradictoire de la terre. Si bien qu’avec toute votre maturité intellectuelle vous avez l’air parfois d’un peuple en formation.
Vous avez inventé l’amour de l’hygiène, l’adoration des muscles, le goût âpre de f effort, qui triomphent dans votre belle vie sportive.
Mais vous poussez malheureusement
votre culte exagéré du corps jusqu’au mépris des idées. Vous ne vous passionnez guère que pour les plaisirs physiques. Presque pas d’amour platonique, chez vous — ce qui est bien — mais trop de repas succulents. Et cette abrutissante religion de la table, où vont s’apaiser toutes vos angoisses et tous vos soucis !...
Vous tirez de votre sensualité une formidable sérénité devant la douleur morale. Très bien!.. Cessez donc de donner tant d’importance à la douleur physique !
On vous croit très religieux. Pure apparence. Vous ne soignez pas votre vie intérieure et il n’y a pas un véritable sentiment mystique dans votre race ! Ce dont je vous félicite ! Mais vous préférez malheureusement vous réfugier dans le protestantisme, bonne-à-tout-faire de votre intelligence, qui vous évite la peine et Teffort de penser librement, sans peur et
sans espoir comme un drapeau noir dans les ténèbres.
C’est de paresse intellectuelle que vous tombez à genoux si souvent, et par amour du bon formalisme ■ conventionnel et puéril.
Nul n’aime les plaisirs de la chair plus que vous et c’est vous pourtant qui affectez la plus grande chasteté en Europe !...
Vous aimez et accueillez généreusement tous les révolutionnaires, ce qui ne vous empêche pas de défendre solennellement les principes de l’ordre ! Vous adorez les belles machines volantes qui frisent des roues la terre, la mer et les nuages, et néanmoins vous conservez précieusement les moindres débris du passé !
Est-ce un défaut, après tout? Ne prenez pas toutes mes observations pour des reproches... Se contredire c’est vivre, et vous savez vous contredire crânement.
Mais je sais d’autre part que vous avez une haine profonde pour la lourdeur tudesque, et cela suffit à vous absoudre entièrement.
Ce déplorable Ruskin.
Je viens de vous dire d’une façon très sommaire ce que nous pensons de l’Angleterre et des Anglais.
Dois-je écouter la réponse aimable que je devine déjà sur vos lèvres ?
Vous voulez sans doute arrêter mes impolitesses en me disant tout le bien que l’on pense des Italiens et de l’Italie... Eh bien, non : je ne veux pas écouter ! Les éloges que vous allez me faire ne peuvent que m’attrister, car ce que vous aimez de notre chère péninsule est précisément l’objet de toutes nos haines. Vous ne
traversez Tltalie que pour y flairer méticuleusement les traces de notre passé opprimant, et vous êtes heureux, follement heureux, d’emporter précieusement chez vous un misérable caillou piétiné par nos ancêtres.
Quand donc vous débarrasserez-vous de l’idéologie lymphatique de ce déplorable Ruskin, que je voudrais ridiculiser à vos yeux d’une façon définitive?
Avec son rêve maladif de vie agreste et primitive ; avec sa nostalgie de fromages homériques et de rouets légendaires ; avec sa haine de la machine, de la vapeur et de l’électricité, ce maniaque de simplicité antique ressemble à un homme qui, après avoir atteint sa pleine maturité corporelle, voudrait encore dormir dans son berceau et s’abreuver à la mamelle de sa nourrice devenue décrépite, pour reconquérir son insouciance enfantine.
Ruskiiî aurait certainement applaudi à ces passéistes vénitiens, qui ont voulu reconstruire cet absurde Campanile di San Marco, comme s’il s’agissait d’offrir à une fillette qui a perdu sa grand’mère une poupée en carton et en étoffe qui ressemble à la défunte.
L’influence de Ruskin a singulièrement développé chez vous le culte obsédant de notre passé, et faussé entièrement votre jugement sur l’Italie contemporaine.
En effet, fon ne parle pas assez du formidable développement industriel et commerçant de la Lombardie, de la Ligurie et du Piémont, — Milan, Gênes, Turin ! Voilà pourtant la nouvelle Italie renaissante, voilà ce que nous aimons ! Voilà notre orgueil d’Italiens ! Nous avons de grandes villes qui flambent jour et nuit, en déployant leur vaste haleine de feu sur la rase campagne. Nous avons arrosé de nos
sueurs une forêt de géantes cheminées dont les chapiteaux de fumée élastique soutiennent notre ciel qui ne veut plus ressembler qu’à un vaste plafond d’usine.
Nous ne suivons plus les charmants conseils du joli soleil italien, jeune ruffian au sourire séduisant qui voudrait mener encore la race en ribaude chanter, danser et boire sous les treilles!...
Nous avons des campagnes soigneusement lavées, abreuvées et servies par d’innombrables canaux-serviteurs diligents, aux coudes lumineux, géométriques. Nous avons des vallées creusées, éventrées par la fiévreuse insomnie des trains. Par nos belles nuits lombardes et liguriennes le travail métallurgique grandit, levant sa voix de fonte et ses immenses gestes blancs. Toutes les montagnes illuminées, assaillies par une émeute de lunes électriques qui se hâtent affairées, criantes et
Llî FUTURISME
débraillées. Voilà ce que nous aimons chez nous. Mais vous accordez, hélas ! toutes vos amours aux trois villes que nous considérons comme les trois plaies purulentes de notre péninsule : Florence, Rome et Venise.
Vous avez tort d’adorer religieusement Florence, qui n’a malheureusement d’autre valeur à nos yeux, que celle d’un énorme et somptueux in-folio médiéval, tombé dans la plus joyeuse campagne du monde.
Si vous voulez pénétrer entre les vieilles pages de ses rues, vous y dérangerez de grouillantes colonies de tarets littéraires dont le rire assidu ronge les vieilles enluminures guerrières...
Gentilshommes cicérones , génies de café, esprits mordants de profession, cochers bavards et insolents, experts de vieux tableaux : voilà le peuple de Florence !
Mais je voudrais en outre vous donner une idée de Rome, notre pauvre capitale.
qui périt sous sa lèpre de ruines, avec sa circulation sanguine semestrielle que l’or des étrangers pousse lentement à travers les artères des grands hôtels.
Songez que Rome^ avec ses boutiques qui ferment au départ des Américains, peut être affamée par le seul soupçon d’un cas de choléra.
L’industrie des étrangers : voilà ce que nous^ combattons sans relâche; cette immonde industrie qui transforme les deux tiers de la population romaine en un probable allié de l’ennemi de demain : un ennemi que nos hôteliers auront soigneusement logé, mais pas assez amoureusement estampé !
Il est inévitable qu’au moment de la guerre Rome ne pourra donner qu’un contingent de paresseux opportunistes et de pacifistes à tout prix.
J’entrais un soir à Rome sur une rapide
soixante-chevaux, et laissant derrière moi la Porte San Sebastiano, j’allais atteindre le point qui sépare Taqueduc de Néron de rOrto Botanico.
Je filais è toute vitesse, le volant droit sur l’Arc de Constantin. Dans mon insouciance futuriste, je n’aperçus guère sur la route ténébreuse un bloc de pierre chu des ruines néroniennes... Du moins, trop tard, et j’allais trop vite!... Un choc violent: mon radiateur brisé!
C’était là un symbole, un avertissement ou plutôt une vengeance venue du lointain des âges...
C’est pourquoi j’ai crié aux Romains, de tous mes poumons :
« Sauve qui peut ! Il faut qiîè vous isoliez les ruines de la vieille Rome, plus épidémiques que le choléra et la peste. Il faut creuser un grand fossé et élever un grand mur circulaire, pour ceinturonner
tous ces pans de murailles romaines, vindicatives et rancunières.
« Et puis allez coucher bien loin vos corps dans la campagne pour vous garer de la plus tragique des malarias : celle qui monte des tombeaux de la Via Appia ! »
Mais les Romains me répondent par un sourire ironique, sucré de poussières archéologiques et de ripailles grossières.
Ils continuent leur vie de rats poudreux, fiers et contents de manger les miettes de bonbons que les misses mâchent avec de fortes dents, tout en arrondissant des bouches roses et des yeux d’azur entre les immenses jambes survivantes du Colisée décapité !...
Mais si nous rougissons d’avoir pour capitale un grand cimetière garni de bons hôtels pour tous les veufs du passé, nous rougissons bien plus d’avoir un peuple do lâches, tout près de la frontière...
Je veux parler des Vénitiens...
Voulez-vous entendre le discours dont j’ai giflé leur incurable veulerie en plein théâtre La Fenice ?
« Vénitiens, esclaves du passé, ne hurlez donc pas contre la prétendue laideur des locomotives, des tramways et des automobiles, dont nous dégageons à coups de génie la grande esthétique futuriste ! Ces merveilleux engins de vitesse peuvent toujours écraser tel couple d’Autrichiens sales et grotesques sous leurs petits chapeaux tyroliens 1
« Mais vous aimez vous prosterner devant tous les étrangers, quelle que soit leur nationalité, car vous êtes d’une servilité répugnante !
«Vénitiens! Vénitiens! Pourquoi vouloir être encore et toujours les fidèles esclaves du passé, les vils gardiens du plus grand bordel de l’Histoire, les infirmiers du plus
triste hôpital du monde, où languissent des âmes mortellement empoisonnées par le virus du sentimentalisme ?
« Oh I les images ne me font guère défaut quand je veux définir votre innommable paresse, aussi vaniteuse et sotte que la paresse d’un fils de grand homme ou d’un mari de cantatrice illustre ! Ne pourrais-je pas comparer vos gondoliers à des fossoyeurs qui creusent en cadence des fosses puantes dans un cimetière inondé?
« Mais vous ne vous offensez guère, car votre humilité est immensurable...
« L’on sait d’ailleurs que vous avez la sage préoccupation d’enrichir la Société des Grands Hôtels, et que dans ce but vous vous obstinez à pourrir sur place. Et pourtant vous fûtes autrefois d’invincibles guerriers et des artistes de génie, des navigateurs audacieux et de subtils industriels...
