‹ Le futurismeChapitre 5 sur 9 · Nous voulons chanter l’homme qui tient · texte numérisé non relu

Nous voulons chanter l’homme qui tient

le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite. ■ I

6. 11 faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de ITm-

possible? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà clans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

9. Nous voulons glorifier la guerre — seule hygiène du monde — le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la Révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés;

les paquebots aventureux flairant Thorizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène de professeurs, d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

L’Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous voulons la débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d’innombrables cimetières.

Musées, cimetières !... Identiques vraiment dans leur sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas. Dortoirs publics où l’on dort à jamais côte à côte avec des êtres haïs ou inconnus. Férocité réciproque des peintres et des sculpteurs s’entre-tuant à coups

de lignes et de couleurs dans le même musée.

Qu’on y fasse une visite chaque année comme on va voir ses morts une fois par an... nous pouvons bien l’admettre!... Qu’on dépose même des fleurs une fois par an aux pieds de la Joconde, nous le cqncevons !... Mais que l’on aille promener quotidiennement dans les musées nos tristesses, nos courages fragiles et notre inquiétude, nous ne l’admettons pas !... Voulez-vous donc vous empoisonner. Voulez-vous donc pourrir?

Que peut-on bien trouver dans un vieux tableau si ce n’est la contorsion pénible de l’artiste s’efforçant de briser les barrières infrancbissables à son désir d’exprimer entièrement son rêve ?

Admirer un vieux tableau c’est verser notre sensibilité dans une urne funéraire, au lieu de la lancer en avant par jets violents de création et d’action. Voulez-vous donc gâcher ainsi vos meilleures forces dans une admiration inutile du passé, dont vous sortez forcément épuisés, amoindris, piétinés?

En vérité la fréquentation quotidienne des musées, des bibliothèques et des académies (ces cimetières d’efforts perdus, ces calvaires de rêves crucifiés, ces registres d’élans brisés !...) est pour les artistes ce qu’est la tutelle prolongée des parents pour de jeunes gens intelligents, ivres "de leur talent et de leur volonté ambitieuse.

Pour des moribonds, des invalides et des prisonniers, passe encore. C’est peut-être un baume à leurs blessures, que l’admirable passé, du moment que l’avenir leur est interdit... Mais nous n’en voulons pas, nous, les jeunes, les forts et les vivants futuristes !

Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés!... Les voici ! Les voici !... Et boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques? Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées ! .. Oh ! qu’elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses ! A vous les pioches et les 'marteaux ! Sapez les fondements des villes vénérables!

Les plus âgés d’entre nous ont trente ans ; Jîous avons donc au moins dix ans pour

accomplir notre tache. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles!... Ils viendront contre nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l’air de leurs doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.

Mais nous ne serons pas là. Ils nous trouveront enfin, par une nuit d'hiver, en pleine campagne, sous un triste hangar pianoté par la pluie monotone, accroupis près de nos aéroplanes trépidants, en train de chauffer nos mains sur le misérable feu que feront nos livres d’aujourd’hui flambant gaiement sous le vol étincelant de leurs images.

Ils s’ameuteront autour de nous, haletants d'angoisse et de dépit, et tous, exaspérés par notre fier courage infatigable, s’élanceront pour nous tuer, avec d’autant plus de haine que leur cœur sera ivre d’amour et d'admi-

ration pour nous. Et la forte et la saine Injustice éclatera radieusement dans leurs yeux. Car l’art ne peut être que violence, cruauté et injustice.

Les plus âgés d’entre nous ont trente ans, et pourtant nous avons déjà gaspillé des trésors, des trésors de force, d’amour, de courage et d’âpre volonté, à la hâte, en délire, sans compter, à tour de bras, à perdre haleine.

Regardez-nous ! Nous ne sommes pas essoufflés... Notre cœur n’a pas la moindre fatigue ! Car il s’est nourri de feu, de haine et de vitesse!... Ça vous étonne? C’est que vous ne vous souvenez même pas d’avoir vécu ! Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !

Vos objections? Assez! Assez ! Je les connais ! C’est entendu ! Nous savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. — Nous ne sommes, dit-elle, que le résumé et le prolongement de nos ancêtres. — Peut-être! Soit !... Qu’importe?... Mais

nous ne voulons pas entendre ! Gardez-vous de répéter ces mots infâmes ! Levez plutôt la tète !

Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !

F. T. Marinetti.

Tuons le Clair de Lune ! !

