‹ Le gant; comédie en un acteChapitre 21 sur 23 · SCÈNE XVII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII

COTANSON, MATHILDE, puis BOISJOLI.

MATHILDE, répétant.

Monsieur Gotanson?

COTANSON, avec délice.

Ah! qu'il est doux ce nom de Gotanson prononcé par vous!... Qu'il est harmonieux, sur votre bouche, sur vos lèvres!... Ah! non, c'est trop de bonheur!

Il défaille.

Eh bien? Il se trouve mal?..

GOTANSON.

Trop!... (il tombe sur une chaise.) Ah t Ah! MATHILDE, effrayée.

J'ai peur! Au secours !

GOTANSON, d'une voix faible.

N'appelez pas!... On viendrait.

MATHILDE

Justement! (Appelant.) Monsieur Boisjolil G0TAN80N, voulant la faire taire.

Madame !

MATHILDE

Monsieur Boisjoli !

BOISJOLI, entrant par la droite.

C'est déjà fini? vous vous épousez?

MATHILDE

Quoi?

Non?

BOISJOLI, à Gotanson.

GOTANSON.

Madame a peur de moi.., dites-lui donc...

Ça vous regarde! (Regardant l'heure à sa montre.) Six

heures trente-deux! A sept heures moins dix, je vous brûle la cervelle.

MATHILDE

Vous dites ?

BOISJOLI

Rien, madame.

MATHILDE

Mais ne vous en allez pas, monsieur, ne me laissez pas avec ce malade.

BOISJOLI

Un malade? Lui? Non, madame, c'est un amoureux, (a Gotanson.) Dehout I

Gotanson se lève. Boisjoli sort par la droite.

MATHILDE, stupéfaite.

Un amoureux? Que vient de dire monsieur Boisjoli? C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?... Parlez, monsieur, expliquez-moi...

GOTANSON.

Hélas! l'Je n'ose plus prononcer un mot, ne sachant pas celui qui doit vous plaire ou vous oiïenser.

MATIIILDK.

Il ne s'agit pas de me plaire ou de m'ofïenser, mais de me donner une explication.

GOTAXSON.

La voici : Il y a quinze jours, j'étais aux Nouveaulés... Je ne vous dirai rien de la pièce.

MATHILDE

C'est inutile, je l'ai vue...

GOTAXSON, avec âme.

Oui, nous l'avons vue ensemble f

MATHILDE

Gomment ensemble?

GOTANSON.

Vous dans la loge 32, moi au fauteuil 149. Ah! ce fauteuil inoubliable que j'aurais voulu emporter avec moi et d'où j'ai pu pendant toute une soirée vous regarder I vous contempler!..

MATHILDE

Monsieur!...

GOTANSON.

Vous ne me croyez pas? En voici la preuve : Vous aviez, ce soir-là une robe mauve, avec dentelle au cou et aux poignets.

MATHILDE

C'est vrai.

GOTANSON.

Petit empiècement, dessinant bien la ligne des épaules, avec une multitude de petits plis moulant bien le corsage et en accusant la rotondité sans la condamner.

MATHILDE, llattée.

C'est exact.

COTANSON.

Votre chapeau... Non! Ce n'était pas un chapeau, ces deux petites ailes si joliment posées sur votre tête... c'était un oiseau attiré par le parfum de vos cheveux et qui semljlait tout frémissant encore de les frôler^ de les respirer...

Tout en disant cette phrase il passe derrière Mathilde et redescend à gauche.

MATHILDE, un peu gênée, gagnant la droite»

Mais, monsieur...

COTANSON.

Est-ce exact?

MATHILDE

Continuez.

COTANSON.

Voulez-vous que je vous rappelle ce que vous avez fait pendant toute la soirée ?

MATHILDE

C'est facile à deviner : j'ai écouté la pièce.

Elle s'assied sur le pouf.

COTANSON.

Oui... Ce que vous av&z fait pendant le premier acte, je l'ignore, car vous n'étiez pas encore pour moi.

Gomment?

COTANSON.

Vous êtes née pendant le premier entr'acte. Et, â

partir de co moment, voici ce que vous files: au second acte : vous avez ri (piurante-huit fois.

mXthilde. ^

Vous les avez comptées?

GOTANSON.

Quarante-huit fois, dont quinze discrètement, vingtquatre franchement, six douteuses, enfin cinq fois, irrésistiblement, à gorge déployée... et admirable, madame I

MATHILDE

Riais, monsieur...