« Mais vous n’êtes aujourd’hui que des garçons d’hôlel, des cicérones, des proxénètes, des antiquaires frauduleux, des fabricants de vieux tableaux, des peintres rabâcheurs, copistes et plagiaires !
« Avez-vous donc oublié que vous êtes avant tout des Italiens? Sachez que ce mot dans la langue de l’histoire, veut dire : Constructeurs de l’Avenir !... Allez! Vous ne vous défendrez pas, j’espère, en dénonçant les effets abrutissants du siroco ! C’était bien ce vent-là qui gonflait de ses bouffées torrides et belliqueuses les voiles des héros de Lépanto ! C’est ce même vent africain qui tout à coup, en un midi infernal, hâtera l’œuvre des eaux corrosives sur les fondements de vos palais.
a Oh î nous danserons bien ce jour-là et nous applaudirons, pour encourager les Lagunes... Les mains chercheront les mains pour former la ronde immense et
folle autour de Tillustre ruine noyée... et nous serons tous fous de gaîté, nous, les derniers étudiants révoltés de ce monde trop sage !
(( C’est ainsi, ô Vénitiens, que nous avons chanté, dansé et ri devant l’agonie de l’île de Philae, qui mourut comme un vieux rat dans le barrage d’Assouan, immense souricière aux trappes électriques, où le génie futuriste d’Angleterre emprisonne les eaux sacrées et fuyantes du Nil.
« Vous pouvez bien m’appeler un barbare, incapable de goûter la divine poésie qui flotte sur vos îles enchanteresses !... Allons donc ! Il n’y a vraiment pas là de quoi être fiers ! Vous n’avez qu’à débarrasser Torcello, Burano, l’isola dei Morti de toute la littérature maladive et de l’immense rêverie nostalgique dont elles furent enveloppées par les poètes, pour qu’il vous soit possible, tout en riant avec moi,
de considérer ces îles comme les énormes tientes que les mammouths ont laissé choir ^•à et là en traversant à gué vos lagunes préhistoriques.
« Mais vous les adorez en extase, heureux de pourrir dans votre eau sale, pour enrichir sans fin la Société des Grands Hôtels qui prépare soigneusement les nuits galantes de tous les grands de la terre.
(( Certes, ce n’est pas une mince affaire que d’exciter à l’amour un Empereur.., 11 faut pour cela que votre hôte couronné navigue longtemps dans l’eau grasse de cet immense évier plein de vieux pots cassés... Il faut que ses gondoliers piochent avec leurs avirons plusieurs kilomètres d’excréments liquéfiés, dans une divine odeur de latrines, se faufilant parmi des barques chargées de belles immondices, pour qu’il puisse enfin toucher son but en empereur satisfait de soi et de son sceptre impérial.
c( C’est bien là, c’est bien là votre gloire, Vénitiens!
(( Oh ! Rougissez de honte, et tombez à plat ventre, l’un sur l’autre, entassés comme des sacs pleins de sable et de pierres, pour former un rempart sur la frontière, tandis que nous préparerons la grande et forte Venise industrielle et militaire, qui doit braver Tinsolence autrichienne sur la mer Adriatique, ce grand lac italien ! »
La Monarchie italienne va-t-elle collaborer avec nous à la réalisation de ce grand rêve? Il est permis d’en douter, car elle ne veut guère sortir de ce rôle pacifique, purement honoraire et décoratif qu’elle garde depuis le jour où Mazzini, Garibaldi et Cavour lui offrirent notre péninsule indépendante et unifiée. C’est pourquoi nous ne reconnaissons à la monar-
chie aucun droit direct sur la nation, mais des devoirs urgents qu’elle doit accomplir sous peine de disparaître avant son heure.
La monarchie italienne doit avant tout consolider l’orgueil national en préparant la guerre.
2° Elle doit rompre la Triple Alliance, laisse honteuse qui nous tient attachés malgré nous à notre seul ennemi : l’Autriche.
3® Elle doit terrasser et broyer notre plus grave ennemi intérieur : le cléricalisme, et débarrasser du Vatican notre capitale.
4® Elle doit reconstituer Rome sur une double puissance industrielle et commerçante, et la délivrer de cette déshonorante et aléatoire industrie des étrangers.
Remarquez qu’en affirmant ces vérités nous ne sommes guère le porte-voix des socialistes, ni des républicains.
Tous les partis politiques italiens étant aujourd’hui pourris d’opportunisme et de
lâcheté, nous en sommes le désinfectant futuriste, l’acide corrosif révolutionnaire.
Nous concevons la république, non comme un but idéal et définitif, mais comme une forme de gouvernement transitoire^ qui succédera fatalement à la monarchie et nous permettra d’aller plus loin.
Notre grand mouvement de libération et de rénovation intellectuelle ne pouvait naître qu’en Italie, cette terre plus que toute autre vivante, mais plus que toute autre surchargée d’un passé admirable.
Il fallait qu’une fo rce puissante se levât contre le culte opprimant de ce passé, à ce moment précis de l’histoire qui sépare nettement toutes les sensibilités défuntes de l’humanité, de la grande sensibilité aérienne qui s’annonce victorieusement.
Nous n’avons presque plus rien de commun avec nos ancêtres. Renions-les donc courageusement.
Trieste, notre belle poudrière.
Pour ces multiples raisons, à tous nos Romains antiques, à tous nos Florentins moyenâgeux, à tous nos Vénitiens déchus, nous préférons les habitants de Trieste, dont la belle impatience patriotique va bientôt, je l’espère, mettre le feu aux poudres.
Nous avons crié aux habitants de Trieste:
<( Vous êtes le visage pourpré et violent de l’Italie, tourné vers l’ennemi. Mieux encore, vous êtes le poing crispé et tendu contre l’ennemi, qui se prépare : ne l’oublions pas !... Trieste! tu es notre seule
poudrière I Tout notre espoir est en toi î
« Méprise donc les théories pacifistes et internationalistes. Le patriotisme et l’amour de la guerre n’ont rien à faire avec l’idéologie : ce sont des principes d’hygiène, sans lesquels il n’y a que déchéance et mort !
« N’oublie pas que la péninsule italique a la forme d’un Dreadnought, avec son escadre d’îlots torpilleurs ! »
Tandis que les passéistes nous reprochent de faire sauter toutes les traditions, les faux aveniristes nous déclarent rétrogrades à cause de notre patriotisme et de notre amour pour la guerre.
Nous répondons aux uns et aux autres que tout en nous avançant résolument dans l’avenir, nous voulons garder notre hygiène quotidienne de lutte et de douche sanglante.
Nous nourrissons dans notre sang notre
principale haine d’Italiens du vingtième siècle : la haine pour l’Autriche ! Et nous regardons néanmoins très loin dans le futur la création possible, mais pas certaine, d’un type unique européen rêvé par Nietzsche.
Ce philosophe ne haïssait pas suffisamment le type allemand, pour comprendre l’irréductible antipathie qui divise les races latines des races germaines.
Quand les internationalistes exaltent la paix, c’est ce qu’il y a de pire dans leur sang (ce qui tremble et pourrit) qui parle en eux.
Invoquer la paix des peuples, ce n^est pas faire de l’avenirisme, mais simplement châtrer les races et faire une culture intensive de la lâcheté. — Qui peut affirmer qu’un homme fort ne respire beaucoup mieux, ne mange beaucoup mieux, ne dorme beaucoup mieux que d’habitude
après avoir giflé et terrassé son ennemi? Qui peut affirmer que le mot homme et le mot lutteur ne soient pas synonymes ?
y^’est pourquoi nous concluons que quand nous parlons de guerre, c’est la meilleure partie de notre sang qui parle en
nous.
La guerre, seule hygiène du monde.
Et me voilà entraîné à vous dire ce qui sépare nettement le futurisme de la conception anarchiste.
Cette dernière, reniant le principe infini de l’évolution humaine, arrête son élan au seuil idéal de la paix universelle et au stupide paradis tressé d’accolades en pleins champs et de palmes agitées.
Nous affirmons au contraire comme principe absolu du futurisme le devenir continu et le progrès indéfini, physiologique et intellectuel de l’homme.
Nous considérons surpassée et surpas-
sable l’hypothèse de la fusion amicale des peuples, et n’admettons qu’une seule hygiène pour le monde : la guerre.
Le but lointain de l’idée anarchiste, c’està-dire une douce tendresse, sœur de la lâcheté, nous apparaît comme une immonde gangrène préludant à l’agonie des peuples.
Les anarchistes se contentent aussi d’attaquer les branches politiques, juridiques et économiques de l’arbre social. Nous voulons bien davantage; nous voulons arracher et brûler ses plus profondes racines : celles qui sont plantées dans le cerveau même de l’homme et qui s’appellent : manie de l’ordre, désir du moindre effort,, adoration fanatique de la famille, préoccupation du sommeil et du repas à heure fixe^ quiétisme lâche, amour de l’antique et du vieux, de ce qui est taré et malade, horreur du neuf, mépris de la jeunesse et des minorités rebelles, vénération du temps,
des années accumulées, des morts et des moribonds, besoin instinctif de lois, de chaînes et d’entraves, horreur de la violence, de l’inconnu et du nouveau, peur d’une liberté totale.
N’avez-vous jamais vu une assemblée de jeunes révolutionnaires ou anarchistes?... Eh bien : il n’est pas de spectacle plus décourageant.
Vous y noterez en effet la manie urgente, immédiate, dans toutes ces âmes rouges, de se priver au plus vite de leur indépendance véhémente, pour donner le gouvernement de leur assemblée au plus âgé d^en tre eux, c’est-à-dire au plus opportuniste, au plus prudent, en un mot à celui qui ayant acquis déjà une petite puissance et une petite autorité sera fatalement intéressé à conserver l’état des choses, à calmer les violences, en contrariant tout désir d’aventure, de risque et d’héroïsme.
Ce nouveau président, tout en guidant avec une apparente équité la discussion générale, la conduira moutonnière à l’abreuvoir de son intérêt personnel.
Croyez-vous encore sérieusement à Tutilité des assemblées, esprits révolutionnaires ?