Second Manifeste faturiste

— Holà ! grands poètes incendiaires, ô mes frères futuristes !... Holà ! Paolo Buzzi, Gian

Pietro Lucini, Palazzeschi, Gavacchioli, Govoni, Altomare, Folgore, Gardile, Boccioni, Garrà, Russolo, Balla, Severini, Pratella, D’Alba, Mazza, Garrieri, Frontini ! ! Sortons de Paralysie, ravageons Podagra, et posons le grand Rail militaire sur les flancs du Gorisankar, cime du monde !

Nous sortions de la ville, d’un pas souple et précis qui voulait danser et cherchait des obstacles. Autour de nous et dans nos cœurs, l’immense soûlerie du vieux Soleil européen qui chancelait entre les nuages vineux. Il nous frappa même en plein visage avec sa torche

de pourpre éclaboussante, puis il creva en se vomissant tout entier à l’infini.

Tourbillons de poussière agressive ; aveuglante fusion de soufre, de potasse et de silicates pour les vitraux de l’Idéal !... Fonte d’un nouveau globe solaire !... Nous le verrons bientôt !

— Lâches! Lâches!... — criai-je en me retournant vers les habitants de Paralysie, qui s’amoncelaient en contre-bas, masse de boulets irrités pour nos canons futurs...

« Lâches! Lâches!... Qu’avez-vous donc à crier ainsi, comme des putois écorchés vifs?... Craignez-vous que nous boutions le feu à vos masures ?... Pas encore ! Il faudra bien nous réchauffer l’hiver prochain ! En attendant, nous faisons sautertoutes lestraditions comme des ponts vermoulus !... La guerre? Mais oui... Notre seul espoir, notre raison de vivre et notre seule volonté... Oui, la guerre ! Contre vous qui mourez trop lentement et contre tous les morts qui encombrent nos chemins!...

« Mais oui, nos nerfs exigent la guerre et méprisent les femmes ! Bien sûr, car nous

craignons leurs bras en fleur tressés sur nos genoux, au matin du départ ! Que nous veulent les femmes, les sédentaires, les invalides, les malades et tous les conseillers prudents ?... A leur vie chancelante, coupée d’agonies lugubres, de sommeils tremblants et de lourds cauchemars, nous préférons la mort violente, et nous la glorifions comme la seule qui soit digne de l’homme : animal de proie. Nous voulons que nos enfants suivent gaiement leur caprice, contrarient brutalement les vieillards etbafouenttoutce qui estconsacréparle temps ! Cela vous révolte ?... Vous me sifflez?... Haussez la voix!... Je n’ai pas entendu l’injure!... Plus fort !... Quoi ? Ambitieux ?. . . Mais oui !... Nous sommes des ambitieux, car nous ne voulons pas nous frotter à vos toisons puantes, troupeau malodorant, couleur de boue, canalisé par les routes antiques de la Terre!.. Mais « ambitieux » n’est pas le terme exact... Nous sommes plutôt de jeunes artilleurs en goguette !... Et vous devez, bon gré mal gré, accoutumer vos tympans au bruit de nos canons !...

« Mais ce n’est pas encore ça ! Cherchez vous-mêmes ! Ou’est-ce que vous dites? Des fous?... Hourrah ! à la bonne heure I Voilà le mot... le mot que j’attendais ! Ah! Ah! La trouvaille des trouvailles ! Prenez ce mot d'or massif, soigneusement, et rentrez vite en procession pour l’enfermer dans la plus jalouse de vos caves ! Vous pourrez vivre avec ce mot entre vos doigts et sur vos lèvres durant vingt siècles encore 1 Quant à moi, je vous annonce que le monde est pourri de sagesse !...

« C’est pourquoi nous enseignons aujourd’hui l’héroïsme méthodique et quotidien ; le goût du désespoir, par qui le cœur donne tout son rendement ; l’habitude de l’enthousiasme ; l’abandon au vertige...

« Nous enseignons le plongeon dans la mort ténébreuse sous les yeux fixes et blancs de l’Idéal ! Et nous prêcherons d’exemple en nous livrant à la furibonde Couturière des batailles, qui, après nous avoir coupé sur mesure un uniforme écarlate battant neuf au soleil, oindra de flammes nos cheveux bros-

sés de projectiles. C’est ainsi que la chaleur d’un soir d’été huile les champs d’une glissante fulguration de lucioles.