COTANSON.

Voilà pour le deuxième acte... Pendant le troisième...

MATHILDE, se levant.

Inutile, je vous crois... J'étais loin, je l'avoue, de me douter que j'étais surveillée ainsi.

COTANSON.

Non pas surveillée, mais regardée, contemplée, admirée, adorée I

MATHILDE, passant à gauche.

Vous allez un peu loin.

COTANSON.

Pas assez, madame, jamais assez I Et j'aurais voulu que vous me vissiez, à la sortie, couvrant, de baisers fous, le gant que vous aviez oublié dans votre loge!

MATHILDE

Hein? *

COTANSON.

Ce gant, qui, jusqu'à aujourd'hui, ne m'avait pas

quitté d'un instant — la nuit, je le mets sous mon oreiller — et que tout à l'heure, par mégarde, pendant une discussion, j'ai jeté à la figure de M. Boisjoli, qui l'a gardé.

MATHILDE, poussant un cri.

Ahl voilà donc pourquoi il l'avait dans sa poche?

GOTANSON.

Oui. Et depuis ces quinze jours, dans l'espoir de vous retrouver, je cours tous les magasins, toutes les couturières, les modistes; je fais tous les théâtres, je dîne dans tous les restaurants... je prends le potage chez Durand, les hors-d'œuvre chez Larue, le rôti chez Paillard, l'entremets au café de Paris et les fruits chez Voisin.

MATHILDE, un peu émue.

Monsieur...

BOISJOLI, entrant par la droite.

Six heures quarante-sept, (a cotanson.) Vous n'avez plus que trois minutes.

Matliildo — Cotanson — Boisjoli.

MATHILDE

Trois minutes? Pourquoi faire?

COTANSON.

Pour obtenir votre main.

MATHILDE

Hein?

BOISJOLI

Ou je lui brûle la cervelle.

Il montre Cotanson.

MATHILDË, passant entre Cotanson et Boisjoli.

Monsieur? mon mari? Mais c'est insensé, mais c'est fou!

BOr&JOLI.

Ce mariage est la seule façon de convaincre ma femme !

MATHILDE

Voyons, voyons, ce n'est pas sérieux, nous trouverons un autre moyen...

J'ai cherché, il n'y en a pas. (a cotanson.) Plus qu'une minute.

COTANSON.

Bien, (a Mathiide.) Madame, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder votre main?

MATHILDE

Mais jamais !

COTANSON, avec désespoir.

Jamais 1

BOISJOLI, à part.

C'est ce que nous allons voir.

COTANSON, défaillant.

Ahl Ahl

Il tombe sur la chaise devant le canapé. BOISJOLI.

Inutile de vous trouver mal maintenant, vous allez mourir dans une demi-minute.

COTANSON, se relevant et très calme.

C'est juste! Puisque vous ne voulez pas de moi, il

me sera doux de mourir votre nom sur les lèvres! (a lui-même, murmurant.) Mathilde ! Mathilde !

BOISJOLI

Six heures cinquante ! '

GOTANSON.

Je suis prêt, monsieur! (Levant les jeux au ciel.) Mathilde ! Mathilde !

Boisjoli tire un revolver de sa poche.

MATHILDE, affolée.

Monsieur Boisjoli, je vous en supplie... Ecoutezmoi... Certes, M. Gotanson ne m'est pas antipathique...

GOTANSON, avec joie.

Ahl

MATHILDE

Mais laissez-moi au moins le temps de réfléchir...

BOISJOLI, très calme.

Voulez-vous trois minutes de plus?

MATHILDE

Mais trois semaines ! trois mois !

BOISJOLI

Impossible ! J'aime trop ma femme!

GOTANSON, les yeux au ciel.

Mathilde! Mathilde!

Boisjoli vise Gotanson.

MATHILDE, poussant un cri.

Ah! ne tirez pas! (D'une voix mourante et tombant assise

à gauche de la table, défaillante.) Monsieur Cotanson, voici ma main I

GOTANSON, ilt5faillant.

Ahl Ail!

11 torabo assis sur la chaise devant le canapé. BOISJOLI, avec joie, gagnant le milieu.

Enûn!

Parait lîlanche prête à sortir. Elle passe entre la cheminée et le canapé et se dirige vers le fond. Elle a un petit sac à la main.

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