Contentez-vous alors de choisir un directeur ou mieux un compteur de discussion. Élisez pour cela le plus jeune d’entre vous, le moins connu, le moins important, et que son rôle ne dépasse jamais la simple distribution de la parole avec une absolue égalité de temps qu’il contrôlera, la montre à la main.
Mais ce qui creuse un fossé bien plus profond entre la conception futuriste et la conception anarchiste est le grand problème de l’amour, la grande tyrannie du sentiment et de la luxure, dont nous voulons débarrasser l’humanité.
Le mépris de la femme.
C’est cette haine contre l’amour tyrannique que nous avons exprimée par cette phrase laconique : le mépris de la femme.
Oui, nous méprisons la femme-réservoir d’amour, engin de volupté, la femme-poison, la femme-bibelot tragique, la femme fragile, obsédante et fatale, dont la voix lourde de destinée et la rêveuse chevelure se prolongent et se continuent dans les frondaisons des forêts baignées de clair de lune.
Nous méprisons l’horrible et pesant Amour qui encombre la marche de l’homme
et Tempêche de sortir de son humanité, de se redoubler, de se surpasser pour devenir ce que nous appelons : V homme mulliplié.
Nous méprisons Thorrible et pesant Amour, laisse immense par laquelle le soleil tient peut-être enchaînée dans son orbite la Terre courageuse, qui voudrait sans doute bondir au hasard pour courir tous ses risques sidéraux.
Nous sommes persuadés que l’amour, sentiment et luxure, est la chose la moins naturelle du monde. Il n’y a de naturel que la continuation de l’espèce.
L’amour, obsession romantique et volupté , n’est autre chose qu’une invention des poètes, qui en ont doté l’humanité. Ce seront les poètes qui le reprendront à l’humanité î
La grande expérience tragi-comique de l’amour est bien près de se terminer, sans aucun profit et avec d’incalculables dom-
mages. 11 y eut collision et jamais collaboration entre les deux sexes, qui se sont montrés inférieurs à la grande tâche. C’est pourquoi nous, les futuristes, retirons aujourd’hui l’amour, produit littéraire, comme on reprend un manuscrit chez un éditeur qui ne saurait l’imprimer.
Dans cet effort de libération, les suffragettes sont nos meilleures collaboratrices,
car plus on obtiendra de droits et de pouvoirs à la femme, plus elle sera appauvrie
d’amour, plus elle cessera d’être un foyer de passion sentimentale ou un engin de plaisir. D’autant plus que le développement prodigieux du luxe féminin a fait de l’amour un pauvre esclave plus ou moins révolté sous les poings lourds de TArgent.
La vie charnelle sera réduite à la pure fonction conservatrice de l’espèce, et ce sera autant de gagné pour la taille grandissante de l’homme.
Quant à la prétendue infériorité de la femme, nous pensons que si le corps et l’esprit de la femme avaient subi, à travers une longue série de générations, une éducation identique à celle reçue par l’esprit et le corps de l’homme, nous pensons^ dis-je, qu’il serait possible de parler raisonnablement d'égalité entre les deux sexes.
Il est certain, néanmoins, que dans son état actuel d’esclavage intellectuel et érotique, la femme, se trouvant dans une condition d'infériorité absolue au point de vue du caractère et de l’intelligence, ne peut guère être qu'un instrument législatif médiocre.
C’est pourquoi nous défendons avec la plus grande ferveur le droit des suffragettes, tout en plaignant leur enthousiasme enfantin pour le misérable et ridicule droit de voter. Car nous sommes convaincus qu’elles s’en empareront avec ferveur, et
nous aideront ainsi, involontairement, à
détruire cette grande balourdise, faille de corruption et de banalité qu’est devenue aujourd’hui le Parlementarisme. >
Le parlementarisme est presque partout une forme usée. Il a donné quelques bons résultats ; il a créé la participation illusoire du nombre au gouvernement. Je dis illusoire^ car l’on a constaté que le peuple ne peut et ne pourra jamais être représenté par des mandataires qu’il est inhabile à choisir.
Le peuple reste donc toujours étranger au gouvernement. Mais, d’autre part, c’est au parlementarisme que le peuple doit son existence. L’orgueil des foules a été grandi parle régime électif. La taille de l’individu a été haussée par l’idée de représentation. Cette idée, en revanche, a complètement faussé l’évaluation des intelligences, exagérant outre mesure le prix de l’éloquence.
Cet jinconvénient s’aggrave de jour en jour. C’es^U pourquoi j’entrevois avec plaisir l’entrée agressive des femmes sous les différentes coupoles à bavards !
Où trouverons-nous une plus impatiente dyriamite de désordre et de corruption ?
Presque tous les parlements d’Europe sont de bruyantes basses-cours, des auges, ou des égouts.
Leurs principes essentiels sont : l’argent corrupteur et l’astuce accapareuse^ qui servent à conquérir un siège au Parlement ; 2® l’éloquence creuse, grandiose falsification des idées, triomphe des phrases sonores, tam-tams de nègres et gestes de moulins à vent.
Ces éléments grossiers donnent, moyennant le Parlementarisme, un pouvoir absolu à la horde des avocats...
Vous savez bien qu’ils se ressemblent dans tous les pays. Ce sont des êtres inti-
mement attachés à tout ce qui est mesquin, futile... des esprits qui ne voient que le petit fait quotidien, et qui sont absolument incapables d’agiter les grandes idées générales, de concevoir les entrechocs et les fusions des races, ni le vol flamboyant de l’idéal sur l’individu, et sur les peuples... Des marchands d’arguments, des cerveaux prostitués, des boutiques d’idées subtiles et de syllogismes ciselés.
C’est au moyen du Parlementarisme qu’une nation entière est à la merci de ces fabricants de justice, qui avec le fer docile des lois ne savent guère construire que des souricières à inutiles.
Que l’on s’empresse donc d’accorder aux femmes le droit de voter.
C’est d’ailleurs la conclusion extrême et absolument logique de l’idée de démocratie et de suffrage universel, telle qu’elle a été conçue par J. -J. Rousseau et par les
autres préparateurs de la Révolution française.
Que les femmes se hâtent de faire, avec une foudroyante rapidité, ce grandiose essai d’animalisation totale de la politique.
Nous, qui méprisons profondément la politique, nous sommes heureux de la livrer aux griffes rancunières des femmes ; car c’est bien aux femmes, c’est bien à elles qu’est réservé le noble rôle de tuer définitivement le Parlementarisme.
Oh! je me garde bien de faire de l’ironie, et je parle très sérieusement. La femme telle qu’elle a été façonnée par notre société contemporaine ne peut que pousser en splendeur le principe de corruption qui est intimement attaché au principe du vote.
Ceux qui combattent le droit légitime des suffragettes ont des raisons bien personnelles à défendre : ils défendent avec
LE FÜTURISxME 65
acharnement leur monopole d’éloquence
nuisible, que les femmes ne tarderont pas h leur arracher. Cela au fond ne nous intéresse guère. Nous avons d’autres mines à préparer au pied des ruines.
On nous affirme qu’un gouvernement composé de femmes ou soutenu par elles nous entraînerait fatalement par des voies de pacifisme et de lâcheté tolstoïenne à un triomphe définitif du cléricalisme et de l’hypocrisie moraliste...
Peut-être! Probablement! Et j’en suis désolé ! Nous aurons en outre la guerre des sexes, que la grande agglomération des capitales, le noctambulisme et la régularisation du salariat des ouvrières préparent indubitablement.
Des humoristes misogynes rêvent peutêtre déjà d’une Sainte-Barthélemy de femmes.
Vous allez penser que je m’amuse à vous
8(î LE FUTURISME
débiter des paradoxes plus ou moins fan-
taisistes.
Rien n’est aussi paradoxal, d’ailleurs, et fantaisiste, que la réalité, et je crois peu aux probabilités logiques de l’histoire.
L’histoire des peuples s’en va à l’aventure de-ci de-là, avec des allures dépensières et peu comme il faut, comme une jeune fille un peu légère qui ne se souvient des enseignements paternels qu’au jour de l’an, ou tout simplement quand un amant la quitte.
Mais elle est malheureusement encore trop sage et pas assez désordonnée, cette jeune histoire du monde! Il faut aussi que les femmes s’en mêlent au plus vite, car les mâles sont vraiment pourris de sagesse millénaire.
Ce ne sont pas là des paradoxes, je vous le jure, mais des tâtonnements, là-bas dans |a nuit du futur.
Vous avouerez, par exemple, que la victoire du féminisme et en particulier l ’influence des femmes dans la politique achèveront de détruire le principe de la famille.
Ce serait facile à démontrer ; mais vous vous rebiffez sans doute épouvantés, en m’opposant d’ingénieux arguments, parce que vous ne voulez absolument pas que l’on touche à la famille.
« Tous les droits, toutes les libertés doivent être accordés aux femmes, criez-vous, mais la famille sera conservée ! »
Permettez-moi de sourire avec un brin de scepticisme, et de vous dire que si la famille disparaît, nous tâcherons de nous en passer.
Je disais nous, mais je me trompais : ce seront nos fils — les fils que nous n’aurons pas — ce seront eux qui sauront bien se passer de famille.
Et j’ajouterai, entre parenthèses, que
nous sommes trop batailleurs, nous les futuristes, pour avoir des enfants, nous quijn’aimons que l’instinct héroïque, nous qui voulons qu’un chel-d’œuvre soit brûlé avec le cadavre de son auteur, nous qui avons horreur de travailler pour l’immortalité, car ce n’est au fond là qu’un rêve d’âmes usurières.
Il est indiscutable que si la femme aujourd’hui rêve de conquérir des droits politiques^ c’est que sans le savoir elle est au fond convaincue d’être en tant que mère, en tant qu’épouse et en tant que maîtresse, un cercle étroit, purement animal et absolument dénué d’utilité.
Vous avez certainement assisté à la lièvre haletante d’un Blériot, encore bridé par ses mécaniciens, vous avez certainement senti sur votre visage reffarante gifle de vent que donne une hélice mise au point de sa vitesse.