« Il faut que les hommes électrisent chaque jour leurs nerfs d’un orgueil téméraire!... Il faut que les hommes jouent d’un seul coup leur vie, sans épier les croupiers tricheurs et sans contrôler l’équilibre des roulettes, vautrés sur les grands tapis verts de la guerre et couvés par la lampe chanceuse du soleil... Il faut — entendez-vous — que l’âme lance le corps en flammes, comme un brûlot, contre l’ennemi..l’éternel ennemi que Ton devrait inventer s’il n’existait pas!...

« Regardez au loin ces épis de blé, rangés par millions en bataille ! Ces épis, souples soldats aux fines baïonnettes, glorifient la force du pain qui se transforme en sang pour jaillir et monter droit au zénith. Le sang — sachezle bien — n’a de valeur ni de splendeur que libéré du cachot des artères par le fer ou le feu!... Nous apprendrons à tous les soldats armés de la terre comment on doit verser son sang. Mais il faudra, auparavant, nettoyer

la grande Caserne où vous pullulez, insectes cfue vous êtes... Ce sera bientôt fait!... En attendant, punaises, vous pouvez regagner ce soir encore les immondes grabats traditionnels où nous ne voulons plus dormir. »

Comme je leur tournais le dos, je sentis à la douleurde mes épaules que j’avaistrop longtemps traîné dans le filet immense et noir de ma parole, ce peuple captif et moribond, avec ses ridicules frétillements de poissons sous la dernière vague de lumière que le soir poussait jusqu’aux falaises de mon front.

La Ville de Paralysie, avec ses cris de bassecour, ses orgueilsimpuissants decolonnes brisées, ses coupoles enflées accouchant d’une statue mesquine, le caprice de ses fumées de cigarette sur des murailles puériles offertes aux chiquenaudes, la Ville disparut en dansant derrière nous au gré de notre allure véloce...

Devant moi, à quelques kilomètres, apparut tout à coup le Palais des divins aliénés, monté sur la croupe d’une colline élégante qui trottait comme un jeune poulain.

— Frères — dis-je — reposons-nous pour la dernière fois, avant de partir pour la pose du grand Rail futuriste !

Nous nous couchâmes tous dans l’immensurable folie de la Voie Lactée, à l’ombre du Palais des vivants. Aussitôt, le fracas s’arrêta des grands marteaux carrés de l’Espace et du Temps. Mais Paolo Buzzi ne pouvait pas dormir, car son corps fourbu sursautait par instants aux piqûres des étoiles venimeuses qui nous assaillaient de tous côtés.

— Frère — murmura-t-il — chasse loin de moi ces abeilles qui bourdonnent sur la rose pourpre de ma volonté.

Puis il se rendormit dans l’ombre visionnaire du Palais chargé de fantaisie d’où montait la mélopée berçante et large de la joie éternelle.

Enrico Gavacchioli somnolait en rêvant à haute voix :

— Je sens mon corps de vingt ans qui rajeunit ! Je reviens d’un pas toujours plus fragile vers mon berceau... Je rentrerai bientôt dans le ventre de ma mère !... Tout m’est donc permis !... Je veux de riches bibelots à casser!... Des villes à écraser, des fourmilières humaines à déranger !... Je veux apprivoiser les Vents et les tenir en laisse... Je veux une meute de Vents avec leurs dos souples de grands lévriers fluides, pour donner la chasse aux nuages flasques et barbus !

La respiration de mes frères dormant autour de moi imitait le sommeil d’une mer puissante sur la plage. Mais renthousiasme intarissable et jaillissant de l’aurore ne se contenait plus dans les montagnes, tant la nuit avait fait partout pleine mesure de parfums et de sèves héroïques. Paolo Buzzi,. soulevé brusquement par cette marée de délire, se tordit comme dans les affres d'un cauchemar.

— Entendez-vous les sanglots de la terre? Elle agonise dans l'horreur de la lumière !..►

IGa

Trop de soleils se sont penchés sur son chevet livide ! Qu’on la laisse dormir, encore, toujours 1... Donnez-moi des nuages, pour cacher ses yeux et sa houche qui pleure!...

A ces mots, le Soleil nous tendit du bout de l'horizon son volant de feu tremblant et rouge.

— Lève-toi, Paolo ! — criai-je alors. — Empoigne cette roue !... Je te sacre chauffeur du monde!... Mais hélas ! nous ne pourrons pas suffire au grand travail du Rail futuriste !... ?Notre cœur est encore plein d’un immonde fouillis : queues de paons, coqs pompeux de girouettes, et jolis mouchoirs parfumés !... Et nous n’avons pas encore chassé de notre cerveau les lugubres fourmis de sagesse... Il nous faut des fous !... Allons les délivrer !...

Nous nous approchâmes des murs imbibés de joie solaire, en longeant un vallon sinistre, où trente grues métalliques soulevaient, en crissant, des wagonnets pleins d’un linge vaporant, stupide buanderie de ces Purs nettoyés de toute logique !...

Deux aliénistes apparurent sur le seuil, catégoriques ; mais comme je n’avais entre les mains qu’un éclatant fanal d’automobile, c’est avec son manche de cuivre poli que je leur inculquai la mort.

Des portes grandes ouvertes, fous et folles, débraillés et mi-nus, sortirent par milliers, en torrent... de quoi rajeunir et farder la face ridée de la Terre.

Les uns voulurent aussitôt brandir les clochers étincelants, en guise de cannes ivoirines ; d'autres jouaient au cerceau avec des coupoles ! Les femmes peignaient leur lointaine chevelure de nuages avec les pointes aiguisées d’une constellation.

— 0 mes fous, ô mes frères bien-aimés, suivez-moi ! Nous allons poser le Rail sur les cimes de toutes les montagnes, jusqu'à la mer!... Combien êtes-vous?... Trois mille!... Pas assez!... D’ailleurs l’ennui et la monotonie épuiseront vite votre bel élan!... Allons vite consulter les fauves des ménageries qui campent aux portes de la Capitale!... Ce sont eux les seuls vivants, les

seuls déracinés et les moins végétaux!... En avant !... A Podagra !... A Podagra !...

Et l’on partit, jaillissement formidable d’écluse...

L’armée de la folie se rua de plaine en plaine, coulant dans les vallées, regagnant les sommets, avec l’élan fatal, facile, d’un liquide en d’énormes vases communicants, et mitrailla enfin de cris, de fronts et de poings les murailles de Podagra qui tinta comme une cloche.

Les gardiens, soûlés, tués ou piétinés, la marée gesticulante inonda fimmense couloir boueux de la ménagerie, dont les boxes grillées, pleines de toisons dansantes, flottaient dans la vapeur des urines sauvages, et tanguaient plus légères que des cages de serins entre les bras des fous.

Aussitôt le règne des lions rajeunit la capitale. La rébellion des crinières et l’effort volumineux des croupes en leviers sculptaient les façades!... Leur force torrentielle, excavant le pavé, transforma les rues en tunnels aux voûtes éclatées... Toute la végétation ma-

lingre des habitants de Podagra fut enfournée. Les maisons pleines de ces branches hurlantes tremblaient sous baverse de l’efîroi criblant les toits.

Avec des élans brusques et des lazzis de clowns, les fous enfourchaient les belles croupes indifférentes des lions qui ne les sentaient pas... Etles bizarres cavaliers de s’ébaudir aux paisibles coups de queue qui d’instant en instant les désarçonnaient... Tout à coup les fauves s’arrêtèrent, les fous se turent devant les murs qui ne bougeaient plus...

— Les vieux sont morts ! Les jeunes ont fui!... Tant mieux!... Vite!... qu’on arrache les statues et les paratonnerres !... Vidons les coffres d’or !... Lingots et monnaies !... On refondra tous les métaux précieux pour la pose du grand Rail militaire!...

L’on sortit, folles et fous gesticulants, lions, tigres et panthères chevauchés à cru et tour à tour culbutant leurs cavaliers que l’ivresse débraillé, raidit, disloque dans un échevellernent... Podagra ne fut plus qu’une cuve immense, pleine d’un vin riche qui se creu-

sait de remous globuleux en ruisselant vers les portes aux ponts-levis sonores^ entonnoirs qui tremblent.

Nous traversâmes les ruines de l’Europe et nous entrâmes en Asie, éparpillant au loin'

les hordes terrorisées de Podagra et de Paralysie, comme des semeurs pressés éparpillent leurs grains d’un geste circulaire.

C’était à la nuit haute, presqu’en plein ciel, sur le plateau persan, sublime autel du monde, dont les gradins démesurés portent des villes populeuses. Rangés à l’infini le long du Rail, nous haletions sur des creusets d’aluminium, de baryte et de manganèse qui d’instant en instant épouvantaient les nues de leur explosion aveuglante. Tous gardés en cercle par la ronde majestueuse des lions, queues raidies, crinières balayantes, qui trouaient le ciel profond et noir de rugissements ronds et blancs.