Eh bien : je vous avoue que nous| les mâles futuristes, nous nous sommes sentis, devant ce spectacle enivrant, tout à coup détachés de la femme, devenue tout à coup trop terrestre, ou mieux encore le pur symbole de la terre à quitter.
Nous avons même rêvé de créer un jour notre fils mécanique, fruit de pure volonté, synthèse de toutes les lois dont la science va précipiter la découverte.
L'homme multiplié et le règne de la Machine.
Tout cela vous aura disposés à comprendre l’un de nos principaux efforts futuristes, qui consiste à abolir en littérature la fusion apparemment indissoluble des ; deux conceptions de femme et de Beauté. | Cette fusion idéologique a réduit tout le romantisme à une sorte d’assaut héroïque qu’un mâle belliqueux et lyrique donne à une tour hérissée d’ennemis et qui porte sur son plateau, au clair des étoiles, la divine Beauté-femme. Des romans tels que les Travailleurs de la Mer de Victor Hugo ou
Salammbô de Flaubert peuvent éclairer mon idée. Il y a là un leit-motiv dominant et désormais usé dont nous voulons débarrasser la littérature et l’art en général.
C’est pour cela que nous développons et préconisons une grande idée nouvelle qui circule dans la vie contemporaine : l’idée de la beauté mécanique, et nous exaltons l’amour pour la Machine que nous avons vu flamboyer sur les joues des mécaniciens, recuites et souillées de charbon. Ne les avez-vous jamais observés quand ils lavent amoureusement le grand corps puissant de leur locomotive ? Ce sont les tendresses minutieuses et savantes d’un amant qui caresse sa maîtresse adorée.
On a pu constater dernièrement dans la grande grève des cheminots français que les organisateurs du sabotage ne parvenaient guère à pousser un seul mécanicien à saboter sa locomotive.
homme aurait-il pu meurtrir ou tuer sa grande amie fidèle et dévouée, au cœur brûlant et prompt, cette belle machine ' d’acier qui avait si souvent relui de volupté
sous sa caresse huilante ? Ce n’est pas là une image, mais presque une réalité qu’il . nous sera facile de contrôler dans quelques
années.
Vous avez sans doute entendu les observations que font couramment tous les propriétaires d’automobiles et tous les directeurs d’usines: Les moteurs, disent-ils, sont vraiment mystérieux... Ils ont des ; caprices... des fantaisies inattendues... On dirait qu’ils ont une personnalité, une âme, une volonté... Il faut les flatter, les traiter avec des égards et ne jamais les brusquer ni les éreinter... Si vous agissez ainsi, vous verrez tout à coup cette machine de fonte et d’acier, ce moteur construit
suivant des chiffres précis donner non seulement tout son rendement, mais le double et le triple, bien plus et bien mieux que tout ce que laissaient prévoir les calculs de son constructeur: son père. » —
Eh bien : moi, je donne une grande importance révélatrice à ces phrases qui m’annoncent la prochaine découverte des lois d’une véritable sensibilité des machines.
Il faut préparer aussi la prochaine et inévitable identification de l’homme avec / le moteur, facilffant et perfectionnant un échange continuel d’intuitions, de rythmes, ^ d’instincts et de disciplines métalliques,^ a absolument ignorées aujourd’hui par le^ plus grand nombre, et devinées seulement^ par les esprits les plus lucides.
Il est certain qu’en admettant l’hync thèse transformiste de 1 ainarck, il faut reconnaître que nous aspirons à la création d’un type inhumain, en qui seront
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abolis la douleur morale, la bonté, la tendresse et l’amour, seuls poisons corrosifs de l’intarissable énergie vitale, seuls interrupteurs de notre puissante électricité physiologique.
Nous croyons à la possibilité d’un nombre incalculable de transformations humaines, et nous déclarons sans sourire que des ailes dorment dans la chair de l’homme.
Le jour où il sera possible à l’homme d’extérioriser sa volonté de sorte qu’elle prolonge hors de lui comme un immense bras invisible, le Rêve et le Désir, ui sont aujourd’hui de vains mots, régneont souverainement sur l’espace et sur le emps domptés.
Le type inhumain et mécanique construit pour une vitesse omniprésente sera naturellement cruel, omniscient et combattif. Il sera doté d’organes inattendus :
des organes adaptés aux exigences d’une ambiance faite de chocs continus. — Nous pouvons prévoir dès aujourd’hui un développement du bréchet sur la face externe du sternum, qui sera d’autant plus considérable que l’homme futur sera meilleur aviateur, comme cela arrive au meilleur voilier chez les oiseaux. Il est facile d’évaluer ces différentes hypothèses apparemment paradoxales en étudiant les phénomènes de volonté extériorisée qui s’opèrent continuellement dans les salles spirites.
Il est certain en outre, et vous pouvez facilement le constater, que l’on trouve^^ aujourd’hui avec une grandissante facilité des hommes du peuple dénués de culture et d’éducation, mais qui sont néanmoins doués déjà de ce que j’appelle la grande divination mécanique ou le flair métallique.
C’est que ces ouvriers ont déjà subi
réducalion de la machine et se sont en quelque sorte apparentés aux moteurs.
Pour préparer la formation de ce type inhumain et mécanique de Vhomme multiplié^ il faut singulièrement diminuer le besoin d’affection pas encore détruisible et que riiomme porte dans ses veines.
Il nous faut réduire notre besoin d’aflection à ce minimum déjà obtenu par certains célibataires de 4o ans, qui étanchent aisément la soif de leur cœur affectueux avec les chaleureuses folâtreries d’un caniche gambadant.
L’homme futur réduira ainsi son cœur à sa véritable fonction distributrice. Le cœur doit devenir en quelque sorte une espèce d’estomac du cerveau, qu’on remplira méthodiquement pour que l’esprit puisse entrer en action.
L’on rencontre aujourd’hui des hommes qui traversent la yie presque sans amour.
dans une atmosphère couleur d’acier.
Faisons en sorte que le nombre de ces hommes exemplaires grandisse. Ces êtres énergiques n’ont pas une tendre maîtresse à visiter le soir, mais ils aiment constater chaque matin avec une minutie amoureuse la mise en branle parfaite de leur usine.
Aux plus passionnés des jeunes gens je conseille Tamour des bêtes — chevaux, chiens ou chats — car cet amour peut combler d’une façon régulière leur besoin d’affection que la femme ne ferait qu’exaspérer par les bonds de ses caprices et la curiosité de ses flairs félins.
Nous sommes persuadés d’autre part que la littérature exerce une influence déterminante sur toutes les classes sociales, jusqu’aux plus ignorantes qui en sont abreuvées par des infiltrations mystérieuses. La littérature peut donc activer ou
retarder le mouvement de l’humanité vers cette forme de vie délivrée du sentiment et de la luxure.
En dépit de notre déterminisme sceptique qu’il nous faut tuer quotidiennement, nous croyons à l’utilité d’une propagande littéraire. — C’est une propagande active que nous menons dans le théâtre et dans le roman, contre la conception glorieuse du Don Juan et celle drôlatique du Cocu.
Ces deux mots doivent perdre toute signification dans la vie, dans Fart et dans l’imagination collective.
La ridiculisation du cocu ne collaboret-elie pas à l’exaltation du Don Juan? Et l’exaltation du Don Juan ne collaboret-elle pas, infailliblement, à la ridiculisation du cocu ?
En nous délivrant de ces deux leitmotivs^ nous nous débarrasserons du grand phénomène maladif de la jalousie
LE FUTÜRISxME
qui n’est autre qu’un produit de la vanité donjuanesque, produit littéraire.
Nous verrons disparaître ainsi non seulement lamoiir pour la femme-épouse et pour la femme-amante, mais aussi l’amour pour la mère, lien principal de la famille et comme tel opposé à l’audacieuse création de l’homme futur.
L’humanité, une fois délivrée de la famille, cet étouffoir, ce cercle étroit, non seulement traditionnel par excellence, mais animal par excellence, se passera aisément du double amour filial et maternel, ces deux amours réchauffants mais nocifs, chaudes entraves à briser.
C’est pourquoi nous trouvons très utile, en attendant, la propagande en faveur de l’amour libre, qui désagrège la famille et en accélère la destruction.
Et cependant, tandis que nous nous acharnons contre la divinité de l’amour.
nous constatons en nous Texistence d’une solidarité intellectuelle qui chez les peuples latins est d’invention absolument nouvelle.
Je parle de la grande amitié spirituelle qui rallie les intelligences novatrices et révoltées.
L’immense amour romantique est réduit ainsi à la simple copulation pour la conservation de l’espèce, et le choc des épidermes est enfin délivré de tout mystère piquant, de tout poivre appétissant de péché et de toute vanité donjuanesque. Simple fonction corporelle, comme le boire et le manger.
L’homme multiplié Jq^^ nous rêvons conservera jusqu’à la mort sa puissance génitale comme on conserve son estomac et ne connaîtra pas la tragédie de la vieillesse et de l’impuissance!...
Mais il faut pour cela que les jeunes
mâles contemporains, enfin dégoûtés des livres érotiques et du double alcool sentimental et luxurieux, étant finalement immunisés contre la maladie de l’amour, apprennent méthodiquement à détruire en eux toutes les douleurs du cœur, en déchirant quotidiennement leurs affections et en distrayant continuellement leur sexe et leur esprit. Notre franc optimisme misogyne s’oppose ainsi nettement au pessimisme de Schopenhauer, ce philosophe amer qui nous a plusieurs fois tendu le revolver séduisant de sa philosophie pour tuer en nous la profonde nausée de la femme et de l’amour. C’est avec ce revolver désespéré que nous avons ciblé gaiement le grand Clair-de-lune romantique !
’ '^VH
Nous renions nos maîtres les Symbo-
listes, derniers amants de la lune. ■
Nous avons tout sacrifié au triomphe *
de cette conception futuriste de la vie.
Vous comprendrez aussi aisément pourquoi nous haïssons aujourd’hui, après les avoir immensément aimés, nos glorieux ^ ^
pères intellectuels : les grands génies ^
symbolistes Edgar Poe, Baudelaire, Mal- ’ '
larmé et Verlaine. ; -
Nous leur en voulons aujourd’hui d’avoir nagé dans le fleuve du temps en tenant continuellement la tête tournée en arrière ;
vers la lointaine source bleue du Passé,
vers le ciel antérieur où fleurit la beauté.