Mais lentement le sourire brillant et chaud de la Lune*déborda hors des nuages craqués. . . Et comme elle apparaissaitenfîn toute ruisselante du lait grisant des acacias, les fous sentirent leur cœur se détacher de la poitrine et monter vers la surface de la nuit liquide...

Tout à coup un grand cri déchira l’air; une rumeur se propagea ; on accourut... C’était un fou très jeune, aux yeux de vierge, qui venait de tomber foudroyé sur le Rail.

Son cadavre fut vite soulevé... Il tenait entre ses mains une fleur blanche et désirante, dont le pistil remuait comme la langue d’une femme. D’aucuns voulurent la toucher, et ce fut mal, car aussitôt, avec la facilité d’une aurore qui se propage sur la mer, une verdure sanglotante se dégagea miraculeusement de la terre plissée de vagues inattendues.

De la houle bleuâtre des prairies émergeaient vaporeusement les chevelures d’innombrables nageuses, qui ouvraient en soupirant les pétales de leur bouche et de leurs yeux humides. Alors, dans la noyade des parfums, nous vîmes grandir peu à peu

autour de nous une forêt fabuleuse, dont les feuillages voûtés semblaient épuisés par les caresses d’une brise trop lente. Il y flottait une tendresse amère. . . Les rossignols buvaient l’ombre odorante avec de longs glouglous de plaisir et tour à tour pouffaient de rire dans les coins, jouant à cache-cache comme des enfants espiègles et malins... Un sommeil suave gagnait l’armée des fous, qui se prirent à crier de terreur.

Aussitôt les fauves se ruèrent à leur secours. Trois tois, serrés en pelotes bondissantes, et par des assauts crochus de rage explosive, les tigres chargèrent les fantômes invisibles dont bouillonnait la profondeur de cette forêt de délices. . . Enfin la trouée fut faite, énorme convulsion de feuillages meurtris, aux longs gémissements qui réveillèrent les lointains échos bavards nichés dans la montagne. Mais comme nous nous acharnions tous, côte à côte, à délivrer nos jambes et nos bras des dernières lianes affectueuses, nous sentîmes tout à coup la Lune charnelle, la Lune aux belles cuisses chaudes, qui s’abandonnait lan-

goureusement sur nos échines brisées de fatigue. Quelqu’un cria dans la solitude aérienne des hauts plateaux :

— Tuons le clair de lune !

Les uns coururent aux prochaines cascades; des roues géantes furent dressées et des turbines transformèrent la vitesse des eaux en des spasmes magnétiques qui, par des fils, grimpèrent sur des poteaux jusqu’à des globes lumineux et bruissants.

C’est ainsi que trois cents lunes électriques biffèrent de leurs rayons de craie éblouissante l’antique reine verte des amours.

Et le Rail militaire fut posé, rail extravagant qui suivait la chaîne des plus hautes montagnes, où s’élancèrent aussitôt nos véhémentes locomotives empanachées de cris aigus, de cime en cime, se jetant dans tous les précipices et regrimpant partout, en quête d’abîmes affamés, de virages absurdes et d’impossibles zigzags... En cercle au loin, la haine illimitée marquait notre horizon hérissé de fuyards... C’éiaient les hordes de Podagra et de Paralysie, que nous rejetâmes dans ITIindoustan.

0 poursuite acharnée!... Nous enjambons le Gange !... Enfin, enfin, le souffle impétueux de nos poitrines chassa devant nous les nuages rampants, aux contournements hostiles, et nous aperçûmes à Thorizon les sursauts verdâtres de f Océan Indien muselé de rayons d’or. Vautré dans les golfes d’Oman et de Bengale, il préparait sournoisement f invasion des continents.

Au bout du promontoire de Gormorin que cerne une bouillie d’ossements blanchâtres, voilà l’Ane géant et décharné, dont la croupe . de parchemin grisâtre fut creusée par les poids délicieux de la lune... Voilà l’Ane savant au membre prolixe couturé d’écritures, qui brait depuis toujours sa rancune asthmatique contre les brumes de l’horizon, où trois grands vaisseaux s’avancent, immobiles, avec leurs hautes voilures semblables à des colonnes vertébrales radiographiées.

Aussitôt rimmense troupeau des fauves chevauchés par les fous tendit sur les vagues des mufles innombrables, sous le tourbillonnement des crinières, qui appelaient l’Océan à la rescousse. Et l’Océan répondit à l’appel, arquant un dos énorme et secouant les promontoires avant de prendre son élan. Longtemps il essaya sa force en ondoyant ses hanches et repliant son ventre aux flic-flacs sonores entre ses vastes fondements élastiques...

Puis, d’un grand coup de reins, l’Océan put soulever sa masse et surmonta la ligne sinueuse des rivages... Alors la formidable invasion commença.

Nous marchions dans l’enveloppement des vagues piaffantes^ grands globes roulants d’écume blanche, qui douchaient les croupes des lions... Ceux-ci, rangés en demi-cercle autour de nous, prolongeaient de toutes parts les crocs, la bave sifflante et les hurlements des eaux... Parfois, du sommet des collines nous regardions l’Océan gonfler progressivement son profil monstrueux comme une baleine

immensurable qui se pousse en avant sur un million de nageoires. C'est nous qui le guidâmes ainsi jusqu’à la chaîne de l’Himalaya, refoulant devant nous le grouillement en éventail de toutes les hordes de Podagra et de Paralysie, que nous voulions acculer contre les flancs du Gorisankar.

— • Hâtons-nous, mes frères... Voulez-vous que les fauves nous devancent?... Nous devons garder le premier rang, malgré nos pas qui pompent les sucs de la terre !... Fi de nos mains gluantes et de nos pieds traîneiirs de racines !... Oh ! pauvres arbres vagabonds que nous sommes !... Il nous faut des ailes ! Construisons donc les aéroplanes !

— Ils seront bleus ! — crièrent les fous — pour mieux nous dérober aux yeux de l’ennemi, et nous mêler à l’azur claquant du ciel sur les cimes, quand il vente !

Les fous ravissent aussitôt des manteaux turquoise à la gloire des Bouddhas dans les vieilles pagodes, pour construire leurs appareils volants. /

Nous taillons nos aéroplanes futuriste /

dans la toile ocreuse des voiliers. Les uns ont des ailes équilibrantes et montent en portant leur moteur comme des condors ensanglantés portent des veaux convulsifs. Le mien est un biplan multicellulaire à queue directive, loo HP, 8 cylindres, 8o kilogrammes... J’ai entre mes pieds une mignonne mitrailleuse que je puis décharger en pressant un bouton d’acier...

Et l’on part dans l’ivresse d’un pilotage agile, d’un vol vif, pétillant et léger, scandé comme une chanson à boire et à danser.

— Hourrah ! nous sommes enfin dignes de commander la grande armée des fous et des fauves déchaînés ! Hourrah ! nous dominons notre arrière-garde : l’Océan et son enveloppement de cavaleries écumantes !... En avant, fous, folles, lions, tigres et panthères ! Nos aércq3lanes seront vos drapeaux de guerre !... Nos aéroplanes seront vos maîtresses passionnées !... Elles nagent, les bras ouverts, sur la houle des feuillages. Elles paressent indolemment sur l’escarpolette de la brise !...

Regardez, là-haut, à droite, ces navettes bleues .. Ce sont les fous qui balancent leurs monoplans sur le hamac du vent du sud !... Quant à moi, je suis assis comme un tisserand devant son métier et je tisse l’azur soyeux du ciel !... En voulez-vous de ces vallées fraîches et de ces montagnes bourrues dont nous rasons les cimes ?... En voulez-vous destrou-^ peaux de brebis roses, accrochés aux versants des collines, qui s’offrent au couchant ?... Tu les aimais, ô mon âme !... Non ! non ! Assez ! Jamais plus, tu n’auras de pareilles fadeurs ! Les roseaux dont nous faisions jadis des chalumeaux forment l’armature de mon aéroplane!... Nostalgie! Ivresse triomphale !...

« Nous atteindrons bientôt les habitants de Podagra et de Paralysie, car nous filons malgré les rafales contraires... Que dit l’anémomètre? Ce vent a une vitesse de cent kilomètres à l’heure ! Tant mieux !... Je monte à une hauteur de deux mille mètres pour dépasser le plateau... Voilà, voilà les hordes... là, là, devant nous et déjà sous nos pieds !...

A pic, regardez donc, entre les niasses de verdure, l’affolement de ce torrent humain qui s’acharne dans la fuite !... Ce fracas? Le craquement des arbres ! Ah ! Ah !... Ils sont tous acculés contre la haute muraille du Gorisankar!... Et nous leur livrons bataille!... Entendez-vous nos moteurs qui applaudissent de joie ?... Holà ! grand Océan Indien ! à la rescousse !

Il nous suivait solennellement, culbutant les remparts des villes vénérées et désarçonnant les tours illustres, vieux cavaliers dans leurs armures qui tintent, croulés bas du garrot marmoréen des temples.