Pour eux, il n’y avait point de poésie sans nostalgie, sans évocation des temps défunts, sans la brume de l’histoire et des légendes.
Nous haïssons les Maîtres symbolistes, nous qui avons osé sortir nus du fleuve du temps et qui créons malgré nous, avec nos corps écorchés sur les pierres de la rampe escarpée, de nouveaux torrents qui drapent d’écarlate la montagne.
Nous sommes rouges, nous aimons le rouge, et, les joues réverbérées par les fours des locomotives, nous chantons le triomphe grandissant de la Machine, qu’ils haïssaient stupidement.
Nos pères symbolistes avaient une passion que nous jugeons ridicule : la passion des choses éternelles, le désir du chefd’œuvre immortel et impérissable. Nous
considérons au contraire que rien n’est aussi bas et mesquin que de penser à l’immortalité en créant une œuvre d’art^ plus mesquin et plus bas que la conception calculée et usurière du Paradis chrétien, qui devrait récompenser au million pour cent nos vertus terrestres.
Il faut simplement créer, parce que créer est inutile, sans récompense, ignoré, méprisé, héroïque en un mot. A la poésie du souvenir nostalgique nous opposons la poésie de l’attente fiévreuse.
Aux larmes de la beauté qui se penche tendrement sur les tombes, nous opposons le profil tranchant, aiguisé, du pilote, du chauffeur et de l’aviateur.
A la conception de l’impérissable et de l’immortel, nous opposons, en art, celle du devenir, du périssable, du transitoire et de féphémère.
Nous transformerons ainsi en une joie
aiguë le nevermore d’Edgar Poe, et nous enseignerons à aimer la beauté d’une émotion ou d’une sensation, parce qu’elle est unique et destinée à s^ évanouir irréparablement.
L’histoire est fatalement, à nos yeux, une faussaire, ou tout au plus une misérable collectionneuse de timbres-poste, de médailles et de monnaies truquées.
Le passé est nécessairement inférieur au futur. Nous voulons qu’il en soit ainsi. D’ailleurs, comment reconnaîtrions-nous des mérites au plus dangereux de nos ennemis : le passé, mentor lugubre, tuteur exécrable ?
Voilà comment nous renions la splendeur obsédante des siècles abolis et nous collaborons avec la Mécanique victorieuse qui tient la terre dans son réseau de vitesse.
Nous collaborons avec la mécanique
pour détruire la vieille poésie de la distance et des solitudes sauvages, l’exquise nostalgie du départ, que nous remplaçons par le tragique lyrisme de l’ubiquité et de l’omniprésente vélocité.
Notre sensibilité futuriste en effet ne s’émeut plus devant le sombre mystère d’une vallée inexplorée ou d’un défilé de montagnes que nous imaginons malgré nous traversées par le ruban élégant et presque parisien d’une route blanche, où brusquement s’arrête en renâclant une automobile chatoyante de progrès et pleine de voix civilisées, coin de boulevard transplanté, bivouaquant en pleine solitude.
Ce bois de sapins qui raffole de la lune a une route futuriste qui le transperce de part en part. Le règne simple et gémissant de la plante aux longs soliloques est fini.
Avec nous commence le règne de riiomme aux racines coupées, l’homme multiplié, qui se mêle au fer, se nourrit d’électricité et ne comprend plus que la volupté du danger et l’héroïsme quotidien.
C’est vous dire combien nous méprisons la propagande pour la défense de l’esthétique du paysage, ce stupide anachronisme.
Affiches multicolores sur la verdeur des prés, ponts de fer agrafant les collines^ trains chirurgiens perçant le ventre bleu des montagnes, tuyaux énormes des turbines, nouveaux muscles de la terre, soyez loués par les poètes futuristes, car vous détruisez la vieille sensiblerie maladive et roucoulante de la terre !
Avec de telles passions, avec de telles fureurs rénovatrices, comment voulezvous que nous acceptions la conception artistique de notre Italie contemporaine?
Elle a subi trop longtemps l’influence exténuante de Gabriele d’Annunzio, frère cadet des grands symbolistes français, nostalgique comme eux, et comme eux penché sur le corps nu de la femme.
Il faut à tout prix combattre Gabriele d’Annunzio, parce qu'il a raffiné de tout son talent les quatre poisons intellectuels que nous voulons détruire à tout prix :
1® La poésie maladive et nostalgique de la distance et du souvenir; 2'' le sentimentalisme romantique ruisselant de clair de lune, qui monte vers la femme-Beauté, idéale et fatale; 3° l'obsession delà luxure, avec le triangle de l’adultère, le poivre de l’inceste et l’assaisonnement excitateur du péché chrétien ; 4"' la passion profonde du passée doublée d’une manie d’antiquaire et de collectionneur.
Nous renions également le sentimentalisme balbutiant et potager de Pascoli,
qui malgré son génie indiscutable restera néanmoins coupable d’avoir exercé une influence avilissante et délétère.
Nous sommes enfin heureux de n’avoir plus à boire l’écœurant café au lait de sacristie de notre déplorable Fogazzaro.
Nous acceptons seulement l’œuvre illuminante des cinq ou six grands précurseurs du futurisme. Je fais allusion à Émile Zola, Walt Whitman ; Rosny aîné, auteur du Bilatéral et de la Vague rouge] Paul Adam, auteur du Trust] Octave Mirbeau, auteur de Zes affaires sont les affaires; Gustave Kahn, créateur du vers libre, et Verhaeren, glorilicateur des villes tentaculaires.
Le futurisme, ayant à la tête les grands poètes Gian Pietro, Lucini et Paolo Buzzi, lance en Italie le vers libre. Le dynamisme de ce vers libre essentiellement mobile et changeant, ainsi que le dynamisme pictural
des peintres futuristes Boccioni, Russolo et Carra, exprime avec une vitesse continue notre moi, qui se crée avec une incessante inspiration.
Le vers libre futuriste, perpétuel dynamisme de la pensée, ruissellement ininterrompu d’images et de sons, peut seul exprimer l’éphémère, l’instable, le symphonique univers qui se forge en nous et avec nous.
C’est le dynamisme de notre conscience élastique entièrement réalisé. Le moi intégral chanté, peint, sculpté indéfiniment dans son perpétuel devenir. Une succession d’états lyriques, excluant toute idée parnassienne d’extériorité réciproque d’étendue, voilà la grande strophe orchestrée des vers libres futuristes.
A l’art abstrait, statique et formel, nous opposons un art de mouvement continu, de lutte agressive et de vitesse.
Aux affirmations impératives de l’intellectualisme dogmatique, nous répondons en criant :
« Nous voulons démolir les Musées, les Bibliothèques! Vos objections? Assez !
Assez! Nous savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. Nous ne voulons na^ entendre! »
Nous aimons aussi à répéter cette pensée profonde et illuminante d’Edgar Poe : U esprit poétique^ celle faculté la plus sublime de toutes, puisque des vérités de la plus haute importance ne pouvaient nous être révélées que par celle analogie dont r éloquence irrécusable pour V imagination ne dit rien à la raison infirme et solitaire. (Dialogue de Monos et Una.)
Au déterminisme sceptique et pessimiste, nous opposons en conséquence le culte de l’intuition créative, la liberté de l’inspiration et l’optimisme artificiel.
Au clair de lune nostalgique, sentimentale ou luxurieux, nous opposons enfin l’héroïsme injuste et cruel, dominant la fièvre conquérante des moteurs.
Ce qui nous sépare de Nietzsche.
C’est dans notre lutte contre la passion professorale pour le passé, que nous renions violemment l’idéal et la doctrine de Nietzsche.
Je tiens à démontrer ici que les journaux anglais se sont absolument trompés en nous considérant comme des nietzschiens. Vous n’avez en effet qu’à examiner la partie constructive de l’œuvre du grand philosophe allemand pour vous convaincre que son surhomme, enfanté dans le culte philosophique de la tragédie grecque, suppose chez son père un retour
passionné vers le paganisme et la mythologie. Nietzsche restera, malgré tous ses élans vers l'avenir, Tim des plus acharnés défenseurs de la grandeur et de la beauté antiques.
C’est un passéiste qui marche sur les 'cimes des monts thessaliens, les pieds malheureusement entravés de longs textes grecs.
Son surhomme est un produit de l’imagination hellénique, construit avec les trois grands cadavres pourrissants d’Apollon, de Mars et de Bacchus.
C’est un mélange de la Beauté élégante, de la force guerrière et de l’ivresse dionysienne telles qu’elles nous sont révélées par le grand art classique. Nous opposons à ce surhomme grec, né dans la poussière des bibliothèques, l’Homme multiplié par lui-même, ennemi du livre, ami de l’expérience personnelle, élève de la Machine,
cultivateur acharné de sa volonté, lucide dans l’éclair de son inspiration, armé de flair félin, de foudroyants calculs, d’instinct sauvage, d’intuition, d’astuce et de témérité.
Les enfants de la génération actuelle, qui vivent parmi le cosmopolitisme, la marée syndicaliste et le vol des aviateurs, sont les ébauches de l’homme multiplié que nous préparons. Pour nous occuper de lui, nous avons quitté Nietzsche, un soir de décembre, au seuil d’une Bibliothèque qui happa le philosophe entre ses vantaux de chaleur savante et confortable. Nietzsche n’aurait certes pas vomi de dégoût comme nous, en lisant sur les façades des Musées, des Académies, des Bibliothèques et des Universités ces principes infâmes, écrits avec la craie de l’imbécillité :
Vous ne penserez plus !
Vous ne peindrez plus !
Vous ne construirez plus !
Nul ne pourra jamais dépasser les Maîtres !
Toute originalité est défendue.
Nous ne voulons pas de folies., ni d' extravagances ; nous voulons des copies !
Pour conquérir le paradis de P Art, il faut imiter la vie de nos Saints 1
Mais nous n’avons pas écouté les conseils prudents que nous aurait donnés Nietzsche, et nous avons contemplé avec horreur la jeunesse italienne qui coulait tristement canalisée vers ces grands égouts de l’intellectualité.