— Enfin, enfin, vous voilà donc devant nous, grand peuple fourmillant de Podagreux et de Paralytiques, lèpre hideuse qui dévore les beaux flancs delà Montagne ! Nous volons à tire-d’aile contre vous, avec à droite, à gauche le galop de nos frères les lions et derrière nous l’amitié menaçante de l’Océan qui nous suit pas à pas pour empêcher tout recul !... C’est une simple précaution, car nous ne vous craignons pas !... Mais vous êtes in-

nombrables !... Et nous pourrions bien épuiser nos munitions en vieillissant durant le carnage!... déréglerai le tir!... La hausse à huit cents mètres !... Attention !... Feu !... Ob ! l’ivresse de jouer comme au collège!... Oh ! l’ivresse de jouer aux billes de la Mort !... Et vous ne pourrez plus nous les chiper!... Vous reculez encore?... Ce plateau sera vite dépassé !... Mon aéroplane roule sur ses roues, glisse sur ses patins et s’envole de nouveau !... Je me mets debout au vent... Bravo, les fous ! En avant le massacre ! Tenez !... je coupe l’allumage et je descends pour atterrir paisiblement — vol plané, stabilité magnifique — au plus fort de la mêlée !

« Voici la furibonde copulation de la bataille, vulve géante que tiraille le rut du courage, vulve informe qui se déchire poùr mieux s’offrir au spasme terrifiant de la victoire prochaine !... Elle est à nous, j’en suis certain, puisque nos fous lancent déjà leurs cœurs en plein ciel comme des bombes !... La hausse à cent mètres !... Attention !... Feu!... Notre sang?... Oui, tout notre sang.

à flots, pour recolorer les aurores malades de la Terre!... Nous saurons bien te réchauffer entre nos bras fumants, lamentable Soleil, décrépit et frileux, qui grelottes sur la cime du Gorisankar !

F. T. Marinetti.

Manifeste des Peintres futuristes.

Le 8 mars 1910, à la rampe du Théâtre Chiarella de Turin, nous lancions à un public de trois mille personnes — artistes, hommes de lettres, étudiants et curieux — notre premier Manifeste, bloc violent et lyrique qui contenait toutes nos profondes nausées, nos mépris hautains et nos révoltes contre la vulgarité, contre le médiocrisme académique et pédant, contre le culte fanatique de tout ce qui est antique et vermoulu.

Ce fut là notre adhésion au mouvement des Poètes futuristes commencé il y a uii an par F. T. Marinetti dans les colonnes à\xFi(jaro.

La bataille de Turin est restée légendaire. Nous y échangeâmes presqu’autant de coups de poing que d’idées, pour défendre d’une mort fatale le génie de l’Art italien.

Et voici que dans une pause momentanée de cette lutte formidable nous nous détachons de la foule, pour exposer avec une précision technique notre programme de rénovation en peinture, dont notre Salon Futuriste à Milan a été une manifestation lumineuse :

Notre besoin grandissant de vérité ne peut plus se contenter de la Forme et de la Couleur comme elles furent comprises jusqu’ici.

Le geste que nous voulons reproduire sur la toile ne sera plus un instant fixé du dynamisme universel. Ce sera simplement la sensation dynamique elle-même.

En effet, tout bouge, tout court, tout se transforme rapidement. Un profil if est jamais immobile devant nous, mais il apparaît et

disparaît sans cesse. Etant donnée la persistance^de l’image dans la rétine, les objets en mouvement se multiplient, se déforment en se poursuivant, comme des vibrations précipitées, dans l’espace qu’ils parcourent. C’est ainsi qu’un cheval courant n’a pas quatre pattes, mais il en a vingt, et leurs mouvements sont triangulaires.

LE FUTÜRISiME

Tout est conventionnel en art. Rien n'est absolu en peinture. Ce qui était une vérité pour les peintres d’hier n’est plus qu’un mensongeaujourd’hui. Nous déclarons par exemple qu’un portrait ne doit pas ressembler à son modèle et que le peintre porte en soi les paysages qu’il veut fixer sur la toile.

Pour peindre une figure humaine il ne faut pas la peindre ; il faut en donner toute l’atmosphère enveloppante.

L'Espace n’existe plus. En effet, le pavé de la rue, trempé par la pluie sous l’éclat des lampes électriques, se creuse immensément jusqu’au centre de la terre. Des milliers de kilomètres nous séparent du soleil; cela n'empêche pas que la maison qui est devant nous soit encastrée dans le disque solaire.

Qui donc peut croire encore à l’opacité des corps, du moment que notre sensibilité aiguisée et multipliée a déjà deviné les obscures manifestations de la médiumnité? Pourquoi oublier dans nos créations la puissance redoublée de notre vue, qui peut donner des résultats analogues à ceux des rayons X?

Il nous suffira de citer quelques exemples choisis parmi d’innombrables, pour prouver la vérité de ce que nous avançons.

Les seize personnes que vous avez autour de vous dans un autobus en marche sont^ tour à tour et à la fois, une, dix, quatre, trois ; elles sont immobiles et se déplacent ; elles vont, viennent, bondissent dans la rue, brusquement dévorées par le soleil, puis reviennent s’asseoir devant vous, comme des symboles persistants de la vibration universelle.

Que de fois sur la joue de la personne avec laquelle nous causions n’avons-nous pas vu le cheval qui passait très loin au bout de la rue.

Nos corps entrent dans les canapés sur lesquels nous nous asseyons, et les canapés entrent en nous. L’autobus s’élance dans les maisons qu’il dépasse, et à leur tour les maisons se précipitent, sur l’autobus et se fondent avec lui.

La construction des tableaux a été jusqu’ici stupidement traditionnelle. Les peintres nous ont toujours montré les objets et les per-

IS'à

sonnes placés devant nous. Nous placerons désormais le spectateur au centre du tableau.

Gomme dans tous les domaines de l’esprit humain une clairvoyante recherche individuelle a balayé les immobiles obscurités du dogme, de même faut-il que le courant vivificateur de la science délivre bientôt la peinture de la tradition académique.

Nous voulons à tout prix rentrer dans la vie. La science victorieuse de nos jours a renié son passé pour mieux répondre aux besoins matériels de notre temps ; nous voulons que l’art, en reniant son passé, puisse répondre enfin aux besoins intellectuels qui nous agitent.

Notre conscience rénovée nous empêche de considérer l’homme comme le centre de la vie universelle. La douleur d’un homme est aussi intéressante à nos yeux que la douleur d’une lampe électrique qui souffre avec des sursauts spasmodiques et crie avec les plus déchirantes expressions de la couleur. L’harmonie des lignes et des plis d’un costume contemporain exerce sur notre sensibi-

lité la même puissance émouvante et symbolique que le nu exerçait sur la sensibilité des anciens.

Pour concevoir et comprendre les beautés neuves d’un tableau futuriste, il faut que l’âme se purifie ; il faut que l’œil se délivre de son voile d’atavisme et de culture, pour considérer enfin comme unique contrôle la Nature et non pas le Musée.

Dès que ce résultat sera obtenu, on s’apercevra bien vite que des teintes brunes n’ont jamais circulé sous notre épiderme ; on s’apercevra que le jaune resplendit dans notre chair, que le rouge y flamboie et que le vert, le bleu et le violet y dansent avec mille grâces voluptueuses et caressantes.

Gomment peut-on voir encore rose le visage humain, alors que notre vie, dédoublée par le noctambulisme, amultipliénotre perception de coloristes? Le visage humain est jaune, rouge, vert, bleu, violet. La pâleur d’une femme qui contemple la devanture d’un bijoutier a une irisation plus intense que les feux prismatiques des bijoux dont elle est l’alouette fascinée.

Nos sensations en peinture ne peuvent plus être chuchotées. Nous voulons désormais qu’elles chantent et retentissent sur nos toiles comme des fanfares assourdissantes et triomphales.

Vos yeux habitués à la pénombre s’ouvriront bientôt à de plus radieuses visions de clarté. Les ombres que nous peindrons seront plus lumineuses que les pleines lumières de nos prédécesseurs, et nos tableaux, auprès de ceux des musées, resplendiront comme un jour aveuglant opposé à une nuit ténébreuse.

Nous en concluons qu’il ne peut aujourd’hui exister de peinture sans Divisionisme. Il ne s’agit pas d’un procédé que l’on peut apprendre et appliquer à volonté. Le Divisionisme, pour le peintre moderne, doit être un complémentarisme inné^ que nous déclarons essentiel et nécessaire.

On accusera probablement notre art de cérébralisme tourmenté et décadent. Mais nous répondrons simplement que nous sommes au contraire les primitifs d’une

nouvelle sensibilité centuplée, et que notre art est ivre de spontanéité et de puissance.

Page 1