Nous n’avons pas dormi cette nuit-là, et, à l’aube, nous avons grimpé sur les portes des Académies, des Musées, des Bibliothèques et des Universités pour y écrire avec le charbon héroïque des usines cette dédicace, qui est aussi une réponse
au surhomme classique de Nietzsche :
I Au Tremblement de lerre^
leur seul alliée \ les futuristes
j dédient ces ruines de Rome et d' Athènes.
Ce jour-là les vieilles murailles savantes I furent secouées par notre cri inattendu :
Matheur à celui qui se laisse prendre par le Démon de V admiration ! Matheur à cetui qui admire et imite le passé !
Malheur à celui qui vend son génie !
Vous devez combattre avec acharnement ces trois ennemis irréductibles et corrupteurs de l’art : l’Imitation, la Prudence et TArgent, qui se réduisent à un seul : la Lâcheté.
Lâcheté contre les exemples admirables et contre les formules acquises. Lâcheté contre le besoin d’amour et contre la peur de la misère.
N’avez~vous pas lutté ce matin ^ en quittant votre lit, contre un principe d’inertie et de sommeil ? Admettez donc que le monde n’a besoin que d’héroïsme, et excusez avec nous le beau geste d’indiscipline sanguinaire de cet étudiant de Palerme,, Lidonni, qui s’est vengé, en dépit des loiSy d’un professeur tyrannique et stupide.
Les professeurs passéistes sont seuls^ responsables de cet assassinat, eux qui veulent étouffer en d’infects canaux souterrains l’indomptable énergie de la jeunesse italienne.
Quand aura-t-on fini de châtrer les esprits qui doivent créer l’avenir ?
Quand aura-t-on fini d’enseigner l’abrutissante adoration d’un passé insurpassable aux enfants dont on veut faire, coûte que coûte, de petits courtisans bûcheurs?
Hâtons-nous de tout refaire ! Il faut aller à contre-courant !
Bientôt viendra le moment où nous ne pourrons plus nous contenter de défendre nos idées par des gifles et des coups de poing, et nous devrons inaugurer l’attentat au nom de la pensée, l’attentat artistique, l’attentat littéraire contre la croûte glorifiée et le professeur opprimant !
Mais la lâcheté de nos ennemis nous évitera peut-être le luxe de les tuer. Ce ne sont pas là des paradoxes, croyez-moi ! ïl faut à tout prix tirer l’Italie de cette crise de lâcheté passéiste.
Que dites-vous, par exemple, de ce projet futuriste qui consiste à introduire dans toutes les écoles un cours régulier de risques et de dangers physiques ? Les enfants seraient soumis, bon gré mal gré, à la nécessité d’affronter continuellement une série de périls toujours plus effrayants l’un que l’autre, savamment prédisposés
et toujours imprévus, tels que : incendie, noyade, écroulement de plafonds et autres désastres.
Trouvez-vous un peu folle notre idée ?
Eh bien ! nous sommes heureusement très nombreux aujourd’hui à croire que le talent et la culture courent les rues, et que seul le courage fait défaut : valeur très recherchée, presque introuvable.
Or c’est précisément la matière première pour que, suivant le grand espoir futuriste, toute l’autorité, tous les droits et tout le pouvoir soient brutalement arrachés aux morts et aux moribonds et donnés aux jeunes de 20 à 4o ans. \
En attendant la guerre avec l’Autriche, que nous invoquons, nous ne trouvons d’intéressant sur la terre aujourd’hui que les belles morts continuelles et désinvoltes des aviateurs.
Blériot avait bien raison de crier derniè-
rement : « Il faut encore bien des cadavres au progrès ! »
Il en faut, à mon avis, de quoi combler rOcéan Atlantique, car nous ne donnons d’autre importance à la vie humaine que celle d’un enjeu risqué au tripot louche de la mort.
Nous n’aimons le sang que jailli des artères, et tout le reste est lâcheté.
Il faut vous dire que pour toutes ces bonnes raisons nous ne sommes pas aimés des gens sages, raisonnables et dûment encadrés \ les magistrats et les agents de la police nous guettent, les prêtres se retirent à notre passage, et les socialistes nous haïssent cordialement.
Nous leur rendons à tous cette haine et ce dédain, car nous méprisons en eux les représentants indignes de ces idées pures et pas terrestres : Justice, divinité, égalité et liberté.
Ces idées pures et absolues, étant plus salissables que les autres, ne peuvent absolument pas être maniées par les hommes d’aujourd’hui
La volupté d'être sifflé.
Entre toutes les formes littéraires, celle qui a une portée futuriste plus puissante
est certainement l’œuvre théâtrale.
Nous voulons aussi que l’art dramatique cesse d’être ce qu’il est aujourd’hui : un misérable produit industriel soumis au marché des distractions et des plaisirs citadins.
Il faut pour cela balayer tous les immondes préjugés qui écrasent les auteurs, les acteurs et le public.
C’est pourquoi nous enseignons aux i i t I * s le mépris du public et en particu-
lier du public des premières représentations, dont voici la psychologie synthétisée : rivalités de chapeaux et de toilettes féminines, vanité d’une place coûteuse se transformant en orgueil intellectuel, loges et parterre occupés par des hommes mûrs et riches, dont le cerveau est naturellement méprisant et la digestion très laborieuse, ce qui est incompatible avec tout effort intellectuel.
Le public varie d’humeur et d’intelligence suivant les différents théâtres d’une ville, et les quatre saisons de l’année. 11 est soumis aux événements politiques et sociaux, aux caprices de la mode, aux averses printanières, aux excès de la chaleur ou du froid, au dernier article lu dans l’après-midi. 11 n’a malheureusement d’autre désir que celui de digérer agréablement au théâtre. 11 est donc absolument incapable d’approuver, désapprouver, ou
corriger une œuvre d’art. L’auteur peut s’efforcer de tirer son public de la médiocrité comme on sauve un naufragé en le tirant hors de l’eau. Mais que l’auteur se garde de se laisser empoigner par les mains épouvantées de son public, car i4 coulerait inévitablement avec lui en un grand fracas d’applaudissements.
2“ Nous enseignons aussi l’horreur du succès immédiat qui couronne les œuvres médiocres et banales. Les pièces qui empoignent directement, sans intermédiairea, sans explications tous les individus d’un public sont des œuvres plus ou moins bien construites, mais absolument dénuées de nouveauté et partant de génie créa- . teur.
3® Les auteurs ne doivent être préoccupés que d’originalité novatrice. Toutes les pièces qui partent d’un lieu commun om qui empruntent à d’autres œuvres d’art
leur conception, leur ficelle, ou une partie de leur développement sont absolument méprisables.
Les leit-motivs de l’amour et le triangle de l’adultère, ayant été excessivement usés dans la littérature, doivent être réduits sur la scène à la valeur secondaire d’épisodes, d’accessoires, tels qu’ils sont devenus aujourd’hui dans la vie, moyennant notre grand effort futuriste.
.T L’art théâtral, comme tout art, n’ayant d’autre but que celui d’arracher l’âme du public à la réalité quotidienne et de l’exalter dans uneatmosphère éblouissante d’ivresse intellectuelle, nous méprisons toutes les pièces qui veulent seulement émouvoir et pousser aux larmes par le spectacle fatalement apitoyant d’une mère qui a perdu son enfant, d’une jeune fille qui ne peut pas épouser son amoureux, et d’autres fadaises semblables.
6® Nous méprisons en art et au théâtre en particulier toutes les reconstructions historiques, soit qu’elles tirent leur intérêt de héros illustres, Néron, César, Napoléon, Casanova ou Francesca da Rimini, soit qu’elles s’appuient sur la suggestion exercée par la somptuosité inutile des costumes et des décors du passé.
Le drame moderne doit exprimer le grand rêve futuriste qui se dégage de notre vie contemporaine exaspérée par les vitesses terrestres, marines et aériennes et dominée par la vapeur et l’électricité.
Il faut introduire sur la scène le règne de la Machine, les grands frissons révolutionnaires qui agitent les foules, les nouveaux courants d’idées et les grandes découvertes scientifiques qui ont complètement transformé notre sensibilité et notre mentalité d’hommes du vingtième siècle.
7® L’art dramatique ne doit pas faire de
im
la photographie psychologique, mais une synthèse grisante de la vie dans ses lignes significatives et typiques.
S'’ Il n’y a pas d’art dramatique sans poésie, c’est-à-dire sans ivresse et sans synthèse. Les formes prosodiques régulières doivent être exclues. L’écrivain futuriste se servira du vers libre : mouvante orchestration d’images et de sons qui, passant du ton le plus simple pour exprimer, par exemple, avec exactitude, l’entrée d’un domestique ou la fermeture d’une porte, s’élève graduellement avec le rythme des passions en des strophes cadencées tour à tour et chaotiques, quand il s’agit par exemple d’annoncer la victoire d’un peuple ou la mort glorieuse d’un aviateur.
9° Il faut détruire l’obsession de la richesse dans le monde littéraire, l’avidité du gain ayant poussé au théâtre d’innom-
brables esprits exclusivement doués des qualités du chroniqueur et du journaliste.
10” Nous voulons soumettre les acteurs à l’autorité des écrivains, arracher les acteurs à la domination du public qui les pousse fatalement à la recherche.de l’efTet facile et les éloigne de toute recherche d’interprétation profonde.
Il faut pour cela abolir l’habitude grotesque des applaudissements et des sifflets qui peut servir de baromètre à l’éloquence parlementaire, mais non pas, certainement, à la valeur d’une œuvre d’art.
il” En attendant cette abolition, nous enseignons aux auteurs et aux acteurs la volupté d’être sifflés.
Tout ce qui est sifflé n’est pas nécessairement beau ni neuf. Mais tout ce qui est immédiatement applaudi ne surpasse pas la moyenne des intelligences ; c’est par-
îlO
tant du médiocre, du banal, du revomi ou du trop bien digéré.
J’ai lajoie^ en vous affirmant ces convictions futuristes de savoir que mon génie^ plusieurs fois sifflé par les publics de France et d’Italie, ne sera jamais enterré sous de pesants applaudissements.
La guerre électrique.
Mais certainement de nombreuses objections se sont déjà accumulées dans vos cerveaux contre notre principe destructeur et antitraditionnel.
J’en saisis une au passage : Quelles sont les œuvres, me dites-vous, de pierre, de marbre ou de bronze, que vous pouvez opposera celles, inimitables, que nous ont léguées les siècles ?
Je vous réponds tout simplement :
i"* Les chefs-d’œuvre du passé sont les seuls survivants d’une innombrable quantité d’œuvres d’art qui ont disparu à cause
de leur laideur ou de leur fragilité. Vous ne pouvez donc pas nous demander d’opposer les chefs-d’œuvre produits en une cinquantaine d’années à l’ensemble sélectionné des œuvres créées durant une dizaine de siècles.
2® Je vous réponds en outre que le nomadisme cosmopolite, l’esprit démocratique et la décadence des religions ont absolument rendu inutiles les grands édifices décoratifs et impérissables qui exprimaient autrefois l’autorité royale, la théocratie et le mysticisme.
Les forces contradictoires delà Banque, des grands couturiers, des syndicats révolutionnaires, des métallurgistes, des ingénieurs électriciens et des aviateurs, le droit de grève, l’égalité devant la loi, l’autorité du nombre, la force usurpante de la foule, la vitesse des communications internationales, l’habitude de l’hygiène et du confort, exigent au contraire de
grandes maisons populaires bien aérées; des trains d’une commodité absolue ; des tunnels; des ponts de fer; des transatlantiques énormes et rapides; des villas savamment offertes sur les collines à l’éventail frais des horizons; des salles de meetings démesurées et des chambres de toilette perfectionnées, pour le soin rapide et quotidien du corps.
L’esthétique, qui répond directement à l’utilité, n’a que faire aujourd’hui des palais royaux aux lignes dominatrices et aux bases granitiques, qui grandissaient autrefois sur la petite ville du moyen âge : marée confuse de cahutes misérables.
A quoi bon lancerions-nous aujourd’hui en plein ciel les pinacles de ces cathédrales qui montaient dans les nuages en joignant les mains de leurs ogives pour défendre par la prière les petits bourgs accroupis dans l’ombre?
Nous leurs opposons Testhétique futuriste absolument conquise et définitive des grandes locomotives, des tunnels spiraliques, des cuirassés, des torpilleurs, des monoplans Antoinette et des automobiles de course.
Nous créons la nouvelle esthétique de la vitesse, nous avons presque détruit la conception d’espace et singulièrement diminué la conception de temps.
Nous préparons ainsi l’ubiquité de l’homme multiplié.
Nous arriverons ainsi à l’abolition de l’année, du jour et de l’heure.
Les phénomènes météorologiques nous devancent, car les saisons sont déjà fondues.
Le tragique retour annuel des fêtes traditionnelles va se décolorant d’intérêt.
En France, en Italie, en Espagne, le noctambulisme du travail et du plaisir
n’a-t>il pas déjà presque fondu ensemble le jour et la nuit?
Naturellementlesœuvresdans lesquelles nous avons exprimé ce tourbillon de vie intense roulant vers l’avenir idéal ne peuvent guère être comprises et prisées par le public, bousculé par notre irruption sauvage et froissé par notre violence cruelle.
Il les aimera plus tard. En attendant, il commence déjà à se dégoûter de celles que nous combattons.
Nous avons déjà provoqué une grandissante nausée pour l’antique, le vermoulu %
et le moisi.
Et c’est déjà là un résultat important et décisif.
Vous avez lu dans mon premier Manifeste cette affirmation qui a soulevé un
ouragan de désapprobations : « Une automobile de course est plus belle que la Victoire de Samothrace. »
Je vous laisserai, en vous quittant, comme un don explosif cette autre image qui complète mieux notre pensée futuriste :
« Rien n’est plus beau que l’échafaudage d’une maison en construction. »
L’échafaudage, avec ses passerelles couleur de danger, embarcadères d’aéroplanes, ses innombrables bras griffant et peignant étoiles et comètes, ses dunettes aériennes et d’où l’œil embrasse un horizon plus vaste...
L’échafaudage avec le rythme des poulies, des marteaux et d’heure en heure le cri déchirant et le choc lourd d’un maçon qui tombe, grosse goutte de sang sur le pavé... l’échafaudage symbolise notre brûlante passion pour le devenir des choses.
Fi des choses réalisées et construites, bivouacs de sommeil et de lâcheté ! Nous n’aimons que l’immense échafaudage, mouvant et passionné, que nous saurons consolider à chaque instant, toujours différemment, selon les allures changeantes des rafales, avec le rouge ciment de nos corps pétris de volonté.
Craignez tout du Passé vermoulu. Espérez tout de l’Avenir. Ayez confiance dans le Progrès qui a toujours raison, même quand il a tort, parce qu’il est le mouvement, la vie, la lutte, l’espoir.
Gardez-vous bien d’intenter des procès au Progrès. Qu’il soit imposteur, perfide, assassin, voleur, incendiaire, le Progrès a toujours raison.
Mais c’est de l’Extrême-Orient que nous vient le plus clair, le plus violent des symboles futuristes. — H y a actuellement au Japon un commerce des plus étranges :
le commerce du charbon d’os humains, depuis que toutes les fabriques de poudre travaillent à la préparation d’une nouvelle substance explosive, plus meurtrière que toutes celles que l’on connaît de nos jours.
Ce nouveau mélange redoutable a pour élément principal le charbon d’os humains, qui a la propriété d’absorber violemment les gaz et les liquides. C’est pourquoi d’innombrables marchands japonais explorent en tous sens les vastes champs de bataille mandchouriens rembourrés de cadavres. Des fouilles énormes sont poussées fiévreusement, et des monceaux de squelettes grandissent sur tous les points de ces vastes horizons belliqueux. Cent Isiri (sept kilos) d’os humains sont payés 92 kopecks^ ce qui n’est pas cher.
Les marchands japonais qui dirigent ce commerce futuriste n’achètent pas de crânes, car les crânes, paraît-il, n’ont pas
les qualités nécessaires. Je partage leur mépris pour ces tristes coffrets de l’antique sagesse !...
Ces marchands achètent, au contraire, par monceaux, tous les autres os, pour les expédier au Japon, et la gare de Benikou apparaît au loin, aux voyageurs du Transsibérien, comme une gigantesque pyramide blanchâtre : squelettes de héros qui seront bientôt pilés dans des mortiers par leurs fils, parents ou concitoyens, et brutalement vomis par les pièces d’artillerie, très loin, là-bas, sur les pâles visages rangés des armées ennemies.
Gloire à la cendre indomptable de l’homme qui revit dans un canon ! Applaudissons, mes amis, à ce noble exemple de violence synthétique ! Applaudissons à cette belle gifle donnée en plein visage à tous les stupides cultivateurs de tombes potagères !
Vite ! Pour désencombrer la route, qu’on fourre les cadavres bien-aimés dans la gueule des canons !... Ou, mieux encore^ qu’ils attendent l’ennemi mollement balancés dans les jolies torpilles flottantes, en offrant leur bouche pleine de baisers détonants...
11 y aura toujours plus de squelettes, et tant mieux ! Il y aura aussi plus de matières explosives, ce qui ne sera pas de trop en ce monde si flasque !
Haut le drapeau futuriste !
Toujours plus haut ! pour exalter la volonté agressive et oublieuse de l’homme, et alTirmer une fois de plus le néant ridicule du souvenir nostalgique, de l’histoire myope et du passé trépassé.
Vous nous trouvez singulièrement brutaux? C’est que nous parlons sous la dictée d’un soleil nouveau, qui n’est certainement pas le soleil qui caressait les
épaules placides de nos grands-pères aux pas lents sagement distribués selon les heures paresseuses des villes de province et leurs dalles herbues de silence.
Nous respirons une atmosphère qu’ils
auraient trouvée irrespirable. Nous n’avons
plus le temps de prier sur les tombeaux ! Et d’ailleurs, comment nous ferions-nous comprendre de leurs âmes lentes, qui ressemblent beaucoup plus à celle d’Aristote qu’à la nôtre?
Dans les prochains conflits inévitables des peuples, celui-là sera vainqueur qui aura la plus profonde conscience de cette différence.
C’est le peuple le plus oublieux, le plus futuriste, le plus savant, le plus machiniste, et partant le plus riche, qui vaincra.
Quant à nous, les futuristes italiens, nous ne voulons pas que l’Italie soit mise
en état d’infériorité à la veille de cette lutte formidable. C’est pourquoi nou& jetons par-dessus bord la pesante cargaison de passé qui alourdit sa quille souple et guerrière.
Oh ! que j’envie les hommes qui naîtront
dans cent ans, dans ma belle péninsule
entièrement vivifiée, secouée et bridée par
les nouvelles forces électriques ! La vision
obsédante du futur m’arrache l’esprit par rafales délicieuses.
Voici, sur tout le littoral, l’immense mer glauque, qui n’ayant plus ses loisirs et ses paresses de courtisane admirée, grugeuse et perfide, nous apparaît enfin domptée, devenue opérante et productrice. L’immense mer glauque, stupidement adorée par les poètes, travaille partout, de toutes ses tempêtes diligentes et furibondes, au branle assidu d’innombrables radeaux de fer qui actionnent deux millions de dyna~
mos disposés sur les plages et dans mille golfes ouvriers.
Par un réseau de câbles métalliques, ladouble force de la Méditerranée et de l’Adriatique monte jusque sur la crête des Monts Apennins, pour se concentrer en de grandes cages de fer et de cristal, redoutables accumulateurs, énormes centres nerveux disposés de distance en distance sur l’épine dorsale et montagneuse de l’Italie. A travers les muscles, les artères et les nerfs de la péninsule, l’énergie des vents lointains et les révoltes de la mer, transformées par le génie de l’homme en plusieurs millions de kilowatts^ se répandent partout, sans fils conducteurs, avec une abondance fertilisante que règlent des claviers jouant sous les doigts des ingénieurs. Ils vivent dans les chambres de haute tension où loo.ooo volts vibrent entre les grandes baies de verre. Ils. sont assis devant les taj^leaux de
distribution avec à droite à gauche les compteurs, les claviers', les appareils de réglage et de commutation, et partout le riche éclair des manivelles luisantes. Ces hommes ont enfin la joie de vivre leur vie dominatrice entre des parois de fer et de cristal. Ils ont des meubles en acier, vingt fois plus légers et moins coûteux que les nôtres. Ils sont enfin délivrés de Texemple de fragilité et de mollesse débilitante que donnent le bois et les étoffes, avec leurs ornements agrestes. Ces hommes peuvent écrire dans des livres de nickel dont l’épaisseur ne dépasse pas trois centimètres, qui ne coûtent que huit francs, et n’en contiennent pas moins cent mille pages.
La chaleur, la fraîcheur et la ventilation étant réglées par un jeu bref, ils sentent enfin la plénitude et la solidité résistante
de leur volonté. — Leur chair, oubliant
les rugosités bourgeonnantes des arbres, s’efforce de ressembler à Tacier environnant. Ces hommes, s’élancent sur leurs monoplans, agiles projectiles, pour surveiller toute la circulation irradiante de l’électricité dans l’innombrable carrelage des plaines. Ils visitent les foyers d’activité secondaire, garages polyédriques d’où les charrues automobiles bondissent continuellement vers les prairies, pour creuser, labourer et arroser terres et feuillages, électriquement.
Ils règlent, du haut de leurs monoplans, par des téléphones sans fils, la vitesse foudroyante des trains semeurs, qui deux ou trois fois par an traversent les plaines pour des semailles frénétiques. Chaque wagon porte sur son toit un bras géant de fer qui pivote horizontalement en répandant tout autour les graines fécondatrices. Et c’est l’électricité qui en soigne préci-
pitamment l’éclosion. Toute la planante électricité atmosphérique, toute l’incalculabié électricité tellurique sont enfin uti- Usées. Ces innombrables paratonnerres et poteaux dynamo-capteurs qui jalonnent à finfini les cultures maraîchères et les jardins, chatouillent de leurs pointes le ventre turgide et orageux des nuages, pour qu’ils puissent couler jusqu’aux racines des plantes leurs forces stimulatrices.
Le miracle, le grand miracle rêvé par les poètes passéistes s’opère autour de nous. C’est partout la naissance anormale des plantes, sous l’effort de l’électricité artificielle à haute tension. Irrigations et drainages électriques. Par l’électrolyse et les multiples réactions qu’elle provoque,, l’électricité active partout l’assimilation parles cellules végétales des principes nutritifs du sol et exaspère directement l’énergie végétative... V^oilà pourquoi prodigieuse-
ment autour de nous les arbres sortent de terre, se dégagent, étirent leurs rameaux avec une foudroyante rapidité par groupes, par bosquets, par vastes oasis... De grands bois, des forêts immensurables montent en feutrant les flancs des montagnes, toujours plus haut, pour obéir à nos volontés futuristes et fouetter le vieux visage cadavéreux, creusé de pleurs, de l’antique Reine des amours.
Nous suivons, en monoplan, la croissance fantastique des forêts vers la lune.
Hourrah ! Ces trains, là-bas, filant à toute vitesse!... Trains de marchandises, car les marchandises seules rasent encore le sol... L’homme devenu aérien, n’y pose les pieds que de temps en temps !...
La terre donne enfin son rendement entier ; serrée dans la vaste main électrique de l’homme, elle exprime tout son jus de richesse, belle orange si longtemps pro-
mise à notre soif et enfin conquise, enfin !
La faim etfindigence, disparues ; l’amère question sociale, anéantie. La question financière, réduite à la simple comptabilité de la production. Liberté à tous de faire de l’or et de frapper des monnaies claires.
Plus de besognes avilissantes. L’intelligence règne enfin partout. Le travail musculaire cesse enfin d’être servile pour n’avoir que ces trois buts : l’hygiène, le plaisir et la lutte.
L’homme, n’ayant plus à lutter pour conquérir sa nourriture, conçoit enfin l’idée pure du record ascensionnel. Sa volonté et son ambition s’immensifient. Tous les surplus sont en jeu dans toutes les âmes. L’émulation s’acharne vers l’impossible en se purifiant dans une atmosphère de vitesse et de danger.
Toutes les intelligencesdevenues lucides, tous les instincts poussés en splendeur,
s’entrechoquent pour une plus-jouissance.
Comme tous mangent facilement, tous peuvent perfectionner leur vie dans d’innombrables efforts antagonistes. Anarchie des perfectionnements. Pas une vibration de vie perdue, pas une énergie mentale gâchée.
L’énergie électrique est obtenue intarissablement au moyen de l’énergie chimique. Depuis la lointaine découverte de la télégraphie sans fils, le rôle des diélectriques grandit de jour en jour. Toutes les lois de l’électricité dans les gaz raréfiés sont cataloguées. Avec une aisance surprenante, les savants gouvernent les masses dociles des électrons. La terre que nous savions déjà entièrement composée de particules électrisées est réglée comme une énorme bobine de Rumkorff. Les yeux et les autres organes de l’homme ne
sont plus simplement des récepteurs sensibles, mais de véritables accumulateurs de l’énergie électrique.
La libre intelligence humaine règne partout. Il y a longtemps que la Russie, dernier empire, n’est plus. Des anarchistes, déguisés en employés des Pompes funèbres, ayant porté solennellement dans le palais impérial une bière pleine de bombes, le Czar a sauté avec tout son moyen âge têtu, comme le bouchon de champagne d’un dernier cru trop vieux.
Vingt-cinq syndicats gouvernent le monde, en se disputant furieusement les débouchés des produits industriels surabondants. C’est pourquoi nous assistons enfin à la première guerre électrique.
Fi des explosifs! Nous n’avons plus que faire de la révolte des gaz emprisonnés qui sursautent rageusement sous le pesant genou de l’atmosphère.
Sur la frontière de deux peuples s’avancent de part et d’autre, en roulant sur les rails, les énormes machines pneumatiques, éléphants d’acier hérissés de trompes étincelantes braquées sur l’ennemi.
Ces monstres buveurs d’air sont guidés ■ aisément par des petits mécaniciens perchés très haut comme des cornacs, dans leurs cabines vitrées. Leurs petites 'silhouettes sont arrondies par une sorte de scaphandre qui leur sert à fabriquer tout l’oxygène nécessaire à la respiration.
Le potentiel conscient et raffiné de ces hommes sait utiliser l’amitié et la force des orages pour vaincre la fatigue et le sommeil.
Voilà que tout à coup la plus mathématique des deux armées a brusquement raréfié l’atmosphère de sa rivale par la violente succion de ses machines pneumatiques.
Celles-ci démarrent, aussitôt après, à
droite et à gauche sur leurs rails, pour laisser place à des locomotives armées de batteries électriques. Les voilà pointées comme des canons sur la frontière. Des hommes, c’est-à-dire des dompteurs de forces primordiales, règlent le tir de ces batteries qui lancent entre les digues d’un nouveau ciel irrespirable et vidé de matière, mille écheveaux de foudres irritées.
Voyez-vous cabrioler dans l’azur, ces nœuds convulsifs de serpents tonnants?
Ils étranglent les innombrables cheminées brandies des villes ouvrières ; ils brisent les mâchoires ouvertes des ports, ils soufflettent les cimes blanches des montagnes et balayent la mer couleur de bile, hurlante, creusée et follement debout pour terrasser les villes maritimes. Vingt explosions électriques dans le ciel, immensurable tube à vide, ont résumé les spasmes courageux de deux peuples ri-
LE FUTURISME 13:î
vaux, avec l’ampleur et Téclat des formidables décharges électriques interplanétaires.
Entre deux batailles, les maladies sont attaquées de toutes parts, acculées dans les deux ou trois derniers hôpitaux devenus inutiles. Les faibles et les infirmes, triturés, émiettés, pulvérisés par les véhémentes roues de l’intense civilisation. La barbe verte des ruelles de province rasée par les cruels rasoirs de la vitesse.
Les radio-thérapeutistes, le visage défendu par un masque de caoutchouc, le corps protégé d’une blouse tissée de plomb, de caoutchouc et de bismuth, pencheront leurs lunettes vitrées de sels de plomb sur le danger transperçant et guérissant du radium.
Hélas! inventerons-nous des masques et des blouses pour nous défendre contre l’infection meurtrière de la sottise, votre
sottise à vous, passéistes, qui désapprouvez naturellement la sincérité cruelle de mes attaques contre la vieille Italie ?
Il faut, dites-vous, laver à huis clos son linge sale... Ah! bah ! nous ne sommes pas des laveuses aux mains soigneuses et délicates. Notre linge infect et pestilentiel, nous le brûlons aujourd’hui comme un feu de joie sur la plus haute cime de la pensée humaine !... Nous n’épargnons personne !... Après avoir bafoué tous les étrangers qui nous considèrent comme des donneurs de sérénades, des cicérones ou des mendiants, nous les avons sommés de nous admirer comme la race la plus douée de la terre.
GrAce à nous, l’Italie cessera d’être le love-room du monde cosmopolite. Nous avons entrepris dans ce but la propagande du courage contre l’épidémie de la lâcheté, la fabrication d’un optimisme artificiel contre le pessimisme chronique. Notre haine
contre l’Autriche; notre attente fiévreuse de la guerre; notre volonté d’étrangler le Pangermanisme !... Voilà les corollaires de notre théorème futuriste!... Et taisezvous donc, les imbéciles ! Car nous braquons sur vous comme un revolver notre cœur serré entre nos doigts, notre cœur chargé de haine et de témérité !
Avec nous commence la grève violente des jeunes fossoyeurs ! Fi des tombeaux ! Nous laissons les cadavres s’enterrer tous seuls, et nous entrons dans la grande Ville futuriste, qui pointe sa formidable batterie de cheminées d’usines contre l’enveloppante armée des morts, en marche sur la Voie lactée !